« Si je laisse de côté toute discussion sur les premiers et obscurs commencements du gouvernement […], je remarque que le fait que le gouvernement soit fondé sur un contrat peut être entendu en un double sens : ou bien, premier cas, plusieurs individus libres, découvrant l'intolérable désagrément d'un état où règne l'anarchie, où chacun agit selon son bon vouloir, ont consenti par un accord mutuel à se soumettre totalement aux décrets d'un pouvoir législatif déterminé, décrets qui, même s'ils peuvent quelquefois s'exercer avec dureté sur les sujets, doivent pourtant à coup sûr se révéler être un gouvernement plus aisé que celui des humeurs violentes et des volonté inconstantes et contradictoires d'une multitude. Et si nous admettons qu'un tel pacte a été le fondement originel du gouvernement civil, cette simple supposition suffit pour qu'on le tienne comme sacré et inviolable. Ou bien, second cas, on veut dire que les sujets ont passé un contrat avec leurs souverains ou législateurs respectifs pour devoir à leurs lois une soumission, non pas totale, mais conditionnelle et limitée, autrement dit sous la condition que l'observation de ces lois contribue dans la mesure du possible au bien commun ; dans ce cas, les sujets se réservent encore le droit de surveiller les lois et de juger si elles sont aptes ou non à favoriser le bien commun, ils se réservent aussi le droit (au cas où tous ou partie l'estimeraient nécessaire) de résister aux autorités suprêmes et de changer l'organisation totale du gouvernement par la force, ce qui constitue un droit que tous les hommes, qu'il s'agisse d'individus ou de sociétés, possèdent sur ceux qu'ils ont choisis pour les représenter. »
Berkeley, De l'Obéissance passive
Thèse principale : Si nous acceptons que le gouvernement soit fondé sur un contrat, ce dernier peut être compris de deux manières : ou bien plusieurs individus libres ont consenti à se soumettre au pouvoir législatif déterminé, ou les sujets se sont engagés avec leurs souverains respectifs pour une obissance conditionnelle.
« La communication des idées qui sont désignées par des mots n'est pas, comme on le suppose couramment, le seul et principal but du langage. Il y en a bien d'autres, tels qu'éveiller une certaine passion, provoquer ou empêcher une action et mettre l'esprit dans une disposition particulière. La première fin est, dans beaucoup de cas, pour le moins auxiliaire et parfois même entièrement absente lorsque de tels effets peuvent se produire sans son aide, ainsi que je pense qu'il arrive assez fréquemment dans l'usage ordinaire du langage. Je prie le lecteur de réfléchir et se consulter lui-même : ne lui arrive-t-il pas souvent, en écoutant ou en lisant un discours, que la peur, l'amour, la haine, l'admiration, le mépris et des passions semblables surgissent immédiatement dans son esprit lors de la perception de certains mots, sans qu'intervienne aucune idée ? Au début, il est vrai, les mots ont pu être l'occasion d'idées conformes à produire de telles émotions ; mais, si je ne me trompe, il se trouvera que, une fois que la langue nous est devenue familière, l'audition des sons ou la vue des caractères est souvent accompagnée immédiatement de ces passions qui étaient d'abord produites par l'intervention des idées qui sont maintenant tout à fait absentes. Ne pouvons-nous, par exemple, être sensibles à la promesse d'une bonne chose, tout en n'ayant pas d'idée de ce qu'elle est ? Ou bien, le fait d'être menacés d'un danger ne suffit-il pas à exciter la peur ? Cela, même si nous ne pensons en particulier à aucun mal qui risquerait de nous advenir, et que nous ne nous forgeons pas non plus une idée du danger dans l'abstrait. »
Berkeley, Principes de la connaissance humaine
Thèse principale : La communication des idées qui sont désignées par des mots n'est pas seulement le but du langage, il y en a d'autres.
« La communication des idées marquées par les mots n'est pas la seule ni la principale fin du langage, comme on le suppose communément. Il y a d'autres fins, comme éveiller une passion, provoquer une action ou en détourner, mettre l'esprit dans une disposition particulière. La première fin est, dans de nombreux cas, purement subordonnée à celles-ci, et parfois complètement omise quand elles peuvent être atteintes sans elle, comme cela n'est pas rare, je pense, dans l'usage familier du langage. J'invite le lecteur à réfléchir et à se consulter, pour voir s'il n'arrive pas souvent, quand il écoute ou lit un discours, que les passions de la crainte, de l'amour, de la haine, de l'admiration, du mépris, ou d'autres encore, naissent immédiatement dans son esprit à la perception de certains mots, sans que des idées s'interposent. Au début, sans doute, les mots peuvent avoir occasionné les idées propres à produire ces émotions ; mais on trouvera, si je ne me trompe, qu'une fois le langage devenu familier, l'audition des sons ou la vue des lettres sont souvent immédiatement accompagnées des passions, qui, au début, avaient coutume d'être produites par l'intervention d'idées, maintenant complètement omises. »
Berkeley, Principes de la connaissance humaine
Thèse principale :
« La communication des idées n'est pas la seule fin du langage. Il y a également d'autres fins, comme éveiller une passion ou provoquer une action. »
« En morale, les règles éternelles d'action ont la même vérité immuable et universelle que les propositions en géométrie. Ni les unes ni les autres ne dépendent des circonstances, ni des accidents, car elles sont vraies en tout temps et en tout lieu, sans limitation ni exception. “Tu ne dois pas résister au pouvoir civil suprême” est une règle qui n'est pas moins constante ni invariable pour tracer la conduite d'un sujet à l'égard du gouvernement, que “multiplie la hauteur par la moitié de la base” pour mesurer la surface d'un triangle. Et de même qu'on ne jugerait pas que cette règle mathématique perd de son universalité, parce qu'elle ne permet pas la mesure exacte d'un champ qui n'est pas exactement un triangle, de même on ne doit pas juger comme un argument contraire à l'universalité de la règle qui prescrit l'obéissance passive, le fait qu'elle ne touche pas la conduite d'un homme toutes les fois qu'un gouvernement est renversé ou que le pouvoir suprême est disputé. Il doit y avoir un triangle et vous devez vous servir de vos sens pour le connaître, avant qu'il y ait lieu d'appliquer votre règle mathématique. Et il doit y avoir un gouvernement civil, et vous devez savoir entre quelles mains il se trouve, avant qu'intervienne le précepte moral. Mais, quand nous savons où est certainement le pouvoir suprême, nous ne devons pas plus douter que nous devons nous y soumettre, que nous ne douterions du procédé pour mesurer une figure que nous savons être un triangle. »
Berkeley, De l'Obéissance passive
Thèse principale : En morale, les règles sont aussi immuables que les propositions en géométrie.
« L'intelligence et la force d'un homme seul sont si insuffisantes, que ce soit pour e?viter les maux ou pour se procurer les bienfaits de l'existence, et, de plus, les volonte?s des divers individus sont tellement porte?es a? se contredire et a? se contrarier mutuellement, qu'il est absolument ne?cessaire que plusieurs puissances inde?pendantes s'unissent ensemble sous la direction (si je puis m'exprimer ainsi) d'une seule et me?me volonte?, je veux dire la loi de la socie?te?. Sans elle, point de civilite?, point d'ordre, point de paix parmi les hommes ; sans elle, le monde n'est qu'un immense amas de mise?re et de de?sordre ; le fort comme le faible, le sage comme l'insense?, sont expose?s de tous co?te?s a? toutes les calamite?s auxquelles l'homme peut e?tre sujet dans un e?tat ou? la seule se?curite? re?side dans le fait de ne rien posse?der qui fasse nai?tre l'envie ou le de?sir chez autrui : e?tat encore plus inacceptable que celui des be?tes, puisqu'une cre?ature raisonnable posse?de une aptitude supe?rieure a? la leur de re?flexion et de pre?vision des souffrances. »
Berkeley, De l'Obe?issance passive (1712)
Thèse principale : « L'intelligence et la force d'un homme seul sont insuffisantes pour atteindre le bonheur et l'ordre.
« Comme l’amour de soi est, de tous les principes, le plus universel et le plus profondément gravé dans nos cœurs, il nous est naturel de considérer les choses suivant leur convenance à accroître ou à diminuer notre propre bonheur ; et nous les appelons en conséquence bonnes ou mauvaises. Notre jugement s’emploie toujours à distinguer entre les deux, et c’est toute l’affaire de notre vie que d’essayer, par une application convenable de nos facultés, de nous procurer l’un et d’éviter l’autre. Dès notre venue au monde, nous sommes entièrement guidés par les impressions des sens ; car le plaisir sensible est la caractéristique infaillible du bien présent, comme la douleur l’est du mal. Mais par degrés, au fur et à mesure que nous nous familiarisons avec la nature des choses, l’expérience nous informe qu’un bien présent est souvent suivi d’un plus grand mal ; et d’autre part, qu’un mal présent n’est pas moins fréquemment l’occasion qui nous procure par la suite un plus grand bien. En outre, lorsque les facultés les plus nobles de l’âme humaine commencent à se manifester, elles nous découvrent des biens qui l’emportent de loin en excellence sur ceux qui touchent les sens. Par suite un changement s’introduit dans nos jugements ; nous n’obéissons plus aux premières sollicitations des sens, mais nous marquons un temps d’arrêt pour considérer les conséquences lointaines d’une action – quel bien nous pouvons espérer ou quel mal nous pouvons en redouter – d’après le cours habituel des choses. Ceci nous oblige fréquemment à faire peu de cas des jouissances présentes et passagères, quand elles entrent en compétition avec des biens plus grands et plus durables, encore que trop éloignés et d’une nature trop raffinée pour toucher nos sens. »
Berkeley, De l’Obéissance passive (1712)
Thèse principale : Comme l'amour de soi est universel et profondément gravé, nous jugeons les choses suivant leur convenance à accroître ou diminuer notre bonheur. Notre jugement se distingue entre le bien et le mal, puisque nous essayons d'en procurer un et d'éviter l'autre.