« Dire que le bonheur résulte de beaucoup d'années et de beaucoup d'actions, c'est le composer d'êtres qui ne sont plus, d'événements passés et de l'instant présent qui est unique. C'est pourquoi nous avions posé ainsi la question : le bonheur étant dans chaque instant présent, est-ce être plus heureux qu'être heureux plus longtemps ? La question est maintenant de savoir si la plus longue durée du bonheur, en permettant des actions plus nombreuses, ne rend pas aussi le bonheur plus grand. D'abord, on peut être heureux sans agir, et non pas moins heureux mais plus heureux qu'en agissant. Ensuite l'action ne produit aucun bien par elle-même ; ce sont nos dispositions intérieures qui rendent nos actions honnêtes ; le sage, quand il agit, recueille le fruit non pas de ses actions elles-mêmes ni des événements, mais de ce qu'il possède en propre. Le salut de la patrie peut venir d'un méchant ; et si un autre en est l'auteur, le résultat est tout aussi agréable pour qui en profite. Cet événement ne produit donc pas le plaisir particulier à l'homme heureux ; c'est la disposition de l'âme qui crée et le bonheur et le plaisir qui en dérive. Mettre le bonheur dans l'action, c'est le mettre en une chose étrangère à la vertu et à l'âme ; l'acte propre de l'âme consiste à être sage ; c'est un acte intérieur à elle-même, et c'est là le bonheur. »
Plotin, Ennéades
Thèse principale :
Le bonheur réside en une disposition intérieure, non en la durée ou l'action.
« Conside?rons maintenant l’a?me dans le corps, qu’elle existe d’ailleurs avant lui ou seulement en lui ; d’elle et du corps se forme le tout appele? animal. Si le corps est pour elle comme un instrument dont elle se sert, elle n’est pas contrainte d’accueillir en elle les affections du corps, pas plus que l’artisan ne ressent ce qu’e?prouvent ses outils : mais peut-e?tre faut-il qu’elle en ait la sensation, puisqu’il faut qu’elle connaisse, par la sensation, les affections exte?rieures du corps, pour se servir de lui comme d’un instrument : se servir des yeux, c’est voir. Or, elle peut e?tre atteinte dans sa vision, et par conse?quent, subir des peines, des souffrances, et tout ce qui arrive au corps ; elle e?prouve aussi des de?sirs, quand elle cherche a? soigner un organe malade. Mais comment ces passions viendront-elles du corps jusqu’a? elle ? Un corps communique ses proprie?te?s a? un autre corps ; mais a? l’a?me ? Ce serait dire qu’un e?tre pa?tit (1) de la passion d’un autre. Tant que l’a?me est un principe qui se sert du corps, et le corps un instrument de l’a?me, ils restent se?pare?s l’un de l’autre ; et si l’on admet que l’a?me est un principe qui se sert du corps, on la se?pare. Mais avant qu’on ait atteint cette se?paration par la pratique de la philosophie, qu’en e?tait-il ? Ils sont me?le?s : mais comment ? Ou bien c’est d’une des espe?ces de me?langes ; ou bien il y a entrelacement re?ciproque ; ou bien l’a?me est comme la forme du corps, et n’est point se?pare?e de lui ; ou bien elle est une forme qui touche le corps, comme le pilote touche son gouvernail ; ou bien une partie de l’a?me est se?pare?e du corps et se sert de lui, et une autre partie y est me?lange?e et passe elle-me?me au rang d’organe. »
Plotin, Enne?ades
Thèse principale : Considerons maintenant l’a?me et le corps comme des entités qui se servent l’une de l’autre, sans que l’un soit contraint d’accueillir les affections de l’autre.