« Le plaisir et les agre?ments de la connaissance surpassent de beaucoup tous les autres plaisirs de la nature. En effet, est-ce que les plaisirs des passions ne de?passent pas ceux des sens autant que l’obtention de ce qu’on de?sire, c’est-a?-dire la victoire, de?passe une chanson ou un souper ? Ne faut-il pas, par conse?quent, que les plaisirs de l’intellect, c’est-a?-dire la compre?hension, de?passent les plaisirs des passions ? Nous voyons bien que, dans tous les autres plaisirs, la satie?te? (1) existe. Quand on en a pris l’habitude, leur frai?che vivacite? s’en va, ce qui montre bien qu’ils sont, non des plaisirs, mais des illusions de plaisir : c’est la nouveaute? qui plaisait, non ce qu’ils e?taient. Voila? pourquoi l’on voit des hommes de volupte? se faire moines et des monarques ambitieux devenir me?lancoliques. Du savoir, au contraire, on n’est jamais rassasie? ; satisfaction et appe?tit s’e?changent en permanence, e?quivalents l’un a? l’autre. Par conse?quent, le savoir apparai?t comme le bien simple en soi, de?nue? de toute tromperie ou d’accident. »
Bacon, Du progre?s et de la promotion des savoirs (1605)
Thèse principale : Le plaisir et les agréments de la connaissance surpassent tous les autres plaisirs.
« La vanité de l'esprit humain l'écarte et le retarde dans sa marche. Il craint de s'avilir (1) dans les détails. Méditer sur un brin d'herbe, raisonner sur une mouche : manier le scalpel, disséquer des atomes, courir les champs pour trouver un caillou, quelle gloire y a-t-il, dans ces occupations mécaniques ; mais surtout quel profit, au prix de la peine ? Cette erreur prend sa source dans une autre qui part du même orgueil, et c'est la persuasion, où l'on s'entretient, que la vérité est comme innée dans notre entendement, qu 'elle ne peut y entrer par les sens, qui servent plutôt à le troubler qu'à l'éclairer. Cette prévention (2), ou plutôt cette aliénation de l'esprit, est fomentée par les partisans mêmes des sens ; car en prétendant que nous recevons toutes les vérités par ce canal, ils n'ont pas laissé (3) de perdre leur temps à la spéculation, et d'abandonner l'histoire de la nature, pour suivre les écarts de l'imagination. L'entendement crée des êtres à sa façon, c'est-à-dire, des êtres imaginables. Ses conceptions lui représentent la possibilité, et non pas l'existence des choses. De là le règne des idées abstraites, ou le monde fantastique des intellectuels, tellement accrédité par une espèce de superstition pour les choses outrées, que leurs rêves sont devenus un délire général. Tel est l'abus de cette métaphysique qui, supposant des images sans modèles, et des idées sans objet, fait de cet univers une illusion perpétuelle, et comme un chaos de ténèbres palpables. Le dégoût pour ce qu'on appelle les petites choses dans l'observation, est la marque d'un esprit étroit, qui n'aperçoit pas l'ensemble des parties et l'unité des principes. Tout ce qui entre dans l'essence des causes, est l'objet de la science de l'homme ; car la science n'est elle-même que la connaissance des causes. »
Bacon, (1561-1626), Pensées et vues générale ou récapitulation
Thèse principale : L'erreur qui consiste à croire que la vérité est innée dans notre entendement.
« Quant a? l’ide?e que l’instruction inclinerait les hommes a? une vie retire?e et oisive, et les rendrait paresseux : ce serait la? une bien e?trange chose, si ce qui accoutume l’esprit a? e?tre perpe?tuellement en mouvement induisait a? la paresse ! Tout au contraire, on peut assure?ment affirmer qu’aucune espe?ce d’homme n’aime le travail pour lui- me?me, sauf ceux qui sont instruits. Les autres l’aiment pour le profit, comme un mercenaire pour la solde (1), ou encore pour l’honneur, car il les e?le?ve aux yeux des gens et redore une re?putation qui autrement ternirait, ou parce qu’il leur donne une ide?e de leur puissance, en leur fournissant la possibilite? d’occasionner du plaisir ou de la peine, ou parce qu’il met a? l’œuvre telle de leurs faculte?s dont ils s’enorgueillissent, ce qui alimente leur bonne humeur et l’opinion agre?able qu’ils ont d’eux-me?mes, ou enfin parce qu’il fait avancer n’importe quel autre de leurs projets. De la valeur personnelle fausse, on dit que celle de certains se trouve dans les yeux des autres. De la me?me fac?on, les efforts des gens que je viens d’e?voquer sont dans les yeux des autres, ou du moins relatifs a? quelques desseins particuliers. Seuls les hommes instruits aiment le travail comme une action conforme a? la nature, et qui convient a? la sante? de l’esprit autant que l’exercice physique convient a? la sante? du corps. Ils prennent plaisir dans l’action elle-me?me, non dans ce qu’elle procure. Par conse?quent, ils sont les plus infatigables des hommes quand il s’agit d’un travail qui puisse retenir leur esprit. »
Bacon, Du progre?s et de la promotion des savoirs (1605)
Thèse principale : Le travail est en soi une forme d'activité agréable pour les hommes instruits.