Rousseau

Rousseau

1712;1778
État de nature;Contrat social;Éducation
Jean-Jacques Rousseau, philosophe et écrivain genevois, est une figure clé du Siècle des Lumières, connu pour ses travaux sur l'inégalité, l'éducation et le contrat social.

Biographie

Jean-Jacques Rousseau, philosophe et écrivain genevois, est une figure clé du Siècle des Lumières, connu pour ses travaux sur l'inégalité, l'éducation et le contrat social.

Courant philosophique

Politique

Ce courant de pensée se caractérise par une approche spécifique des questions philosophiques fondamentales.

Approche philosophique

Contractualisme

Contexte historique

Rousseau vit au siècle des Lumières, sous le règne de Louis XV en France. C'est une période de remise en question de l'absolutisme monarchique. Il est témoin des inégalités sociales croissantes et de la montée en puissance de la bourgeoisie.

Les idées des Lumières se développent, prônant la raison et le progrès. L'empirisme de Locke et le rationalisme cartésien influencent la pensée de l'époque. Les théories du contrat social et du droit naturel sont en vogue.
Rousseau s'oppose à certains aspects de la philosophie des Lumières, tout en s'inscrivant dans ce mouvement. Il développe l'idée que l'homme est naturellement bon et que la société le corrompt. Il élabore une théorie du contrat social basée sur la volonté générale et la souveraineté populaire.
Sa pensée vise à concilier liberté individuelle et vie en société. Il critique les inégalités sociales et la propriété privée comme sources de corruption. Il prône une forme de démocratie directe et participative.

Pour réussir au bac avec Rousseau

Pour mobiliser efficacement cet auteur dans vos dissertations :

  • Maîtrisez ses concepts clés et sa démarche philosophique
  • Mémorisez quelques citations pertinentes pour illustrer ses idées
  • Comprenez la cohérence globale de sa pensée et son évolution
  • Identifiez ses apports majeurs à l'histoire de la philosophie
  • Établissez des liens avec d'autres philosophes pour une approche comparative
L’homme est né libre, et partout il est dans les fers.
liberté
Si l'homme est bien "né libre", au sens où il porte en lui une capacité originaire à s'autodéterminer et à choisir ses propres fins, il n'en demeure pas moins que cette liberté ne peut advenir pleinement qu'en prenant en compte les déterminations qui façonnent son existence concrète au sein du monde. Ainsi, elle est constamment entravée par des contraintes sociales. La liberté est un état naturel et intrinsèque à l”homme, mais elle est souvent compromise par les institutions et les conventions qui règlent notre vie.
Conscience ! Conscience ! Instinct divin, immortelle et céleste voix.
conscience
Selon Rousseau, la conscience est l”"instinct divin" qui guide les êtres humains vers le bien. Elle est "immortelle et céleste voix" intérieure qui énonce les principes moraux invariables, comme un appel à la justice, la vérité et la pitié.
Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède.
bonheur
Selon Rousseau, le malheur advient à celui qui a atteint la perfection du bonheur, c”est-à-dire qui n”a plus rien à désirer. En effet, sans objet de désir, il perd tout ce qu”il possède, car le désir est ce qui donne sens et mouvement à l”existence.
La pitié est douce.
devoir
Selon Rousseau, la pitié est douce car elle révèle notre inclination naturelle à protéger et à sauver les autres, ce qui reflète une forme de devoir envers l”humanité. Cette émotion nous invite à considérer le bien-être d”autrui comme une obligation morale.
Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir.
justice
Selon Rousseau, la justice naît lorsque le pouvoir (force) est légitimé par des règles équitables (droit). Pour maintenir son autorité, il faut transformer sa force en un système où l”obéissance devient un devoir, et non plus une contrainte.
L’homme est né libre et partout il est dans les fers.
liberté
Selon Rousseau, l”homme est naturellement libéré, c”est-à-dire qu”il a la capacité de se décider lui-même. Cependant, à mesure que nous grandissons et sommes influencés par les institutions sociales, nous perdons cette liberté et nous finissons prisonniers des conventions et des habitudes qui nous sont imposées.
Il n’y a point de liberté sans lois
liberté
Selon Rousseau, la liberté ne se définit pas par l”absence de contrôle ou de régulation, mais par l”existence de lois équitables et justes qui protègent les individus contre l”arbitraire et garantissent leur égalité.

la liberté et l'indépendance : une relation complexe et paradoxale

liberté état
« On a beau vouloir confondre l'indépendance et la liberté, ces deux choses sont si différentes que même elles s'excluent mutuellement. Quand chacun fait ce qu'il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d'autres, et cela ne s'appelle pas un État libre. La liberté consiste moins à faire sa volonté qu'à n'être pas soumis à celle d'autrui ; elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d'autrui à la nôtre. Quiconque est maître ne peut être libre, et régner c'est obéir. […] Dans la liberté commune nul n'a le droit de faire ce que la liberté d'un autre lui interdit, et la vraie liberté n'est jamais destructive d'elle-même. Ainsi la liberté sans la justice est une véritable contradiction ; car comme qu'on s'y prenne tout gêne dans l'exécution d'une volonté désordonnée. Il n'y a donc point de liberté sans lois, ni où quelqu'un est au-dessus des lois : dans l'état même de nature l'homme n'est libre qu'à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous. Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres, il obéit aux lois, mais n'obéit pas aux hommes. »
Rousseau
Thèse principale : La liberté est faire ce qu'on veut et ne pas contraindre autrui. C'est la liberté commune qui nous garde, car elle impose à chacun ses limites. Et c'est en obéissant à la loi que l'individu devient un citoyen libre ; il y a donc une véritable identité entre la justice et la liberté. Lorsque la liberté est dans les lois, elle s'accorde avec la raison, alors qu'elle se détruit quand elle se donne des lois arbitraires. La vraie liberté n'est pas la sienne, mais la commune ; car c'est en obéissant aux lois communes que l'individu devient un citoyen libre. Et c'est donc dans les lois qu'on trouve la liberté ! Et ce n'est qu'en étant soumis à des lois raisonnables que nous pouvons être vraiment libres : parce que ce n'est que là où l'individu est soumis à la loi, il peut se faire obéir par les autres. Donc c'est dans les lois qu'on trouve la liberté ! Et c'est là qu'on peut être libre ! C'est donc dans la justice qu'on trouve la liberté !

l'attachement paradoxal à nos semblables

nature bonheur
« C'est la faiblesse de l'homme qui le rend sociable, ce sont nos misères communes qui portent nos cœurs à l'humanité : nous ne lui devrions rien si nous n'étions pas hommes. Tout attachement est un signe d'insuffisance : si chacun de nous n'avait nul besoin des autres, il ne songerait guère à s'unir à eux. Ainsi de notre infirmité même naît notre frêle bonheur. Un être vraiment heureux est un être solitaire. […]. Il suit de là que nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines ; car nous y voyons bien mieux l'identité de notre nature et les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos misères communes nous unissent par affection. […]. L'imagination nous met à la place du misérable plutôt qu'à celle de l'homme heureux, on sent que l'un de ces états nous touche de plus près que l'autre. La pitié est douce, parce qu'en se mettant à la place de celui qui souffre, on sent pourtant le plaisir de ne pas souffrir comme lui. »
Rousseau
Thèse principale : C'est la faiblesse humaine qui nous rend sociables et partage nos misères pour se sentir humains.

la liberté comme fondement de la vertu et du bonheur

liberté nature
« J'aime la liberté, rien n'est plus naturel ; je suis né libre, il est permis à chacun d'aimer le gouvernement de son pays et si nous laissons les sujets des Rois dire avec tant de bêtise et d'impertinence du mal des Républiques, pourquoi ne nous laisseraient-ils pas dire avec tant de justice et de raison du mal de la royauté ? Je hais la servitude comme la source de tous les maux du genre humain. Les tyrans et leurs flatteurs crient sans cesse : peuples, portez vos fers sans murmure car le premier des biens est le repos ; ils mentent, c'est la liberté. Dans l'esclavage, il n'y a ni paix ni vertu. Quiconque a d'autres maitres que les lois est un méchant. »
Rousseau
Thèse principale : Je suis né libre, il est naturel d'aimer la liberté, rien n'est plus naturel ; je hais la servitude comme source de tous les maux du genre humain.

la responsabilité individuelle face au vice et à la faiblesse

« Les coupables qui se disent forcés au crime sont aussi menteurs que méchants : comment ne voient-ils point que la faiblesse dont ils se plaignent est leur propre ouvrage, que leur première dépravation vient de leur volonté, qu'à force de vouloir céder à leurs tentations, ils leur cèdent enfin malgré eux et les rendent irrésistibles ? Sans doute il ne dépend plus d'eux de n'être pas méchants et faibles, mais il dépendit d'eux de ne le pas devenir. O que nous resterions aisément maîtres de nous et de nos passions, même durant cette vie, si, lorsque nos habitudes ne sont point encore acquises, lorsque notre esprit commence à s'ouvrir, nous savions l'occuper des objets qu'il doit connaître pour apprécier ceux qu'il ne connaît pas ; si nous voulions sincèrement nous éclairer, non pour briller aux yeux des autres, mais pour être bons et sages selon la nature, pour nous rendre heureux en pratiquant nos devoirs ! Cette étude nous paraît ennuyeuse et pénible, parce que nous n'y songeons que déjà corrompus par le vice, déjà livrés à nos passions. Nous fixons nos jugements et notre estime avant de connaître le bien et le mal, et puis, rapportant tout à cette fausse mesure, nous ne donnons à rien sa juste valeur. »
Rousseau
Thèse principale : Les actions que l'on se dit contraintes sont également mensongères et nuisibles, c'est notre propre faiblessse qui nous rend méchants.

"la responsabilité du chef et le pouvoir de l'exemple"

devoir justice
« Le plus pressant intérêt du chef, de même que son devoir le plus indispensable, est […] de veiller à l'observation des lois dont il est le ministre (1), et sur lesquelles est fondée toute son autorité. S'il doit les faire observer aux autres, à plus forte raison doit-il les observer lui-même, (lui) qui jouit de toute leur faveur. Car son exemple est de telle force que, quand même le peuple voudrait bien souffrir (2) qu'il s'affranchît du joug de la loi, il devrait se garder de profiter d'une si dangereuse prérogative, que d'autres s'efforceraient bientôt d'usurper à leur tour, et souvent à son préjudice. Au fond, comme tous les engagements de la société sont réciproques par leur nature, il n'est pas possible de se mettre au-dessus de la loi sans renoncer à ses avantages, et personne ne doit rien à quiconque prétend ne rien devoir à personne. »
Rousseau
Thèse principale : Le chef doit respecter les lois qu'il fait respecter aux autres.

la pitié, fondement naturel de la morale

justice nature
« Il est donc bien certain que la pitié est un sentiment naturel, qui, modérant dans chaque individu l'amour de soi même, concourt à la conservation mutuelle de toute l'espèce. C'est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir, c'est elle qui, dans l'état de nature, tient lieu de lois, de mœurs et de vertu, avec cet avantage que nul n'est tenté de désobéir à sa douce voix : c'est elle qui détournera tout sauvage robuste d'enlever à un faible enfant ou à un vieillard infirme sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espère pouvoir trouver la sienne ailleurs : c'est elle qui, au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée, Fais à autrui comme tu veux qu'on te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de bonté naturelle, bien moins parfaite, mais plus utile peut être que la précédente : Fais ton bien avec le moindre mal d'autrui qu'il est possible. C'est en un mot, dans ce sentiment naturel, plutôt que dans des arguments subtils, qu'il faut chercher la cause de la répugnance que tout homme éprouverait à mal faire, même indépendamment des maximes de l'éducation. Quoiqu'il puisse appartenir à Socrate et aux esprits de sa trempe d'acquérir de la vertu par raison, il y a longtemps que le genre humain ne serait plus si sa conservation n'eût dépendu que des raisonnements de ceux qui le composent. »
Rousseau
Thèse principale : La pitié est un sentiment naturel qui concourt à la conservation mutuelle de l'espèce.

l'évolution du langage et de la souffrance chez les enfants

langage conscience
« Quand les enfants commencent à parler, ils pleurent moins. Ce progrès est naturel : un langage est substitué à l'autre. Sitôt qu'ils peuvent dire qu'ils souffrent avec des paroles, pourquoi le diraient-ils avec des cris, si ce n'est quand la douleur est trop vive pour que la parole puisse l'exprimer ? S'ils continuent alors à pleurer, c'est la faute des gens qui sont autour d'eux. Dès qu'une fois Emile aura dit : J'ai mal, il faudra des douleurs biens vives pour le forcer de pleurer. Un autre progrès rend aux enfants la plainte moins nécessaire : c'est celui de leurs forces. Pouvant plus par eux-mêmes, ils ont un besoin moins fréquent de recourir à autrui. Avec leur force se développe la connaissance qui les met en état de la diriger. C'est à ce second degré que commence proprement la vie de l'individu ; c'est alors qu'il prend la conscience de lui-même. »
Rousseau
Thèse principale : Lorsque les enfants parlent, ils pleurent moins et c'est naturel puisqu'un langage remplace l'autre.

l'erreur de la connaissance

vérité vérité
« La première fois qu'un enfant voit un bâton à moitié plongé dans l'eau, il voit un bâton brisé : la sensation est vraie, et elle ne laisserait pas de l'être, quand même nous ne saurions point la raison de cette apparence. Si donc vous lui demandez ce qu'il voit, il dit : un bâton brisé, et il dit vrai, car il est très sûr qu'il a la sensation d'un bâton brisé. Mais quand, trompé par son jugement, il va plus loin, et qu'après avoir affirmé qu'il voit un bâton brisé, il affirme encore que ce qu'il voit est en effet un bâton brisé, alors il dit faux. Pourquoi cela ? parce qu'alors il devient plus actif, et qu'il ne juge plus par inspection, mais par induction, en affirmant ce qu'il ne sent, savoir que le jugement qu'il reçoit par un sens serait confirmé par un autre. Puisque toutes nos erreurs viennent de nos jugements, il est clair que si nous n'avions jamais besoin de juger, nous n'aurions nul besoin d'apprendre ; nous ne serions jamais dans le cas de nous tromper ; nous serions plus heureux de notre ignorance que nous ne pouvons l'être de notre savoir. »
Rousseau
Thèse principale : La première fois qu'un enfant voit un bâton à moitié plongé dans l'eau, il a la sensation réelle d'un bâton brisé, mais il dit vrai quand il affirme ce sentir. Mais il dit faux quand il affirme voir un bâton brisé : pour cela parce qu'il juge plutôt par induction que par inspection.

la dualité de l'être : entre détermination et liberté

liberté liberté
« Nul être matériel n'est actif par lui-même, et moi je le suis. On a beau me disputer cela, je le sens, et ce sentiment qui me parle est plus fort que la raison qui le combat. J'ai un corps sur lequel les autres agissent et qui agit sur eux ; cette action réciproque n'est pas douteuse ; mais ma volonté est indépendante de mes sens, je consens ou je résiste, je succombe ou je suis vainqueur, et je sens parfaitement en moi-même quand je fais ce que j'ai voulu faire, ou quand je ne fais que céder à mes passions. J'ai toujours la puissance de vouloir, non la force d'exécuter. Quand je me livre aux tentations, j'agis selon l'impulsion des objets externes. Quand je me reproche cette faiblesse, je n'écoute que ma volonté, je suis esclave par mes vices, et libre par mes remords ; le sentiment de ma liberté ne s'efface en moi que quand je me déprave, et que j'empêche enfin la voix de l'âme de s'élever contre la loi du corps. Je ne connais la volonté que par le sentiment de la mienne. »
Rousseau
Thèse principale : Nul être matériel n'est pas actif par lui-même, et je suis un être spirituel. J'ai une volonté indépendante de mes sens, et je sens ma liberté en moi-même quand j'agis selon mon choix. Je peux vouloir ou résister, mais la force d'exécuter dépend des objets externes. Mon sentiment de liberté s'efface quand j'empêche l'âme de s'élever contre la loi du corps. J'ai conscience de ma volonté par le sentiment de la mienne.

la maîtrise des passions pour la liberté

conscience raison
« C'est une erreur de distinguer les passions en permises et défendues, pour se livrer aux premières et se refuser aux autres. Toutes sont bonnes quand on en reste le maître ; toutes sont mauvaises quand on s'y laisse assujettir. Ce qui nous est défendu par la nature, c'est d'étendre nos attachements plus loin que nos forces : ce qui nous est défendu par la raison, c'est de vouloir ce que nous ne pouvons obtenir, ce qui nous est défendu par la conscience n'est pas d'être tentés, mais de nous laisser vaincre aux tentations. Il ne dépend pas de nous d'avoir ou de n'avoir pas de passions, mais il dépend de nous de régner sur elles. Tous sentiments que nous dominons sont légitimes ; tous ceux qui nous dominent sont criminels. Un homme n'est pas coupable d'aimer la femme d'autrui, s'il tient cette passion malheureuse asservie à la loi du devoir ; il est coupable d'aimer sa propre femme au point d'immoler tout à son amour. »
Rousseau
Thèse principale : Toutes les passions sont bonnes ou mauvaises selon qu'on en reste maître ou s'y laisse assujettir.

la liberté, un bien inaliénable ?

liberté raison
« Pufendorf (1) dit que, tout de même qu'on transfère son bien à autrui par des conventions et des contrats, on peut aussi se dépouiller de sa liberté en faveur de quelqu'un. C'est là, ce me semble, un fort mauvais raisonnement. Car, premièrement, le bien que j'aliène (2) me devient une chose tout à fait étrangère, et dont l'abus m'est indifférent ; mais il importe qu'on n'abuse point de ma liberté, et je ne puis, sans me rendre coupable du mal qu'on me forcera de faire, m'exposer à devenir l'instrument du crime. De plus, le droit de propriété n'étant que de convention et d'institution humaine, tout homme peut à son gré disposer de ce qu'il possède. Mais il n'en est pas de même des dons essentiels de la nature, tels que la vie et la liberté, dont il est permis à chacun de jouir, et dont il est moins douteux qu'on ait droit de se dépouiller : en s'ôtant l'un on dégrade son être, en s'ôtant l'autre on l'anéantit autant qu'il est en soi (3) ; et, comme nul bien temporel (4) ne peut dédommager de l'une et de l'autre, ce serait offenser à la fois la nature et la raison que d'y renoncer, à quelque prix que ce fût. »
Rousseau
Thèse principale : D'accord avec Pufendorf, le bien matérielle peut être transféré à quelqu'un par contrat, mais non la liberté. C'est injuste car on ne peut s'exposer au crime sans se rendre coupable et la liberté est un droit naturel indomptable..

la condition humaine : souffrance et compassion

« Les hommes ne sont naturellement ni rois, ni grands (1), ni courtisans, ni niches ; tous sont nés nus et pauvres, tous sujets aux misères de la vie, aux chagrins, aux maux, aux besoins, aux douleurs de toute espèce, enfin, tous sont condamnés à la mort. Voilà ce qui est vraiment de l'homme ; voilà de quoi nul mortel n'est exempt. Commencez donc par étudier de la nature humaine ce qui en est le plus inséparable, ce qui constitue le mieux de l'humanité. A seize ans l'adolescent sait ce que c'est que souffrir ; car il a souffert lui-même ; mais à peine sait-il que d'autres êtres souffrent aussi, le voir sans le sentir n'est pas le savoir, et, comme je l'ai dit cent fois, l'enfant n'imaginant point ce que sentent les autres ne connaît de maux que les siens : mais quand le premier développement des sens allume en lui le feu de l'imagination, il commence à se sentir dans ses semblables, à s'émouvoir de leurs plaintes et à souffrir de leurs douleurs. C'est alors que le triste tableau de l'humanité souffrante doit porter à son cœur le premier attendrissement qu'il ait jamais éprouvé. »
Rousseau
Thèse principale : Tous les hommes souffrent naturellement et sont faibles.

l'autorité absolue : une nécessité pour le gouvernement

« C'est beaucoup que d'avoir fait régner l'ordre et la paix dans toutes les parties de la république ; c'est beaucoup que l'État soit tranquille et la loi respectée : mais si l'on ne fait rien de plus, il y aura dans tout cela plus d'apparence que de réalité, et le gouvernement se fera difficilement obéir s'il se borne à l'obéissance. S'il est bon de savoir employer les hommes tels qu'ils sont ; il vaut beaucoup mieux encore les rendre tels qu'on a besoin qu'ils soient, l'autorité la plus absolue est celle qui pénètre jusqu'à l'intérieur de l'homme, et ne s'exerce pas moins sur la volonté que sur les actions. Il est certain que les peuples sont à la longue ce que le gouvernement les fait être. Guerriers, citoyens, hommes, quand il le veut ; populace et canaille quand il lui plaît : et tout prince qui méprise ses sujets se déshonore lui même en montrant qu'il n'a pas su les rendre estimables. Formez donc des hommes si vous voulez commander à des hommes : si vous voulez qu'on obéisse aux lois, faites qu'on les aime, et que pour faire ce qu'on doit, il suffise de songer qu'on doit le faire. »
Rousseau
Thèse principale : C'est beaucoup que d'avoir une république tranquille et la loi respectée, mais il faut aller plus loin pour être efficaces. Il vaut mieux rendre les gens capables de suivre les lois que simplement leur faire obéir. Le gouvernement devrait façonner les individus et influencer leurs décisions, plutôt que simplement diriger leurs actions. Faire des hommes est plus important que commander à des sujets.

justice liberté
« À l'égard de l'égalité, il ne faut pas entendre par ce mot que les degrés de puissance et de richesse soient absolument les mêmes, mais que, quant à la puissance, elle soit au-dessous de toute violence et ne s'exerce jamais qu'en vertu du rang et des lois, et, quant à la richesse, que nul citoyen ne soit assez opulent pour en pouvoir acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre. Ce qui suppose, du côté des grands, modération de biens et de crédit, et du côté des petits, modération d'avarice et de convoitise. Cette égalité, disent-ils (1), est une chimère de spéculation qui ne peut exister dans la pratique. Mais si l'abus est inévitable, s'ensuit-il qu'il ne faille pas au moins le régler ? C'est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l'égalité que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir. »
Rousseau
Thèse principale : À l'égard de l'égalité, il faut garantir que les citoyens ne soient pas opprimés.

la liberté comme fondement du pouvoir politique

liberté raison
« Il ne serait pas raisonnable de croire que les peuples se sont d'abord jetés entre les bras d'un maître absolu, sans conditions et sans retour, et que le premier moyen de pourvoir à la sûreté commune, qu'aient imaginé des hommes fiers et indomptés, a été de se précipiter dans l'esclavage. En effet, pourquoi se sont-ils donné des supérieurs, si ce n'est pour les défendre contre l'oppression, et protéger leurs biens, leurs libertés et leurs vies, qui sont, pour ainsi dire, les éléments constitutifs de leur être ? Or, dans les relations d'homme à homme, le pis qui puisse arriver à l'un étant de se voir à la discrétion de l'autre, n'eût-il pas été contre le bon sens de commencer par se dépouiller entre les mains d'un chef des seules choses, pour la conservation desquelles ils avaient besoin de son secours ? Quel équivalent eût-il pu leur offrir pour la concession d'un si beau droit ? et s'il eût osé l'exiger sous le prétexte de les défendre, n'eût-il pas aussitôt reçu la réponse de l'apologue (1) : “Que nous fera de plus l'ennemi ?” Il est donc incontestable, et c'est la maxime fondamentale de tout le droit politique, que les peuples se sont donné des chefs pour défendre leur liberté, et non pour les asservir. »
Rousseau
Thèse principale : Il ne serait pas raisonnable que des peuples se précipitent en esclavage.

les désirs insatiables de l'homme civilisé

nature état
« L'homme sauvage, quand il a dîné, est en paix avec toute la nature, et l'ami de tous ses semblables. S'agit-il quelquefois de disputer son repas ? Il n'en vient jamais aux coups sans avoir auparavant comparé la difficulté de vaincre avec celle de trouver ailleurs sa subsistance et comme l'orgueil ne se mêle pas du combat, il se termine par quelques coups de poing. Le vainqueur mange, le vaincu va chercher fortune, et tout est pacifié, mais chez l'homme en société, ce sont bien d'autres affaires ; il s'agit premièrement de pourvoir au nécessaire, et puis au superflu ; ensuite viennent les délices, et puis les immenses richesses, et puis des sujets, et puis des esclaves ; il n'a pas un moment de relâche. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que moins les besoins sont naturels et pressants, plus les passions augmentent, et, qui pis est, le pouvoir de les satisfaire ; de sorte qu'après de longues prospérités, après avoir englouti bien des trésors et désolé bien des hommes, mon héros finira par tout égorger jusqu'à ce qu'il soit l'unique maître de l'univers. Tel est en abrégé le tableau moral, sinon de la vie humaine, au moins des prétentions secrètes du cœur de tout homme civilisé. »
Rousseau
Thèse principale : « L'homme en société est toujours à la recherche de plus et se fait peu à peu esclave de ses propres passions. »

la constitution politique et la durée de vie de l'état

nature art
« Le corps politique, aussi bien que le corps de l'homme, commence à mourir dès sa naissance et porte en lui-même les causes de sa destruction. Mais l'un et l'autre peut avoir une constitution plus ou moins robuste et propre à le conserver plus ou moins longtemps. La constitution de l'homme est l'ouvrage de la nature, celle de l'État est l'ouvrage de l'art. Il ne dépend pas des hommes de prolonger leur vie, il dépend d'eux de prolonger celle de l'État aussi loin qu'il est possible, en lui donnant la meilleure constitution qu'il puisse avoir. Le mieux constitué finira, mais plus tard qu'un autre, si nul accident imprévu n'amène sa perte avant le temps. Le principe de la vie politique est dans l'autorité souveraine. La puissance législative est le cœur de l'État, la puissance exécutive en est le cerveau, qui donne le mouvement à toutes les parties. Le cerveau peut tomber en paralysie et l'individu vivre encore. Un homme reste imbécile et vit : mais sitôt que le cœur a cessé ses fonctions, l'animal est mort. Ce n'est point par les lois que l'État subsiste, c'est par le pouvoir législatif. »
Rousseau
Thèse principale : L'État peut être constitué pour une vie plus longue avec l'aide des hommes.

la liberté, un bien inaliénable

liberté raison
« Pufendorf (1) dit que, tout de même qu'on transfère son bien à autrui par des conventions et des contrats, on peut aussi se dépouiller de sa liberté en faveur de quelqu'un. C'est là, ce me semble, un fort mauvais raisonnement ; car premièrement le bien que j'aliène (2) me devient une chose tout à fait étrangère, et dont l'abus m'est indifférent, mais il m'importe qu'on n'abuse point de ma liberté, et je ne puis sans me rendre coupable du mal qu'on me forcera de faire, m'exposer à devenir l'instrument du crime. De plus, le droit de propriété n'étant que de convention et d'institution humaine, tout homme peut à son gré disposer de ce qu'il possède : mais il n'en est pas de même des dons essentiels de la nature, tels que la vie et la liberté, dont il est permis à chacun de jouir… En s'ôtant l'une on dégrade son être ; en s'ôtant l'autre on l'anéantit autant qu'il est en soi ; et comme nul bien temporel ne peut dédommager de l'une et de l'autre, ce serait offenser à la fois la nature et la raison que d'y renoncer à quelque prix que ce fût. »
Rousseau
Thèse principale : La liberté est plus précieuse que tout bien temporel

l'éducation comme forge de l'humanité

« On façonne les plantes par la culture, et les hommes par l'éducation. Si l'homme naissait grand et fort, sa taille et sa force lui seraient inutiles jusqu'à ce qu'il eût appris à s'en servir ; elles lui seraient préjudiciables, en empêchant les autres de songer à l'assister ; et, abandonné à lui -même, il mourrait de misère avant d'avoir connu ses besoins. On se plaint de l'état de l'enfance ; on ne voit pas que la race humaine eût péri, si l'homme n'eût commencé par être enfant. Nous naissons faibles, nous avons besoin de force ; nous naissons dépourvus de tout, nous avons besoin d'assistance, nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous n'avons pas à notre naissance, et dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par l'éducation. »
Rousseau
Thèse principale : On façonne les hommes par l'éducation.

l'histoire, un miroir de l'humanité

« L'Histoire est un grand miroir où l'on se voit tout entier. Un homme ne fait rien qu'un autre ne fasse ou ne puisse faire. En faisant donc attention aux grands exemples de cruautés, de dérèglements, d'impudicités, et de semblables crimes nous apercevons où nous peut porter la corruption de notre cœur quand nous ne travaillons pas à la guérir. La pratique du monde enseigne l'art de vivre ; ceux-là y excellent qui ont voyagé, et qui ont eu commerce (1) avec des personnes de différents pays, et de différente humeur. L'Histoire supplée (2) à cette pratique du monde, à ces pénibles voyages que peu de personnes peuvent faire. On y voit de quelle manière les hommes ont toujours vécu. On apprend à supporter les accidents de la vie, à n'en être pas surpris, à ne se plaindre point de son siècle, comme si nos plaintes pouvaient empêcher des maux dont aucun âge n'a été exempt. »
Rousseau
Thèse principale : L'histoire nous montre comment les hommes ont toujours vécu.

l'amour de soi et l'amour-propre : les sources des passions humaines

« L'amour de soi, qui ne regarde qu'à nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits ; mais l'amour-propre, qui se compare, n'est jamais content et ne saurait l'être, parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux ; ce qui est impossible. Voilà comment les passions douces et affectueuses naissent de l'amour de soi, et comment les passions haineuses et irascibles naissent de l'amour-propre. Ainsi, ce qui rend l'homme essentiellement bon est d'avoir peu de besoins, et de peu se comparer aux autres ; ce qui le rend essentiellement méchant est d'avoir beaucoup de besoins, et de tenir beaucoup à l'opinion. Sur ce principe il est aisé de voir comment on peut diriger au bien ou au mal toutes les passions des enfants et des hommes. Il est vrai que, ne pouvant vivre toujours seuls, ils vivront difficilement toujours bons : cette difficulté même augmentera nécessairement avec leurs relations. »
Rousseau
Thèse principale : Notre amour de soi est content quand nos vrais besoins sont satisfaits.

la corruption des intérêts personnels

« Le cœur de l'homme est toujours droit sur tout ce qui ne se rapporte pas personnellement à lui. Dans les querelles dont nous sommes purement spectateurs, nous prenons à l'instant le parti de la justice, et il n'y a point d'acte de méchanceté qui ne nous donne une vive indignation, tant que nous n'en tirons aucun profit ; mais quand notre intérêt s'y mêle, bientôt nos sentiments se corrompent ; et c'est alors seulement que nous préférons le mal qui nous est utile, au bien que nous fait aimer la nature. N'est-ce pas un effet nécessaire de la constitution des choses, que le méchant tire un double avantage, de son injustice, et de la probité d'autrui ? Quel traité plus avantageux pourrait-il faire que d'obliger le monde entier d'être juste, excepté lui seul ; en sorte que chacun lui rendît fidèlement ce qui lui est dû, et qu'il ne rendît ce qu'il doit à personne ? Il aime la vertu, sans doute, mais il l'aime dans les autres, parce qu'il espère en profiter ; il n'en veut point pour lui, parce qu'elle lui serait coûteuse. »
Rousseau
Thèse principale : Le cœur de l'homme est toujours droit, à part lorsque son intérêt s'y mêle.

la volonté générale : fondement de la liberté citoyenne

« On demande comment un homme peut être libre, et forcé de se conformer à des volontés qui ne sont pas les siennes. Comment les opposants sont-ils libres et soumis à des lois auxquelles ils n'ont pas consenti ? Je réponds que la question est mal posée. Le citoyen consent à toutes les lois, même à celles qu'on passe malgré lui, et même à celles qui le punissent quand il ose en violer quelqu'une. La volonté constante de tous les membres de l'État est la volonté générale : c'est par elle qu'ils sont citoyens et libres. Quand on propose une loi dans l'assemblée du peuple, ce qu'on leur demande n'est pas précisément s'ils approuvent la proposition ou s'ils la rejettent, mais si elle est conforme ou non à la volonté générale qui est la leur ; chacun en donnant son suffrage dit son avis là-dessus, et du calcul des voix se tire la déclaration de la volonté générale. Quand donc l'avis contraire au mien l'emporte, cela ne prouve autre chose sinon que je m'étais trompé, et que ce que j'estimais être la volonté générale ne l'était pas. Si mon avis particulier l'eût emporté, j'aurais fait autre chose que ce que j'avais voulu, c'est alors que je n'aurais pas été libre. »
Rousseau
Thèse principale : La volonté générale est la volonté constante des citoyens, ce qui les rend libres et soumis aux lois qu'ils ont consenties.

l'estime des arts en fonction de leur utilité

art travail
« Il y a une estime publique attachée aux différents arts (1) en raison inverse de leur utilité réelle. Cette estime se mesure directement sur leur inutilité même, et cela doit être. Les arts les plus utiles sont ceux qui gagnent le moins, parce que le nombre des ouvriers se proportionne au besoin des hommes, et que le travail nécessaire à tout le monde reste forcément à un prix que le pauvre peut payer. Au contraire, ces importants qu'on n'appelle pas artisans, mais artistes, travaillant uniquement pour les oisifs et les riches, mettent un prix arbitraire à leurs babioles ; et, comme le mérite de ces vains travaux n'est que dans l'opinion, leur prix même fait partie de ce mérite, et on les estime à proportion de ce qu'ils coûtent. Le cas qu'en fait le riche ne vient pas de leur usage, mais de ce que le pauvre ne les peut payer. »
Rousseau
Thèse principale : Il y a une estime publique attachée aux différents arts en raison inverse de leur utilité réelle. Les arts les plus utiles sont ceux qui gagnent le moins.

la liberté, clé du bonheur

« Le seul qui fait sa volonté est celui qui n'a pas besoin pour la faire de mettre les bras d'un autre au bout des siens (1) : d'où il suit que le premier de tous les biens n'est pas l'autorité mais la liberté. L'homme vraiment libre ne veut que ce qu'il peut et fait ce qu'il lui plaît. […] La société a fait l'homme plus faible, non seulement en lui ôtant le droit qu'il avait sur ses propres forces, mais surtout en les lui rendant insuffisantes. Voilà pourquoi ses désirs se multiplient avec sa faiblesse, et voilà ce qui fait celle de l'enfance comparée à l'âge d'homme. Si l'homme est un être fort et si l'enfant est un être faible, ce n'est pas parce que le premier a plus de force absolue que le second, mais c'est parce que le premier peut naturellement se suffire à lui-même et que l'autre ne le peut. »
Rousseau
Thèse principale : L

nature vérité
« Les premiers mouvements naturels de l'homme étant de se mesurer avec tout ce qui l'environne, et d'éprouver dans chaque objet qu'il aperçoit toutes les qualités sensibles qui peuvent se rapporter à lui, sa première étude est une sorte de physique expérimentale relative à sa propre conservation, et dont on le détourne par des études spéculatives (1) avant qu'il ait reconnu sa place ici-bas. Tandis que ses organes délicats et flexibles peuvent s'ajuster aux corps sur lesquels ils doivent agir, tandis que ses sens encore purs sont exempts d'illusion, c'est le temps d'exercer les uns et les autres aux fonctions qui leur sont propres ; c'est le temps d'apprendre à connaître les rapports sensibles que les choses ont avec nous. Comme tout ce qui entre dans l'entendement (2) y vient par les sens, la première raison de l'homme est une raison sensitive ; c'est elle qui sert de base à la raison intellectuelle : nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds, nos mains, nos yeux. Substituer des livres à tout cela, ce n'est pas nous apprendre à raisonner, c'est nous apprendre à nous servir de la raison d'autrui ; c'est nous apprendre à beaucoup croire, et à ne jamais rien savoir. »
Rousseau
Thèse principale : Les premiers mouvements naturels de l'homme étant une forme de physique expérimentale sur sa propre conservation, la première raison de l'homme est sensible et sert à la raison intellectuelle. »

les actions révèlent les hommes

« Pour connaître les hommes, il faut les voir agir. Dans le monde on les entend parler ; ils montrent leurs discours et cachent leurs actions : mais dans l'histoire elles sont dévoilées, et on les juge sur les faits. Leurs propos même aident à les apprécier ; car, comparant ce qu'ils font à ce qu'ils disent, on voit à la fois ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent paraître : plus ils se déguisent, mieux on les connaît. Malheureusement cette étude a ses dangers, ses inconvénients de plus d'une espèce. Il est difficile de se mettre dans un point de vue (1) d'où l'on puisse juger ses semblables avec équité. Un des grands vices de l'histoire est qu'elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons ; comme elle n'est intéressante que par les révolutions, les catastrophes, tant qu'un peuple croît et prospère dans le calme d'un paisible gouvernement, elle n'en dit rien ; elle ne commence à en parler que quand, ne pouvant plus se suffire à lui-même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux siennes ; elle ne l'illustre que quand il est déjà sur son déclin : toutes nos histoires commencent où elles devraient finir. »
Rousseau
Thèse principale : L'histoire nous permet de connaître les hommes en fonction de leurs actions et non de leurs discours.

la complexité de la vérité et du mensonge

vérité langage
« Dire faux n'est mentir que par l'intention de tromper, et l'intention même de tromper loin d'être toujours jointe avec celle de nuire a quelquefois un but tout contraire. Mais pour rendre un mensonge innocent il ne suffit pas que l'intention de nuire ne soit pas expresse, il faut de plus la certitude que l'erreur dans laquelle on jette ceux à qui l'on parle ne peut nuire à eux ni à quelque personne en quelque façon que ce soit. Il est rare et difficile qu'on puisse avoir cette certitude ; aussi est-il difficile et rare qu'un mensonge soit parfaitement innocent. Mentir pour son avantage à soi-même est imposture, mentir pour nuire est calomnie ; c'est la pire espèce de mensonge. Mentir sans profit ni préjudice de soi ni d'autrui n'est pas mentir ; ce n'est pas mensonge, c'est fiction. »
Rousseau
Thèse principale : Dire faux est mentir si l'intention est tromper ; mais la certitude qu'un mensonge ne nuira pas à personne est rare et difficile. Mentir pour son avantage personnel est imposture, mentir pour nuire est calomnie. Dire des faussetés sans profit ni préjudice de soi ou d'autrui n'est pas mentir ; c'est fiction.

l'harmonie cachée du monde**

nature science
« Je juge de l'ordre du monde, quoique j'en ignore la fin, parce que pour juger de cet ordre il me suffit de comparer les parties entre elles, d'étudier leurs concours, leurs rapports, d'en remarquer le concert. J'ignore pourquoi l'univers existe, mais je ne laisse pas de voir comment il est modifié, je ne laisse pas d'apercevoir l'intime correspondance par laquelle les êtres qui le composent se prêtent un secours mutuel. Je suis comme un homme qui verrait pour la première fois une montre ouverte et qui ne laisserait pas d'en admirer l'ouvrage, quoiqu'il ne connût pas l'usage de la machine et qu'il n'eût point vu le cadran. Je ne sais, dirait-il, à quoi le tout est bon, mais je vois que chaque pièce est faite pour les autres, j'admire l'ouvrier dans le détail de son ouvrage, et je suis bien sûr que tous ces rouages ne marchent ainsi de concert que pour une fin commune qu'il m'est impossible d'apercevoir. »
Rousseau
Thèse principale : Je juge de l'ordre du monde par comparaison des parties entre elles, je vois l'intime correspondance entre les êtres qui le composent.

les lumières de l'amour

bonheur nature
« Le penchant de l'instinct est indéterminé. Un sexe est attiré vers l'autre, voilà le mouvement de la nature. Le choix, les préférences, l'attachement personnel sont l'ouvrage des lumières, des préjugés, de l'habitude ; il faut du temps et des connaissances pour nous rendre capables d'amour, on n'aime qu'après avoir jugé, on ne préfère qu'après avoir comparé. Ces jugements se font sans qu'on s'en aperçoive, mais ils n'en sont pas moins réels. Le véritable amour, quoi qu'on en dise, sera toujours honoré des hommes ; car, bien que ses comportements nous égarent, bien qu'il n'exclue pas du cœur qui le sent des qualités odieuses et même qu'il en produise, il en suppose pourtant toujours d'estimables sans lesquelles on serait hors d'état de le sentir. Ce choix qu'on met en opposition avec la raison nous vient d'elle ; on a fait l'amour aveugle parce qu'il a de meilleurs yeux que nous, et qu'il voit des rapports que nous ne pouvons apercevoir. Pour qui n'aurait nulle idée de mérite ni de beauté, toute femme serait également bonne, et la première venue serait toujours la plus aimable. Loin que l'amour vienne de la nature, il est la règle et le frein de ses penchants. »
Rousseau
Thèse principale : L'instinct naturel nous attire vers l'autre sexe, c'est le mouvement de la nature ; mais notre amour vrai est déterminé par des jugements personnels et des préférences développées. Le véritable amour honorerait les hommes car il suppose toujours des qualités estimables. C'est notre choix qui vient d'une réflexion rationnelle ; on a fait l'amour aveugle parce qu'il avait de meilleurs yeux que nous, et qu'il voyait des relations que nous ne pouvions pas percevoir ; ce n'est donc loin que l'amour vienne de la nature, mais plutôt c'est la règle et le frein de ses penchants.

la vanité de l'homme et la nécessité de se connaître soi-même

« Quand je vois chacun de nous sans cesse occupé de l'opinion publique étendre pour ainsi dire son existence tout autour de lui sans réserver presque rien dans son propre cœur, je crois voir un petit insecte former de sa substance une grande toile par laquelle seule il paraît sensible tandis qu'on le croirait mort dans son trou. La vanité de l'homme est la toile d'araignée qu'il tend sur tout ce qui l'environne. L'une est aussi solide que l'autre, le moindre fil qu'on touche met l'insecte en mouvement, il mourrait de langueur si l'on laissait la toile tranquille, et si d'un doigt on la déchire il achève de s'épuiser plutôt que de ne la pas refaire à l'instant. Commençons par redevenir nous, par nous concentrer en nous, par circonscrire notre âme des mêmes bornes que la nature a données à notre être, commençons en un mot par nous rassembler où nous sommes, afin qu'en cherchant à nous connaître tout ce qui nous compose vienne à la fois se présenter à nous. Pour moi, je pense que celui qui sait le mieux en quoi consiste le moi humain est le plus près de la sagesse et que comme le premier trait d'un dessin se forme des lignes qui le terminent (1), la première idée de l'homme est de le séparer de tout ce qui n'est pas lui. »
Rousseau
Thèse principale : Lorsque je vois les gens occupés par l'opinion publique, ils semblent morts à l'intérieur.

la liberté, condition indispensable à la moralité des actions

liberté devoir
« Renoncer à sa liberté c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs. Il n'y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l'homme, et c'est ôter toute moralité à ses actions que d'ôter toute liberté à sa volonté. Enfin c'est une convention vaine et contradictoire de stipuler (1) d'une part une autorité absolue et de l'autre une obéissance sans bornes. N'est-il pas clair qu'on n'est engagé à rien envers celui dont on a droit de tout exiger, et cette seule condition, sans équivalent, sans échange n'entraîne-t-elle pas la nullité de l'acte ? Car quel droit mon esclave aurait-il contre moi, puisque tout ce qu'il a m'appartient, et que son droit étant le mien, ce droit de moi contre moi-même est un mot qui n'a aucun sens ? »
Rousseau
Thèse principale : Renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme.

l'attachement humain, entre faiblesse et bonheur

nature bonheur
« C'est la faiblesse de l'homme qui le rend sociable : ce sont nos misères communes qui portent nos cœurs à l'humanité, nous ne lui devrions rien si nous n'étions pas hommes. Tout attachement est un signe d'insuffisance : si chacun de nous n'avait nul besoin des autres, il ne songerait guère à s'unir à eux. Ainsi de notre infirmité même naît notre frêle bonheur. Un être vraiment heureux est un être solitaire : Dieu seul jouit d'un bonheur absolu ; mais qui de nous en a l'idée ? Si quelque être imparfait pouvait se suffire à lui-même, de quoi jouirait-il selon nous ? Il serait seul, il serait misérable. Je ne conçois pas que celui qui n'a besoin de rien puisse aimer quelque chose ; je ne conçois pas que celui qui n'aime rien puisse être heureux. Il suit de là que nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines ; car nous y voyons bien mieux l'identité de notre nature et les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos misères communes nous unissent par affection. »
Rousseau
Thèse principale : L'humanité est notre faiblesse qui nous rend sociables, et nos misères communs qui portent nos cœurs à l'humanité : si nous n'étions pas hommes, nous ne devrions rien les uns aux autres. Un être vraiment heureux serait un être solitaire, mais qui de nous a cette idée ?

les méandres de l'histoire

Émile ou de L'Éducation
vérité art
« Il s'en faut bien que les faits décrits dans l'histoire soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu'ils sont arrivés : ils changent de forme dans la tête de l'historien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène pour voir un événement tel qu'il s'est passé ? L'ignorance ou la partialité déguise tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s'y rapportent, que de faces différentes on peut lui donner ! Mettez un même objet à divers points de vue, à peine paraîtra-t-il le même, et pourtant rien n'aura changé que l'œil du spectateur. Suffit-il, pour l'honneur de la vérité, de me dire un fait véritable en me le faisant voir tout autrement qu'il n'est arrivé ? Combien de fois un arbre de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent ont décidé de l'événement d'un combat sans que personne s'en soit aperçu ! Cela empêche-t-il que l'historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d'assurance que s'il eût été partout ? Or que m'importent les faits en eux-mêmes, quand la raison m'en reste inconnue ? et quelles leçons puis-je tirer d'un événement dont j'ignore la vraie cause ? L'historien m'en donne une, mais il la controuve (1) ; et la critique elle-même, dont on fait tant de bruit, n'est qu'un art de conjecturer, l'art de choisir entre plusieurs mensonges celui qui ressemble le mieux à la vérité. »
Rousseau, Émile ou de L'Éducation
Thèse principale : L'historien peut mentir en racontant des faits qui n'ont pas eu lieu.

la ruine de l'état par l'indifférence citoyenne

Du Contrat social
« Sitôt que le service public cesse d'être la principale affaire des citoyens, et qu'ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne, l'État est déjà près de sa ruine. Faut-il marcher au combat ? ils payent des troupes et restent chez eux ; faut-il aller au conseil ? ils nomment des députés et restent chez eux. A force de paresse et d'argent, ils ont enfin des soldats pour asservir la patrie et des représentants pour la vendre. C'est le tracas du commerce et des arts, c'est l'avide intérêt du gain, c'est la mollesse et l'amour des commodités, qui changent les services personnels en argent. On cède une partie de son profit pour l'augmenter à son aise. Donnez de l'argent, et bientôt vous aurez des fers. Ce mot de Finance est un mot d'esclave ; il est inconnu dans la cité. Dans un État vraiment libre les citoyens font tout avec leurs bras et rien avec de l'argent : loin de payer pour s'exempter de leurs devoirs, ils paieraient pour les remplir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées communes ; je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes. »
Rousseau, Du Contrat social
Thèse principale : Lorsque l'argent devient plus important que la liberté, l'État est en danger de disparaître.

l'influence de l'éducation sur la diversité humaine

« Il est aisé de voir qu'entre les différences qui distinguent les hommes, plusieurs passent pour naturelles qui sont uniquement l'ouvrage de l'habitude et des divers genres de vie que les hommes adoptent dans la société. Ainsi un tempérament robuste ou délicat, la force ou la faiblesse qui en dépendent, viennent souvent plus de la manière dont on a été élevé que de la constitution primitive des corps. Il en est de même des forces de l'esprit, et non seulement l'éducation met de la différence entre les esprits cultivés, et ceux qui ne le sont pas, mais elle augmente celle qui se trouve entre les premiers à proportion de la culture. Or si l'on compare la diversité prodigieuse d'éducations et de genres de vie qui règne dans les différents ordres de l'état civil (1), avec la simplicité et l'uniformité de la vie animale et sauvage, où tous se nourrissent des mêmes aliments, vivent de la même manière, et font exactement les mêmes choses, on comprendra combien la différence d'homme à homme doit être moindre dans l'état de nature que dans celui de société, et combien l'inégalité naturelle doit augmenter dans l'espèce humaine par l'inégalité d'institution. »
Rousseau
Thèse principale : Il est aisé de voir qu'entre les différences qui distinguent les hommes, certaines sont considérées comme naturelles mais sont en fait dues à l'habitude et au genre de vie adopté dans la société.

apprendre à voir le monde tel qu'il est

art nature
« Les enfants, grands imitateurs, essayent tous de dessiner : je voudrais que le mien cultivât cet art, non précisément pour l'art même, mais pour se rendre l'œil juste et la main flexible ; et, en général, il importe fort peu qu'il sache tel ou tel exercice, pourvu qu'il acquière la perspicacité du sens et la bonne habitude du corps qu'on gagne par cet exercice. Je me garderai donc bien de lui donner un maître à dessiner, qui ne lui donnerait à imiter que des imitations, et ne le ferait dessiner que sur des dessins : je veux qu'il n'ait d'autre maître que la nature, ni d'autre modèle que les objets. Je veux qu'il ait sous les yeux l'original même et non pas le papier qui le représente, qu'il crayonne une maison sur une maison, un arbre sur un arbre, un homme sur un homme, afin qu'il s'accoutume à bien observer les corps et leurs apparences, et non pas à prendre des imitations fausses et conventionnelles pour de véritables imitations. Je le détournerai même de rien tracer de mémoire en l'absence des objets, jusqu'à ce que, par des observations fréquentes, leurs figures exactes s'impriment bien dans son imagination ; de peur que, substituant à la vérité des choses des figures bizarres et fantastiques, il ne perde la connaissance des proportions et le goût des beautés de la nature. »
Rousseau
Thèse principale : Les enfants doivent apprendre à dessiner en regardant la réalité pour développer leur sens et leurs habitudes physiques.

la justice, un idéal égalitaire menacé par les dirigeants

justice état
« Le premier et le plus grand intérêt public est toujours la justice. Tous veulent que les conditions soient égales pour tous, et la justice n'est que cette égalité. Le citoyen ne veut que les lois et que l'observation des lois. Chaque particulier (1) dans le peuple sait bien que s'il y a des exceptions, elles ne seront pas en sa faveur. Ainsi tous craignent les exceptions, et qui craint les exceptions aime la loi. Chez les chefs c'est toute autre chose. […] Ils cherchent des préférences partout. S'ils veulent des lois, ce n'est pas pour leur obéir, c'est pour en être les arbitres. Ils veulent des lois pour se mettre à leur place et pour se faire craindre en leur nom. Tout les favorise dans ce projet. Ils se servent des droits qu'ils ont pour usurper (2) sans risque ceux qu'ils n'ont pas. »
Rousseau
Thèse principale : Le premier et le plus grand intérêt public est la justice, qui équivaut à l'égalité des conditions pour tous.

les chimères de l'imagination et la richesse des saisons

nature temps
« L'existence des êtres finis est si pauvre et si bornée que, quand nous ne voyons que ce qui est, nous ne sommes jamais émus. Ce sont les chimères qui ornent les objets réels ; et si l'imagination n'ajoute un charme à ce qui nous frappe, le stérile plaisir qu'on y prend se borne à l'organe, et laisse toujours le cœur froid. La terre, parée des trésors de l'automne, étale une richesse que l'œil admire mais cette admiration n'est point touchante ; elle vient plus de la réflexion que du sentiment. Au printemps, la campagne presque nue n'est encore couverte de rien, les bois n'offrent point d'ombre, la verdure ne fait que de poindre, et le cœur est touché à son aspect. En voyant renaître ainsi la nature, on se sent ranimer soi-même ; l'image du plaisir nous environne ; ces compagnes de la volupté, ces douces larmes, toujours prêtes à se joindre à tout sentiment délicieux, sont déjà sur le bord de nos paupières ; mais l'aspect des vendanges a beau être animé, vivant, agréable, on le voit toujours d'un œil sec. Pourquoi cette différence ? C'est qu'au spectacle du printemps l'imagination joint celui des saisons qui le doivent suivre ; à ces tendres bourgeons que l'œil aperçoit, elle ajoute les fleurs, les fruits, les ombrages, quelquefois les mystères qu'ils peuvent couvrir. Elle réunit en un point des temps qui doivent se succéder, et voit moins les objets comme ils seront que comme elle les désire, parce qu'il dépend d'elle de les choisir. En automne, au contraire, on n'a plus à voir que ce qui est. Si l'on veut arriver au printemps, l'hiver nous arrête, et l'imagination glacée expire sur la neige et sur les frimas. »
Rousseau
Thèse principale : L'existence des êtres finis est si pauvre que l'imagination ajoute du charme à ce qui nous frappe.

état justice
« Ce qui est bien et conforme à l'ordre est tel par la nature des choses et indépendamment des conventions humaines. Toute justice vient de Dieu, lui seul en est la source ; mais si nous savions la recevoir de si haut nous n'aurions besoin ni de gouvernement ni de lois. Sans doute il est une justice universelle émanée de la raison seule ; mais cette justice pour être admise entre nous doit être réciproque. A considérer humainement les choses, faute de sanction naturelle les lois de la justice sont vaines parmi les hommes ; elles ne font que le bien du méchant et le mal du juste, quand celui-ci les observe avec tout le monde sans que personne les observe avec lui. Il faut donc des conventions et des lois pour unir les droits aux devoirs et ramener la justice à son objet. Dans l'état de nature, où tout est commun, je ne dois rien à ceux à qui je n'ai rien promis, je ne reconnais pour être à autrui que ce qui m'est inutile. Il n'en est pas ainsi dans l'état civil (1) où tous les droits sont fixés par la loi. »
Rousseau
Thèse principale : La justice naturelle est indépendante des conventions humaines et provient directement de Dieu, qui en est la source unique. Ainsi, toutes les lois viennent de lui ; cependant, si nous savions recevoir la justice de cette hauteur, nous n'aurions besoin ni d'un gouvernement ni de législation. Mais il existe une justice universelle basée sur la raison seule. Cependant, pour qu'elle soit admise entre les individus, elle doit être réciproque.

la formation des citoyens pour la préservation de la liberté et de la vertu

Sur l'Economie politique
nature liberté
« La patrie ne peut subsister sans la liberté, ni la liberté sans la vertu, ni la vertu sans les citoyens ; vous aurez tout si vous formez des citoyens ; sans cela vous n'aurez que de méchants esclaves, à commencer par les chefs de l'État. Or former des citoyens n'est pas l'affaire d'un jour ; et pour les avoir hommes, il faut les instruire enfants. Qu'on me dise que quiconque a des hommes à gouverner, ne doit pas chercher hors de leur nature une perfection dont ils ne sont pas susceptibles ; qu'il ne doit pas vouloir détruire en eux les passions, et que l'exécution d'un pareil projet ne serait pas plus désirable que possible. Je conviendrai d'autant mieux de tout cela, qu'un homme qui n'aurait point de passions serait certainement un fort mauvais citoyen : mais il faut convenir aussi que si l'on n'apprend point aux hommes à n'aimer rien, il n'est pas impossible de leur apprendre à aimer un objet plutôt qu'un autre, et ce qui est véritablement beau, plutôt que ce qui est difforme. Si, par exemple, on les exerce assez tôt à ne jamais regarder leur individu que par ses relations avec le corps de l'État, et à n'apercevoir, pour ainsi dire, leur propre existence que comme une partie de la sienne, ils pourront parvenir enfin à s'identifier en quelque sorte avec ce plus grand tout, à se sentir membres de la patrie, à l'aimer de ce sentiment exquis que tout homme isolé n'a que pour soi-même, à élever perpétuellement leur âme à ce grand objet, et à transformer ainsi en une vertu sublime, cette disposition dangereuse d'où naissent tous nos vices. »
Rousseau, Sur l'Economie politique
Thèse principale : La patrie nécessite la liberté, la liberté la vertu, et la vertu les citoyens.

la sagesse des lois et la nécessité du respect

justice raison
« La puissance des lois dépend encore plus de leur propre sagesse que de la sévérité de leurs ministres, et la volonté publique tire son plus grand poids de la raison qui l'a dictée : c'est pour cela que Platon (1) regarde comme une précaution très importante de mettre toujours à la tête des édits un préambule raisonné qui en montre la justice et l'utilité. En effet, la première des lois est de respecter les lois : la rigueur des châtiments n'est qu'une vaine ressource imaginée par de petits esprits pour substituer la terreur à ce respect qu'ils ne peuvent obtenir. On a toujours remarqué que les pays où les supplices sont les plus terribles, sont aussi ceux où ils sont le plus fréquents ; de sorte que la cruauté des peines ne marque guère que la multitude des infracteurs (2), et qu'en punissant tout avec la même sévérité, l'on force les coupables de commettre des crimes pour échapper à la punition de leurs fautes. »
Rousseau
Thèse principale : La puissance des lois dépend de leur sagesse et raison.

l'autorité qui transforme les hommes

« C'est beaucoup que d'avoir fait régner l'ordre et la paix dans toutes les parties de la république ; c'est beaucoup que l'État soit tranquille et la loi respectée : mais si on ne fait rien de plus il y aura dans tout cela plus d'apparence que de réalités, et le gouvernement se fera difficilement obéir s'il se borne à l'obéissance. S'il est bon de savoir employer les hommes tels qu'ils sont, il vaut beaucoup mieux encore les rendre tels qu'on a besoin qu'ils soient ; l'autorité la plus absolue est celle qui pénètre jusqu'à l'intérieur de l'homme, et ne s'exerce pas moins sur la volonté que sur les actions. Il est certain que les peuples sont à la longue ce que le gouvernement les fait être. Guerriers, citoyens, hommes, quand il le veut : populace et canaille, quand il lui plaît : et tout prince qui méprise ses sujets se déshonore lui-même en montrant qu'il n'a pas su les rendre estimables. Formez donc des hommes si vous voulez commander à des hommes : si vous voulez qu'on obéisse aux lois, faites qu'on les aime, et que pour faire ce qu'on doit, il suffise de songer qu'on le doit faire. »
Rousseau
Thèse principale : L'État ne peut être tranquille et la loi respectée si on ne fait rien de plus que l'obéissance.

l'animal-machine et l'homme libre

Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes
liberté nature
« Je ne vois dans tout animal qu'une machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même, et pour se garantir, jusqu'à un certain point, de tout ce qui tend à la détruire, ou à la déranger. J'aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine, avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations de la bête, au lieu que l'homme concourt aux siennes, en qualité d'agent libre. L'un choisit ou rejette par instinct, et l'autre par un acte de liberté ; ce qui fait que la bête ne peut s'écarter de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux de le faire, et que l'homme s'en écarte souvent à son préjudice. C'est ainsi qu'un pigeon mourrait de faim près d'un bassin rempli des meilleures viandes, et un chat sur des tas de fruits, ou de grain, quoique l'un et l'autre pût très bien se nourrir de l'aliment qu'il dédaigne, s'il s'était avisé d'en essayer. C'est ainsi que les hommes dissolus se livrent à des excès, qui leurs causent la fièvre et la mort ; parce que l'esprit déprave les sens, et que la volonté parle encore, quand la nature se tait. »
Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes
Thèse principale : L'homme est une machine ingénieuse avec des sens pour se remonter et se garantir, mais il a la liberté de choisir ou rejeter.

la liberté de l'homme et la spiritualité de son âme

Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes
« Tout animal a des idées puisqu'il a des sens, il combine même ses idées jusqu'à un certain point, et l'homme ne diffère à cet égard de la bête que du plus au moins : quelques philosophes ont même avancé qu'il y a plus de différence de tel homme à tel homme que de tel homme à telle bête ; ce n'est donc pas tant l'entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l'homme que sa qualité d'agent libre. La nature commande à tout animal, et la bête obéit. L'homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d'acquiescer, ou de résister ; et c'est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme : car la physique explique en quelque manière le mécanisme des sens et la formation des idées ; mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentiment de cette puissance on ne trouve que des actes purement spirituels, dont on n'explique rien par les lois de la mécanique. »
Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes
Thèse principale : Tout animal a des idées puisqu'il a des sens, il combine même ses idées jusqu'à un certain point, et l'homme ne diffère à cet égard de la bête que du plus au moins.

sentir, comparer, juger : la faculté distinctive de l'être intelligent

Émile ou de l'Éducation
« Apercevoir, c'est sentir ; comparer, c'est juger ; juger et sentir ne sont pas la même chose. Par la sensation, les objets s'offrent à moi séparés, isolés, tels qu'ils sont dans la nature ; par la comparaison, je les remue, je les transporte pour ainsi dire, je les pose l'un sur l'autre pour prononcer sur leur différence ou sur leur similitude, et généralement sur tous leurs rapports. Selon moi la faculté distinctive de l'être actif ou intelligent est de pouvoir donner un sens à ce mot est. Je cherche en vain dans l'être purement sensitif cette force intelligente qui superpose et puis qui prononce ; je ne la saurais voir dans sa nature. Cet être passif sentira chaque objet séparément, ou même il sentira l'objet total formé des deux ; mais, n'ayant aucune force pour les replier l'un sur l'autre, il ne les comparera jamais, il ne les jugera point. Voir deux objets à la fois, ce n'est pas voir leurs rapports ni juger de leurs différences ; apercevoir plusieurs objets les uns hors des autres n'est pas les nombrer. Je puis avoir au même instant l'idée d'un grand bâton et d'un petit bâton sans les comparer, sans juger que l'un est plus petit que l'autre, comme je puis voir à la fois ma main entière, sans faire le compte de mes doigts. Ces idées comparatives, plus grand, plus petit, de même que les idées numériques d'un, de deux, etc., ne sont certainement pas des sensations, quoique mon esprit ne les produise qu'à l'occasion de mes sensations. […] Quand les deux sensations à comparer sont aperçues, leur impression est faite, chaque objet est senti, les deux sont sentis, mais leur rapport n'est pas senti pour cela. Si le jugement de ce rapport n'était qu'une sensation, et me venait uniquement de l'objet, mes jugements ne me tromperaient jamais, puisqu'il n'est jamais faux que je sente ce que je sens. »
Rousseau, Émile ou de l'Éducation
Thèse principale : Apercevoir, c'est sentir ; comparer, c'est juger ; et ce sont des actes distincts qui ne se confondent pas : sentir s'offre à moi séparément tandis que le comparaison les reunit. Cet être intelligente est capable de donner un sens au mot "est", la faculté distinctive d'un être intelligent. L'être purement sensible peut sentir chaque objet, mais il ne saurait comprendre leurs rapports ; apercevoir plusieurs objets en même temps n'est pas les comparer.

l'état de bonheur absolu

Les Rêveries du promeneur solitaire
temps bonheur
« Tout est dans un flux continuel sur la terre. Rien n'y garde une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s'attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n'est plus ou préviennent l'avenir qui souvent ne doit point être : il n'y a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n'a-t-on guère ici bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu'il y soit connu. Mais s'il est un état où l'âme trouve une assiette assez solide pour s'y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux, non d'un bonheur imparfait, pauvre et relatif, tel que celui qu'on trouve dans les plaisirs de la vie mais d'un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir. »
Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire
Thèse principale : Nous n'atteindrons jamais une forme constante, nos affections changent comme elles passent ; il n'y a rien ici bas que du plaisir qui passe ; mais un bonheur suffisant est possible.

la primauté des corvées sur les taxes dans un état libre

Du Contrat social
liberté devoir
« Dans un État vraiment libre, les citoyens font tout avec leurs bras, et rien avec de l'argent ; loin de payer pour s'exempter de leurs devoirs, ils paieraient pour les remplir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées communes ; je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes. Mieux l'État est constitué, plus les affaires publiques l'emportent sur les privées, dans l'esprit des citoyens. Il y a même beaucoup moins d'affaires privées, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considérable à celui de chaque individu, il lui en reste moins à chercher dans les soins (1) particuliers. Dans une cité bien conduite, chacun vole aux assemblées ; sous un mauvais gouvernement, nul n'aime à faire un pas pour s'y rendre, parce que nul ne prend intérêt à ce qui s'y fait, qu'on prévoit que la volonté générale n'y dominera pas, et qu'enfin les soins (1) domestiques absorbent tout. Les bonnes lois en font faire de meilleures, les mauvaises en amènent de pires. Sitôt que quelqu'un dit des affaires de l'État : Que m'importe ? on doit compter que l'État est perdu. »
Rousseau, Du Contrat social
Thèse principale : Dans un État vraiment libre, les citoyens font tout avec leurs bras et rien avec leur argent.

Lettres morales
raison bonheur
« L'objet de la vie humaine est la félicité de l'homme. Mais qui de nous sait comment on y parvient ? Sans principe, sans but assuré, nous errons de désirs en désirs et ceux que nous venons à bout de satisfaire nous laissent aussi loin du bonheur qu'avant d'avoir rien obtenu. Nous n'avons de règle invariable, ni dans la raison qui manque de soutien, de prise et de consistance, ni dans les passions qui se succèdent et s'entredétruisent incessamment. Victimes de l'aveugle inconstance de nos cœurs, la jouissance des biens désirés ne fait que nous préparer des privations et des peines, tout ce que nous possédons ne sert qu'à nous montrer ce qui nous manque et faute de savoir comment il faut vivre, nous mourons tous sans avoir vécu. S'il est quelque moyen possible de se délivrer de ce doute affreux, c'est de l'étendre pour un temps au delà des bornes naturelles, de se défier de tous ses penchants, de s'étudier soi-même, de porter au fond de son âme le flambeau de la vérité, d'examiner une fois tout ce qu'on pense, tout ce qu'on croit, tout ce qu'on sent et tout ce qu'on doit penser, sentir et croire pour être heureux autant que le permet la condition humaine. »
Rousseau, Lettres morales
Thèse principale : L'objet de la vie humaine est la félicité de l'homme. C'est en nous délivrant de notre inconstance et en étudiant nos penchants que nous trouverons le bonheur.

la liberté et le pouvoir des lois

état liberté
« Il n'y a donc point de liberté sans lois, ni où quelqu'un est au-dessus des lois : dans l'état même de nature l'homme n'est libre qu'à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous. Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non des maîtres ; il obéit aux lois, mais il n'obéit qu'aux lois et c'est par la force des lois qu'il n'obéit pas aux hommes. Toutes les barrières qu'on donne dans les Républiques au pouvoir des magistrats ne sont établies que pour garantir de leurs atteintes l'enceinte sacrée des lois : ils en sont les Ministres (1) non les arbitres, ils doivent les garder non les enfreindre. Un peuple est libre, quelque forme qu'ait son gouvernement, quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l'homme, mais l'organe de la loi. En un mot, la liberté suit toujours le sort des lois, elle règne ou périt avec elles ; je ne sache rien de plus certain. »
Rousseau
Thèse principale : Il n'y a donc point de liberté sans lois, ni où quelqu'un est au-dessus des lois : les lois garantissent la liberté et elles sont sacrées.

l'existence et les sens : une réflexion sur la relation entre le moi et les sensations

Émile ou de l'Éducation
conscience vérité
« J'existe, et j'ai des sens par lesquels je suis affecté. Voilà la première vérité qui me frappe et à laquelle je suis forcé d'acquiescer. Ai-je un sentiment propre de mon existence, ou ne la sens-je que par mes sensations ? Voilà mon premier doute, qu'il m'est, quant à présent, impossible de résoudre. Car, étant continuellement affecté de sensations, ou immédiatement, ou par la mémoire, comment puis-je savoir si le sentiment du moi est quelque chose hors de ces mêmes sensations, et s'il peut être indépendant d'elles ? Mes sensations se passent en moi, puisqu'elles me font sentir mon existence ; mais leur cause m'est étrangère, puisqu'elles m'affectent malgré que j'en aie, et qu'il ne dépend de moi ni de les produire ni de les anéantir. Je conçois donc clairement que ma sensation qui est en moi, et sa cause ou son objet qui est hors de moi, ne sont pas la même chose. Ainsi, non seulement j'existe, mais il existe d'autres êtres, savoir, les objets de mes sensations ; et quand ces objets ne seraient que des idées, toujours est-il vrai que ces idées ne sont pas moi. Or, tout ce que je sens hors de moi et qui agit sur mes sens, je l'appelle matière […]. »
Rousseau, Émile ou de l'Éducation
Thèse principale : J'existe et je suis affecté par mes sensations. Je ne sais pas si mon sentiment du moi est indépendant de ces sensations. Ma sensation qui est en moi n'est pas la même chose que sa cause ou son objet qui est hors de moi. J'accepte donc que d'autres êtres existent, car ils agissent sur mes sens et je les appelle matière.

la conscience, phare de la morale

Émile
conscience raison
« Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu, c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe. Grâce au ciel, nous voilà délivrés de tout cet effrayant appareil de philosophie : nous pouvons être hommes sans être savants ; dispensés de consumer notre vie à l'étude de la morale, nous avons à moindre frais un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines. Mais ce n'est pas assez que ce guide existe, il faut savoir le reconnaître et le suivre. S'il parle à tous les cœurs, pourquoi donc y en a-t-il si peu qui l'entendent ? Eh ! c'est qu'il nous parle la langue de la nature, que tout nous a fait oublier. »
Rousseau, Émile
Thèse principale : Conscience ! guide assuré, juge infaillible et voix divine, immortelle et céleste.

le pouvoir de transformer les hommes

Discours sur l'économie politique
état liberté
« C'est beaucoup que d'avoir fait régner l'ordre et la paix dans toutes les parties de la république ; c'est beaucoup que l'État soit tranquille et la loi respectée : mais si l'on ne fait rien de plus, il y aura dans tout cela plus d'apparence que de réalité, et le gouvernement se fera difficilement obéir s'il se borne à l'obéissance, S'il est bon de savoir employer les hommes tels qu'ils sont, il vaut beaucoup mieux encore les rendre tels qu'on a besoin qu'ils soient ; l'autorité la plus absolue est celle qui pénètre jusqu'à l'intérieur de l'homme, et ne s'exerce pas moins sur la volonté que sur les actions. Il est certain que les peuples sont à la longue ce que le gouvernement les fait être. Guerriers, citoyens, hommes, quand il le veut ; populace et canaille quand il lui plaît : et tout prince qui méprise ses sujets se déshonore lui-même en montrant qu'il n'a pas su les rendre estimables. Formez donc des hommes si vous voulez commander à des hommes : si vous voulez qu'on obéisse aux lois, faites qu'on les aime, et que pour faire ce qu'on doit, il suffise de songer qu'on le doit faire. »
Rousseau, Discours sur l'économie politique
Thèse principale : C'est beaucoup que d'avoir faits régner l'ordre et la paix, mais pour être obéis il faut faire plus. Il faut rendre les hommes tels qu'on a besoin qu'ils soient. L'autorité absolue est celle qui pénètre jusqu'à leur intériorité. Les peuples sont à la longue ce que le gouvernement les fait être. Il faut faire des hommes pour commander à des hommes.

la loi, gardienne de la liberté et de la justice

« Par quel art inconcevable a-t-on pu trouver le moyen d'assujettir les hommes, pour les rendre libres ? d'employer au service de l'État les biens, les bras, et la vie même de tous ses membres sans les contraindre et sans les consulter ? d'enchaîner leur volonté de leur propre aveu ? de faire valoir leur consentement contre leur refus, et de les forcer à se punir eux-mêmes, quand ils font ce qu'ils n'ont pas voulu ? Comment se peut-il faire qu'ils obéissent et que personne ne commande, qu'ils servent et n'aient point de maître ; d'autant plus libres en effet que sous une apparente sujétion, nul ne perd de sa liberté que ce qui peut nuire à celle d'un autre ? Ces prodiges sont l'ouvrage de la loi. C'est à la loi seule que les hommes doivent la justice et la liberté. C'est cet organe salutaire de la volonté de tous, qui rétablit dans le droit l'égalité naturelle entre les hommes. C'est cette voix céleste qui dicte à chaque citoyen les préceptes (1) de la raison publique, et lui apprend à agir selon les maximes (2) de son propre jugement, et à n'être pas en contradiction avec lui-même. C'est elle seule aussi que les chefs doivent faire parler quand ils commandent. »
Rousseau
Thèse principale : La loi est l'organisme responsable qui donne la liberté et justice aux hommes.

le sacrifice individuel face à la responsabilité collective

Discours sur l'économie politique
devoir état
« L'engagement du corps de la nation n'est-il pas de pourvoir à la conservation du dernier de ses membres avec autant de soin qu'à celle de tous les autres ? Et le salut d'un citoyen est-il moins la cause commune que celui de tout l'État ? Qu'on nous dise qu'il est bon qu'un seul périsse pour tous, j'admirerai cette sentence dans la bouche d'un digne et vertueux patriote qui se consacre volontairement et par devoir à la mort pour le salut de son pays : mais si l'on entend qu'il soit permis au gouvernement de sacrifier un innocent au salut de la multitude, je tiens cette maxime pour une des plus exécrables que jamais la tyrannie ait inventées, la plus fausse qu'on puisse avancer, la plus dangereuse que l'on puisse admettre, et la plus directement opposée aux lois fondamentales de la société. Loin qu'un seul doive périr pour tous, tous ont engagé leurs biens et leurs vies à la défense de chacun d'eux, afin que la faiblesse particulière fût toujours protégée par la force publique, et chaque membre par tout l'État. Après avoir par supposition retranché du peuple un individu après l'autre, pressez les partisans de cette maxime à mieux expliquer ce qu'ils entendent par le corps de l'État, et vous verrez qu'ils le réduiront à la fin à un petit nombre d'hommes qui ne sont pas le peuple, mais les officiers du peuple (1), et qui s'étant obligés par un serment particulier à périr eux-mêmes pour son salut, prétendent prouver par là que c'est à lui de périr pour le leur. »
Rousseau, Discours sur l'économie politique
Thèse principale : L'engagement du corps de la nation protège tous ses membres également.

la liberté et le pouvoir des lois

Lettres écrites de la montagne
« Il n'y a donc point de liberté sans lois, ni où quelqu'un est au dessus des lois : dans l'état même de nature l'homme n'est libre qu'à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous. Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; Il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux lois, mais il n'obéit qu'aux lois et c'est par la force des lois qu'il n'obéit pas aux hommes. Toutes les barrières qu'on donne dans les républiques au pouvoir des magistrats (1) ne sont établies que pour garantir de leurs atteintes l'enceinte sacrée des lois : ils en sont les ministres (2) non les arbitres, ils doivent les garder non les enfreindre. Un peuple est libre, quelque forme qu'ait son gouvernement, quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l'homme, mais l'organe de la loi. En un mot, la liberté suit toujours le sort des lois, elle règne ou périt avec elles ; je ne sache rien de plus certain. »
Rousseau, Lettres écrites de la montagne
Thèse principale : Il n'y a pas de liberté sans lois.

l'innéité de la conscience humaine

Émile ou de l'Éducation
justice conscience
« Jetez les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les histoires. Parmi tant de cultes inhumains et bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères, vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d'honnêteté, partout les mêmes notions de bien et de mal. […] Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d'autrui comme bonnes ou mauvaises, et c'est à ce principe que je donne le nom de conscience. Mais à ce mot j'entends s'élever de toutes parts la clameur des prétendus sages : erreurs de l'enfance, préjugés de l'éducation ! s'écrient-ils tous de concert. Il n'y a rien dans l'esprit humain que ce qui s'y introduit par l'expérience, et nous ne jugeons d'aucune chose que sur des idées acquises. Ils font plus : cet accord évident et universel de toutes les nations, ils l'osent rejeter ; et contre l'éclatante uniformité du jugement des hommes, ils vont chercher dans les ténèbres quelque exemple obscur et connu d'eux seuls ; comme si tous les penchants de la nature étaient anéantis par la dépravation d'un peuple, et que, sitôt qu'il est des monstres, l'espèce ne fût plus rien. »
Rousseau, Émile ou de l'Éducation
Thèse principale : Jetez les yeux sur toutes les nations du monde, vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d'honnêteté, partout les mêmes notions de bien et de mal. Il y a donc un principe inné de justice et de vertu dans les âmes.

les principes antérieurs à la raison : fondements du droit naturel et de la compassion envers les êtres sensibles

Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes
« Laissant donc tous les livres scientifiques qui ne nous apprennent qu'à voir les hommes tels qu'ils se sont faits, et méditant sur les premières et plus simples opérations de l'âme humaine, j'y crois apercevoir deux principes antérieurs à la raison, dont l'un nous intéresse ardemment à notre bien-être et à la conservation de nous-mêmes, et l'autre nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible et principalement nos semblables. C'est du concours et de la combinaison que notre esprit est en état de faire de ces deux principes, sans qu'il soit nécessaire d'y faire entrer celui de la sociabilité, que me paraissent découler toutes les règles du droit naturel […]. De cette manière, on n'est point obligé de faire de l'homme un philosophe avant que d'en faire un homme ; ses devoirs envers autrui ne lui sont pas uniquement dictés par les tardives leçons de la sagesse ; et tant qu'il ne résistera point à l'impulsion intérieure de la commisération, il ne fera jamais du mal à un autre homme ni même à aucun être sensible, excepté dans le cas légitime où sa conservation se trouvant intéressée, il est obligé de se donner la préférence à lui-même. Par ce moyen, on termine aussi les anciennes disputes sur la participation des animaux à la loi naturelle. Car il est clair que, dépourvus de lumières et de liberté, ils ne peuvent reconnaître cette loi ; mais tenant en quelque chose à notre nature par la sensibilité dont ils sont doués, on jugera qu'ils doivent aussi participer au droit naturel, et que l'homme est assujetti envers eux à quelque espèce de devoirs. Il semble, en effet, que si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, c'est moins parce qu'il est un être raisonnable que parce qu'il est un être sensible ; qualité qui, étant commune à la bête et à l'homme, doit au moins donner à l'une le droit de n'être point maltraitée inutilement par l'autre. »
Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes
Thèse principale : Laisser aux livres scientifiques qui ne nous apprennent qu'à voir les hommes tels qu'ils se sont faits, et méditer sur les premières opérations de l'âme humaine, révèle deux principes antérieurs à la raison.

l'énigme de la liberté intérieure

Émile
« Une machine ne pense point, il n'y a ni mouvement ni figure qui produise la réflexion : quelque chose en toi cherche à briser les liens qui le compriment ; l'espace n'est pas ta mesure, l'univers entier n'est pas assez grand pour toi : tes sentiments, tes désirs, ton inquiétude, ton orgueil même, ont un autre principe que ce corps étroit dans lequel tu te sens enchaîné. Nul être matériel n'est actif par lui-même, et moi je le suis. On a beau me disputer cela, je le sens, et ce sentiment qui me parle est plus fort que la raison qui le combat. J'ai un corps sur lequel les autres agissent et qui agit sur eux ; cette action réciproque n'est pas douteuse ; mais ma volonté est indépendante de mes sens ; je consens ou je résiste, je succombe ou je suis vainqueur, et je sens parfaitement en moi-même quand je fais ce que j'ai voulu faire, ou quand je ne fais que céder à mes passions. J'ai toujours la puissance de vouloir, non la force d'exécuter. »
Rousseau, Émile
Thèse principale : 1 Une machine ne pense point, il n'y a ni mouvement ni figure qui produise la réflexion : quelque chose en toi cherche à briser les liens qui te compriment.

"l'histoire comme miroir de l'â?¬me"

Textes historiques
« Il n'y a rien à quoi l'on doive plus travailler qu'à se connaître. Or notre esprit est comme l'œil qui voit tout et qui ne se voit point, si ce n'est par réflexion lorsqu'il se regarde dans un miroir. Le secret pour se connaître et pour bien juger de nous, c'est de nous voir dans les autres. L'Histoire est un grand miroir où l'on se voit tout entier. Un homme ne fait rien qu'un autre ne fasse ou ne puisse faire. En faisant donc attention aux grands exemples de cruautés, de dérèglements, d'impudicité, et de semblables crimes nous apercevons où nous peut porter la corruption de notre cœur quand nous ne travaillons pas à la guérir. La pratique du monde enseigne l'art de vivre ; ceux-là y excellent qui ont voyagé, et qui ont eu commerce avec des personnes de différents pays, et de différente humeur. L'Histoire supplée à cette pratique du monde, à ces pénibles voyages que peu de personnes peuvent faire. On y voit de quelle manière les hommes ont toujours vécu. On apprend à supporter les accidents de la vie, à n'en être pas surpris, à ne se plaindre point de son siècle, comme si nos plaintes pouvaient empêcher des maux dont aucun âge n'a été exempt. On reconnaît la malignité et la misère des hommes, leur vanité, quel mépris il faut faire des richesses, que les grandes fortunes ont souvent de terribles catastrophes. De sorte que l'étude de l'histoire étant bien faite, c'est une Philosophie qui fait d'autant plus d'impression qu'elle nous parle par des exemples sensibles, dont il est bon de tenir registre, afin de les représenter et à soi, et aux autres dans les occasions. »
Rousseau, Textes historiques
Thèse principale : Il n'y a rien à quoi l'on doive plus travailler qu'à se connaître et c'est en nous voyant dans les autres que nous pouvons bien juger de nous.

l'inégalité des hommes : une construction sociale

nature état
« Il est aisé de voir qu'entre les différences qui distinguent les hommes, plusieurs passent pour naturelles qui sont uniquement l'ouvrage de l'habitude et des divers genres de vie que les hommes adoptent dans la société. Ainsi un tempérament robuste ou délicat, la force ou la faiblesse qui en dépendent, viennent souvent plus de la manière dure ou efféminée dont on a été élevé que de la constitution primitive des corps. Il en est de même des forces de l'esprit, et non seulement l'éducation met de la différence entre les esprits cultivés et ceux qui ne le sont pas, mais elle augmente celle qui se trouve entre les premiers à proportion de la culture, car qu'un géant et un nain marchent sur la même route, chaque pas qu'ils feront l'un et l'autre donnera un nouvel avantage au géant. Or si l'on compare la diversité prodigieuse d'éducations et de genres de vie qui règnent dans les différents ordres de l'état civil (1), avec la simplicité et l'uniformité de la vie animale et sauvage, où tous se nourrissent des mêmes aliments, vivent de la même manière, et font exactement les mêmes choses, on comprendra combien la différence d'homme à homme doit être moindre dans l'état de nature que dans celui de société, et combien l'inégalité naturelle doit augmenter dans l'espèce humaine par l'inégalité d'institution. »
Rousseau
Thèse principale : L'habitude et la société créent des différences entre les hommes.

l'équilibre des désirs et des facultés : la clé du bonheur

Émile ou de l'Éducation
conscience bonheur
« Tout sentiment de peine est inséparable du désir de s'en délivrer ; toute idée de plaisir est inséparable du désir d'en jouir ; tout désir suppose privation, et toutes les privations qu'on sent sont pénibles ; c'est donc dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être absolument heureux. En quoi donc consiste la sagesse humaine ou la route du vrai bonheur ? Ce n'est pas précisément à diminuer nos désirs ; car, s'ils étaient au-dessous de notre puissance, une partie de nos facultés resterait oisive, et nous ne jouirions pas de tout notre être. Ce n'est pas non plus à étendre nos facultés, car si nos désirs s'étendaient à la fois en plus grand rapport, nous n'en deviendrions que plus misérables : mais c'est à diminuer l'excès des désirs sur les facultés, et à mettre en égalité parfaite la puissance et la volonté. C'est alors seulement que, toutes les forces étant en action, l'âme cependant restera paisible. Et que l'homme se trouvera bien ordonné. »
Rousseau, Émile ou de l'Éducation
Thèse principale : Tout sentiment de peine est inséparable du désir de s'en délivrer ; toute idée de plaisir est inséparable du désir d'en jouir; tout désir suppose privation, et toutes les privations qu'on sent sont pénibles ; c'est donc dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être absolument heureux. C'est diminuer l'excès des désirs sur les facultés, et mettre en égalité parfaite la puissance et la volonté qu'il s'agit de faire.

la félicité, une illusion ?

Émile ou de l'Éducation
bonheur état
« Nous ne savons ce que c'est que bonheur ou malheur absolu. Tout est mêlé dans cette vie ; on n'y goûte aucun sentiment pur, on n'y reste pas deux moments dans le même état. Les affections de nos âmes, ainsi que les modifications de nos corps, sont dans un flux continuel. Le bien et le mal nous sont communs à tous, mais en différentes mesures. Le plus heureux est celui qui sent le moins de peines ; le plus misérable est celui qui sent le moins de plaisirs. Toujours plus de souffrances que de jouissances : Voilà la différence commune à tous. La félicité de l'homme ici-bas n'est donc qu'un état négatif ; on doit la mesurer par la moindre quantité de maux qu'il souffre. Tout sentiment de peine est inséparable du désir de s'en délivrer ; toute idée de plaisir est inséparable du désir d'en jouir ; tout désir suppose privation, et toutes les privations qu'on sent sont pénibles ; c'est donc dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être absolument heureux. »
Rousseau, Émile ou de l'Éducation
Thèse principale : Nous ne savons pas ce que c'est que bonheur absolu, tout est mélangé. Le plus heureux est celui qui sent le moins de peines, le plus misérable celui qui sent le moins de plaisirs. Tout sentiment de peine est inséparable du désir d'en se délivrer, toute idée de plaisir est inséparable du désir d'en jouir. Un être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être absolument heureux.

le bonheur illusoire de l'espoir et du désir

« Tant qu'on désire, on peut se passer d'être heureux ; on s'attend à le devenir : si le bonheur ne vient point, l'espoir se prolonge, et le charme de l'illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffit à lui-même, et l'inquiétude qu'il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité, qui vaut mieux peut-être. Malheur à qui n'a plus rien à désirer ! il perd pour ainsi dire tout ce qu'il possède. On jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère et l'on n'est heureux qu'avant d'être heureux. En effet, l'homme, avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu'il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte et, pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige (1) disparaît devant l'objet même ; rien n'embellit plus cet objet aux yeux du possesseur ; on ne se figure point ce qu'on voit ; l'imagination ne pare plus rien de ce qu'on possède, l'illusion cesse où commence la jouissance. »
Rousseau
Thèse principale : L'illusion du bonheur est plus douce que la réalité, car on espère mieux qu'on obtient et l'imaginaire rend tout présent et sensible. Mais lorsque l'objet devient réel, l'illusion disparaît, et rien ne peut embellir le vrai bien-acquis.

l'impact des langues sur la formation de la pensée

Émile
langage raison
« Si l'étude des langues n'était que celle des mots, c'est-à-dire des figures ou des sons qui les expriment, cette étude pourrait convenir aux enfants, mais les langues ne modifient pas seulement les signes, elles modifient aussi les idées qu'ils représentent. Les têtes se forment sur les langages, les pensées prennent la teinte des idiomes, la raison seule est commune, l'esprit dans chaque langue a sa forme particulière. De ces formes diverses l'habitude en donne une à l'enfant et c'est la seule qu'il garde jusqu'à l'âge de raison. Pour en avoir deux il faudrait qu'il sût comparer des idées, et comment les comparerait-il quand il est à peine en état de les concevoir ? Chaque chose peut avoir pour lui mille signes différents mais chaque idée ne peut avoir qu'une forme ; il ne peut donc apprendre et parler qu'une langue. Il en apprend cependant plusieurs, me dit-on. Je le nie. J'ai vu de ces petits prodiges qui croyaient parler cinq ou six langues. Je les ai entendus successivement parler allemand en termes latins, en termes français, en termes italiens. Ils se servaient à la vérité de cinq ou six dictionnaires, mais ils ne parlaient qu'allemand. En un mot, donnez aux enfants tant de synonymes que vous voudrez, ils pourront prononcer plusieurs mots mais ils n'apprendront jamais qu'une langue. »
Rousseau, Émile
Thèse principale : Le cerveau apprend une seule langue à la fois.

la pitié, fondement naturel de l'altruisme

Discours sur l'origine de l'inégalité
nature justice
« La pitié est un sentiment naturel, qui modérant dans chaque individu l'activité de l'amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l'espèce. C'est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir ; c'est elle qui, dans l'état de nature, tient lieu de lois, de mœurs et de vertu, avec cet avantage que nul n'est tenté de désobéir à sa douce voix ; c'est elle qui détournera tout sauvage robuste d'enlever à un faible enfant, ou à un vieillard infirme, sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espère pouvoir trouver la sienne ailleurs ; c'est elle qui, au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée : Fais à autrui comme tu veux qu'on te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de bonté naturelle bien moins parfaite, mais plus utile peut-être que la précédente : Fais ton bien avec le moindre mal d'autrui qu'il est possible. C'est, en un mot, dans ce sentiment naturel, plutôt que dans des arguments subtils, qu'il faut chercher la cause de la répugnance que tout homme éprouverait à mal faire, même indépendamment des maximes de l'éducation. »
Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité
Thèse principale : La pitié est naturellement en nous, elle nous aide à secourir ceux qui souffrent et inspire de bons comportements.

la dualité de l'être : entre volonté et corps

Émile ou de l'Éducation
liberté liberté
« Nul être matériel n'est actif par lui-même, et moi je le suis. On a beau me disputer cela, je le sens, et ce sentiment qui me parle est plus fort que la raison qui le combat. J'ai un corps sur lequel les autres agissent et qui agit sur eux ; cette action réciproque n'est pas douteuse ; mais ma volonté est indépendante de mes sens ; je consens ou je résiste, je succombe ou je suis vainqueur, et je sens parfaitement en moi-même quand je fais ce que j'ai voulu faire, ou quand je ne fais que céder à mes passions. J'ai toujours la puissance de vouloir, non la force d'exécuter. Quand je me livre aux tentations, j'agis selon l'impulsion des objets externes. Quand je me reproche cette faiblesse, je n'écoute que ma volonté ; je suis esclave par mes vices, et libre par mes remords ; le sentiment de ma liberté ne s'efface en moi que quand je me déprave, et que j'empêche enfin la voix de l'âme de s'élever contre la loi du corps. »
Rousseau, Émile ou de l'Éducation
Thèse principale : Je suis maître de mon désir, pas de mes actions.

Discours sur l'origine de l'inégalité
liberté conscience
« Tout animal a des idées puisqu'il a des sens, il combine même ses idées jusqu'à un certain point, et l'homme ne diffère à cet égard de la bête que du plus au moins. Quelques philosophes ont même avancé qu'il y a plus de différence de tel homme à tel homme que de tel homme à telle bête ; ce n'est donc pas tant l'entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l'homme que sa qualité d'agent libre. La nature commande à tout animal, et la bête obéit. L'homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d'acquiescer, ou de résister ; et c'est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme : car la physique explique en quelque manière le mécanisme des sens et la formation des idées ; mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentiment de cette puissance on ne trouve que des actes spirituels, dont on n'explique rien par les lois de la mécanique. »
Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité
Thèse principale : L'homme est libre comme les animaux, mais il a conscience de cette liberté.

« C'est l'imagination qui étend pour nous la mesure des possibles, soit en bien, soit en mal, et qui, par conséquent, excite et nourrit les désirs par l'espoir de les satisfaire. mais l'objet qui paraissait d'abord sous la main fuit plus vite qu'on ne peut le poursuivre ; quand on croit l'atteindre, il se transforme et se montre au loin devant nous. Ne voyant plus le pays déjà parcouru, nous le comptons pour rien ; celui qui reste à parcourir s'agrandit, s'étend sans cesse. Ainsi l'on s'épuise sans arriver au terme ; et plus nous gagnons sur la jouissance, plus le bonheur s'éloigne de nous. Au contraire, plus l'homme est resté près de sa condition naturelle, plus la différence de ses facultés à ses désirs est petite, et moins par conséquent il est éloigné d'être heureux. Il n'est jamais moins misérable que quand il paraît dépourvu de tout ; car la misère ne consiste pas dans la privation des choses, mais dans le besoin qui s'en fait sentir. »
Rousseau
Thèse principale : L'imagination étend la mesure des possibles, stimule les désirs et nous éloigne du bonheur.

le bonheur, une chimère ?

Rêveries du promeneur solitaire
bonheur état
« Le bonheur est un état permanent qui ne semble pas fait ici-bas pour l'homme. Tout est sur la terre dans un flux continuel qui ne permet à rien d'y prendre une forme constante. Tout change autour de nous. Nous changeons nous-même et nul ne peut s'assurer qu'il aimera demain ce qu'il aime aujourd'hui. Ainsi tous nos projets de félicité pour cette vie sont des chimères. Profitons du contentement d'esprit quand il vient ; gardons-nous de l'éloigner par notre faute, mais ne faisons pas des projets pour l'enchaîner, car ces projets-là sont de pures folies. J'ai peu vu d'hommes heureux, peut-être point ; mais j'ai souvent vu des cœurs contents, et de tous les objets qui m'ont frappé c'est celui qui m'a le plus contenté moi-même. Je crois que c'est une suite naturelle du pouvoir des sensations sur mes sentiments internes. Le bonheur n'a point d'enseigne extérieure (1) ; pour le connaître il faudrait lire dans le cœur de l'homme heureux ; mais le contentement se lit dans les yeux, dans le maintien, dans l'accent, dans la démarche et semble se communiquer à celui qui l'aperçoit. »
Rousseau, Rêveries du promeneur solitaire
Thèse principale : Le bonheur est un état permanent qui ne semble pas fait ici-bas pour l'homme. Tout change autour de nous et nous changeons nous-même.

Émile
« Comme tout ce qui entre dans l'entendement humain y vient par les sens, la première raison de l'homme est une raison sensitive ; c'est elle qui sert de base à la raison intellectuelle : nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds, nos mains, nos yeux. Substituer des livres à tout cela, ce n'est pas nous apprendre à raisonner, c'est nous apprendre à nous servir de la raison d'autrui ; c'est nous apprendre à beaucoup croire, et à ne jamais rien savoir. Pour exercer un art, il faut commencer par s'en procurer les instruments, et, pour pouvoir employer utilement ces instruments, il faut les faire assez solides pour résister à leur usage. Pour apprendre à penser, il faut donc exercer nos membres, nos sens, nos organes, qui sont les instruments de notre intelligence ; et pour tirer tout le parti possible de ces instruments, il faut que le corps, qui les fournit, soit robuste et sain. Ainsi, loin que la véritable raison de l'homme se forme indépendamment du corps, c'est la bonne constitution du corps qui rend les opérations de l'esprit faciles et sûres. »
Rousseau, Émile
Thèse principale : Notre intelligence commence par nos sens pour ensuite former la véritable raison humaine.

la nature de la société et la liberté individuelle

Contrat social
liberté état
« La plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est celle de la famille. Encore les enfants ne restent-ils liés au père qu'aussi longtemps qu'ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout. Les enfants, exempts de l'obéissance qu'ils devaient au père, le père, exempt des soins qu'il devait aux enfants, rentrent tous également dans l'indépendance. S'ils continuent de rester unis, ce n'est plus naturellement, c'est volontairement, et la famille elle-même ne se maintient que par convention. Cette liberté commune est une conséquence de la nature de l'homme. Sa première loi est de veiller à sa propre conservation, ses premiers soins sont ceux qu'il se doit à lui-même, et, sitôt qu'il est en âge de raison, lui seul étant juge des moyens propres à se conserver devient par là son propre maître. La famille est donc, si l'on veut, le premier modèle des sociétés politiques ; le chef est l'image du père, le peuple est l'image des enfants, et tous étant nés égaux et libres n'aliènent leur liberté que pour leur utilité. Toute la différence est que, dans la famille, l'amour du père pour ses enfants le paye des soins qu'il leur rend, et que, dans l'État, le plaisir de commander supplée à cet amour que le chef n'a pas pour ses peuples. »
Rousseau, Contrat social
Thèse principale : La famille est le premier modèle des sociétés politiques et la liberté commune est une conséquence naturelle de l'homme.

Émile ou de l'Éducation
« Nous ne savons ce que c'est que bonheur ou malheur absolu. Tout est mêlé dans cette vie ; on n'y goûte aucun sentiment pur, on n'y reste pas deux moments dans le même état. Les affections de nos âmes, ainsi que les modifications de nos corps sont dans un flux continuel. Le bien et le mal nous sont communs à tous, mais en différentes mesures. Le plus heureux est celui qui souffre le moins de peines ; le plus misérable est celui qui sent le moins de plaisirs. Toujours plus de souffrances que de jouissances ; voilà la différence commune à tous. La félicité de l'homme d'ici-bas n'est donc qu'un état négatif ; on doit la mesurer par la moindre quantité de maux qu'il souffre. Tout sentiment de peine est inséparable du désir de s'en délivrer ; toute idée de plaisir est inséparable du désir d'en jouir ; tout désir suppose privation, et toutes les privations qu'on sent sont pénibles ; c'est donc dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être absolument heureux. En quoi consiste donc la sagesse humaine ou la route du vrai bonheur ? Ce n'est précisément pas à diminuer nos désirs ; car, s'ils étaient au-dessous de notre puissance, une partie de nos facultés resterait oisive, et nous ne jouirions pas de tout notre être. Ce n'est pas non plus à étendre nos facultés, car si nos désirs s'étendaient à la fois en plus grand rapport, nous n'en deviendrions que plus misérables ; mais c'est à diminuer l'excès des désirs sur les facultés, et à mettre en égalité parfaite la puissance et la volonté. C'est alors seulement que, toutes les facultés étant en action, l'âme cependant restera paisible, et que l'homme se trouvera bien ordonné. »
Rousseau, Émile ou de l'Éducation
Thèse principale : La vie est un mélange de bonheur et de malheur où nous alternons entre des états différents. Le plus heureux est celui qui souffre le moins, tandis que le plus misérable est celui qui sent le moins de plaisirs. La félicité est donc mesurable par la moindre quantité de maux.

l'avènement de la société : de la liberté à l'esclavage

« Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique ; en un mot tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire et qu'à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons, heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant : mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre ; dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. »
Rousseau
Thèse principale : Tant que les hommes étaient indépendants, ils vécurent libres et heureux ! Mais dès qu'ils eurent besoin du secours l'un de l'autre, tout s'est gâté !

l'éducation, maître de notre développement

Emile
« On façonne les plantes par la culture, et les hommes par l'éducation. Si l'homme naissait grand et fort, sa taille et sa force lui seraient inutiles jusqu'à ce qu'il eût appris à s'en servir ; elles lui seraient préjudiciables, en empêchant les autres de songer à l'assister ; et, abandonné à lui-même, il mourrait de misère avant d'avoir connu ses besoins. On se plaint de l'état de l'enfance ; on ne voit pas que la race humaine eût péri, si l'homme n'eût commencé par être enfant. Nous naissons faibles, nous avons besoin de force ; nous naissons dépourvus de tout, nous avons besoin d'assistance ; nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous n'avons pas à notre naissance et dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par l'éducation. Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes ou des choses. Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l'éducation de la nature ; l'usage qu'on nous apprend à faire de ce développement est l'éducation des hommes ; et l'acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent est l'éducation des choses. Chacun de nous est donc formé par trois sortes de maîtres. Le disciple dans lequel leurs diverses leçons se contrarient est mal élevé, et ne sera jamais d'accord avec lui-même ; celui dans lequel elles tombent toutes sur les mêmes points, et tendent aux mêmes fins, va seul à son but et vit conséquemment. Celui-là seul est bien élevé. »
Rousseau, Emile
Thèse principale : L'homme naît enfant, faible et dépourvu. L'éducation donne la force, l'assistance et le jugement dont il a besoin pour grandir. C'est donc bien élevé lorsque l'enseignement de la nature, des hommes et des choses se concilient en lui.

les deux voies vers la félicité : jouissance immédiate ou modération ?

Mémoire à M. De Mably
bonheur temps
« Je conçois deux manières d'arriver à la félicité (1). L'une en satisfaisant ses passions et l'autre en les modérant : par la première on jouit, par la seconde on ne désire point, et l'on serait heureux par toutes deux s'il ne manquait à l'une cette durée et à l'autre cette vivacité qui constituent le vrai bonheur. Les routes pour arriver à ces deux états sont entièrement opposées, il faut donc opter, et le choix est aisé si l'on compare les effets de l'un et de l'autre. On ne saurait nier qu'un homme qui savoure à longs traits le plaisir et la volupté ne soit actuellement plus heureux et ne jouisse mieux des charmes de la vie que celui qui ne désire ni ne possède point. Deux choses me semblent pourtant rendre l'état du dernier préférable. En premier lieu : plus l'action du plaisir est vive, et moins elle a de durée ; c'est un fait incontesté. On perd donc sur le temps ce qu'on gagne sur le sentiment ; jusqu'ici tout serait compensé. Mais voici en quoi la chose n'est pas égale : c'est que le goût ardent des plaisirs agit d'une telle manière sur l'imagination qu'elle reste émue, même après l'effet du sentiment, et prolonge ainsi le désir plus loin que la possibilité de le satisfaire. D'où je conclus que la jouissance immodérée du plaisir est pour l'avenir un principe d'inquiétude. Au contraire : les peines d'un homme qui, sans avoir joui, n'a que quelques désirs à combattre, diminuent à mesure qu'il gagne du temps, et la longue tranquillité de l'âme lui donne plus de force pour la conserver toujours. Son bonheur augmente à mesure que celui de l'autre diminue. »
Rousseau, Mémoire à M. De Mably
Thèse principale : Je crois qu'un bonheur durable est plus important que des plaisirs vifs.

l'interdépendance humaine et la redéfinition de la bonté

Lettre sur la vertu
conscience devoir
« Il me semble, premièrement, que tout ce qu'il y a de moral en moi-même a toujours ses relations hors de moi ; que je n'aurais ni vice ni vertu si j'avais toujours vécu seul, et que je serais bon seulement de cette bonté absolue qui fait qu'une chose est ce qu'elle doit être par sa nature. Je sens aussi que j'ai maintenant perdu cette bonté naturelle, par l'effet d'une multitude de rapports artificiels, qui sont l'ouvrage de la société et qui m'ont pu donner d'autres penchants, d'autres besoins, d'autres désirs, d'autres moyens de les satisfaire, nuisibles à la conservation de ma vie ou à la constitution de ma personne, mais conformes aux vues particulières que je me suis faites et aux passions factices que je me suis données. Il suit de là qu'il faut me considérer à présent comme existant d'une autre manière et m'approprier, pour ainsi dire, une autre sorte de bonté convenable à cette nouvelle existence. aujourd'hui que ma vie, ma sûreté, ma liberté, mon bonheur dépendent du concours de mes semblables, il est manifeste que je ne dois plus me regarder comme un être individuel et isolé, mais comme partie d'un grand tout, comme membre d'un plus grand corps, de la conservation duquel dépend absolument la mienne, et qui ne saurait être mal ordonné que je ne me ressente de ce désordre. (Ainsi l'identité de nature, la faiblesse commune, les besoins mutuels et la société qu'ils ont rendue nécessaire, me donnent des devoirs et des droits communs à tous les hommes.) Je tiens à ma patrie, au moins par mes besoins ; ma patrie, à son tour, tient par les siens à quelque autre pays, et tout est soumis plus ou moins à cette universelle dépendance. Voilà des vérités qu'on sent plutôt qu'on ne les prouve, et que je me dispenserais d'éclaircir si je comptais autant sur votre bonne foi que sur vos lumières. »
Rousseau, Lettre sur la vertu (1757)
Thèse principale : J'identifie avec l'humanité et j'ai des devoirs et droits communs à tous les hommes.

le bonheur et la vertu : une relation complexe

Lettre à M. d'Offreville
bonheur devoir
« Il ne faut point confondre le bonheur avec la vertu. Il est certain que faire le bien pour le bien, c'est le faire pour soi, pour notre propre intérêt, puisqu'il donne à l'âme une satisfaction intérieure, un contentement d'elle-même sans lequel il n'y a point de vrai bonheur. Il est sûr encore que les méchants sont tous misérables, quel que soit leur sort apparent, parce que le bonheur s'empoisonne dans une âme corrompue, comme le plaisir des sens dans un corps malsain. Mais il est faux que les bons soient tous heureux dès ce monde, et comme il ne suffit pas au corps d'être en santé pour avoir de quoi se nourrir, il ne suffit pas non plus à l'âme d'être saine pour obtenir tous les biens dont elle a besoin. Quoiqu'il n'y ait que les gens de bien qui puissent vivre contents, ce n'est pas à dire que tout homme de bien vive content. La vertu ne donne pas le bonheur, mais elle seule apprend à en jouir quand on l'a : la vertu ne garantit pas des maux de cette vie et n'en procure pas les biens ; c'est ce que ne fait pas non plus le vice avec toutes ses ruses ; mais la vertu fait porter plus patiemment les uns et goûter plus délicieusement les autres. Nous avons donc, en tout état de cause, un véritable intérêt à la cultiver, et nous faisons bien de travailler pour cet intérêt, quoiqu'il y ait des cas où il serait insuffisant par lui-même, sans l'attente d'une vie à venir. »
Rousseau, Lettre à M. d'Offreville (1761)
Thèse principale : La vertu donne satisfaction intérieure et bonheur.

l'autorité du chef et l'importance de l'exemplarité

Discours sur l'économie politique
devoir justice
« Le plus pressant intérêt du chef, de même que son devoir le plus indispensable, est de veiller à l'observation des lois dont il est le ministre, et sur lesquelles est fondée toute son autorité. S'il doit les faire observer aux autres, à plus forte raison doit-il les observer lui-même qui jouit de toute leur faveur. Car son exemple est de telle force, que quand même le peuple voudrait bien souffrir (1) qu'il s'affranchît du joug de la loi, il devrait se garder de profiter d'une si dangereuse prérogative, que d'autres s'efforceraient bientôt d'usurper à leur tour, et souvent à son préjudice. Au fond, comme tous les engagements de la société sont réciproques par leur nature, il n'est pas possible de se mettre au-dessus de la loi sans renoncer à ses avantages, et personne ne doit rien à quiconque prétend ne rien devoir à personne. Par la même raison nulle exemption de la loi ne sera jamais accordée à quelque titre que ce puisse être dans un gouvernement bien policé. Les citoyens mêmes qui ont bien mérité de la patrie doivent être récompensés par des honneurs et jamais par des privilèges : car la république est à la veille de sa ruine, sitôt que quelqu'un peut penser qu'il est beau de ne pas obéir aux lois. »
Rousseau, Discours sur l'économie politique (1755)
Thèse principale : Le chef doit respecter les lois qu'il est chargé d'appliquer.

l'autorité du chef et l'observation des lois

Discours sur l’e?conomie politique
devoir justice
« Le plus pressant inte?re?t du chef, de me?me que son devoir le plus indispensable, est de veiller a? l’observation des lois dont il est le ministre (1) ; et sur lesquelles est fonde?e toute son autorite?. S’il doit les faire observer aux autres, a? plus forte raison doit-il les observer lui- me?me qui jouit de toute leur faveur. Car son exemple est de telle force, que quand me?me le peuple voudrait bien souffrir (2) qu’il s’affranchi?t du joug de la loi, il devrait se garder de profiter d’une si dangereuse pre?rogative, que d’autres s’efforceraient biento?t d’usurper a? leur tour, et souvent a? son pre?judice. Au fond, comme tous les engagements de la socie?te? sont re?ciproques par leur nature, il n’est pas possible de se mettre au-dessus de la loi sans renoncer a? ses avantages, et personne ne doit rien a? quiconque pre?tend ne rien devoir a? personne. Par la me?me raison, nulle exemption de la loi ne sera jamais accorde?e a? quelque titre que ce puisse e?tre dans un gouvernement bien police? (3). Les citoyens me?mes qui ont bien me?rite? de la patrie doivent e?tre re?compense?s par des honneurs et jamais par des privile?ges : car la re?publique est a? la veille de sa ruine, sito?t que quelqu’un peut penser qu’il est beau de ne pas obe?ir aux lois. »
Rousseau, Discours sur l’e?conomie politique (1755)
Thèse principale : « Le chef doit veiller à l’observation des lois qu’il a juré de faire respecter. Et si ses sous-dit s doivent les observer, il doit d’autant plus en faire autant puisqu’il bénéficie de toute leur faveur. L' exemple du chef est aussi important que ses responsabilités et c’est pourquoi il ne peut pas se mettre au-dessus des lois sans renoncer à tous ses avantages. En fait, les engagements de la société sont réciproques par nature donc on ne peut pas s'exonérer d'une loi sans perdre ses privilèges. Dans un gouvernement bien poli?ce?, personne ne doit être exempté de l'application de la loi, même les citoyens qui ont bien servi leur patrie doivent être recompense?s par des honneurs et jamais par des privile?ges. La rupublique est en danger lorsque quelqu'un pense qu'il est beau d'oublier ses devoirs. »

l'autorité du chef et l'importance de l'observation des lois

Discours sur l’économie politique
devoir justice
« Le plus pressant intérêt du chef, de même que son devoir le plus indispensable, est donc de veiller à l'observation des lois dont il est le ministre, et sur lesquelles est fondée toute son autorité. S'il doit les faire observer aux autres, à plus forte raison doit-il les observer lui-même qui jouit de toute leur faveur. Car son exemple est de telle force, que quand même le peuple voudrait bien souffrir qu'il s'affranchît du joug de la loi, il devrait se garder de profiter d'une si dangereuse prérogative, que d'autres s'efforceraient bientôt d'usurper à leur tour, et souvent à son préjudice. Au fond, comme tous les engagements de la société sont réciproques par leur nature, il n'est pas possible de se mettre au-dessus de la loi sans renoncer à ses avantages, et personne ne doit rien à quiconque prétend ne rien devoir à personne. Par la même raison nulle exemption de la loi ne sera jamais accordée à quelque titre que ce paisse être dans un gouvernement bien policé. Les citoyens mêmes qui ont bien mérité de la patrie doivent être récompenses par des honneurs et jamais par des privilèges : car la république est à la veille de sa ruine, si tôt que quelqu'un peut penser qu'il est beau de ne pas obéir aux lois. »
Rousseau, Discours sur l’économie politique (1755)
Thèse principale : Le chef a la responsabilité première de faire respecter la loi.

l'enfance, un temps précieux à respecter

Émile ou de l'éducation
conscience devoir
« Connaître le bien et le mal, sentir la raison des devoirs de l'homme, ce n'est pas l'affaire d'un enfant. La nature veut que les enfants soient enfants avant que d'être hommes. Si nous vouons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces, qui n'auront ni maturité ni saveur et ne tarderont pas à se corrompre ; nous aurons de jeunes docteurs et de vieux enfants. L'enfance a des manières de voir, de penser, de sentir, qui lui sont propres ; rien n'est moins sensé que dy vouloir substituer les nôtres ; et j'aimerais autant exiger qu'enfant eût cinq pieds de haut que, que du jugement à dix ans. En effet, à quoi lui servirait la raison à cet âge ? Elle est le frein de la force, et l'enfant n'a pas besoin de ce frein. En essayant de persuader à vos élèves le devoir d'obéissance, vous joignez à cette prétendue persuasion la force et les menaces, ou, qui pis est, la flatterie et les promesses. Ainsi donc, amorcés par l'intérêt ou contraints par la force, ils font semblant d'être convaincus par la raison. Ils voient très bien que l'obéissance leur est avantageuse, et la rébellion nuisible, aussitôt que vous vous apercevez de l'une ou de l'autre. Mais comme vous n'exigez rien d'eux qui ne leur soit désagréable, et qu'il est toujours pénible de faire les volontés d'autrui, ils se cachent pour faire les leurs, persuadés qu'ils font bien si l'on ignore leur désobéissance, mais prêts à convenir qu'ils font mal, s'ils sont découverts, de crainte d'un plus grand mal. La raison du devoir n'étant pas de leur âge, il n'y a homme au monde qui vînt à bout de la leur rendre vraiment sensible ; mais la crainte du châtiment, l'espoir du pardon, l'importunité, l'embarras de répondre leur arrachent tous les aveux qu'on exige ; et l'on croit les avoir convaincus, quand on ne les a qu'ennuyés ou intimidés. »
Rousseau, Émile ou de l'éducation (1762)
Thèse principale : Connaître le bien et le mal ne fait pas partie des affaires d'un enfant.

la liberté et le bonheur dans l'état civilisé

E?mile ou De l’e?ducation
« Avant que les pre?juge?s et les institutions humaines aient alte?re? nos penchants naturels, le bonheur des enfants ainsi que des hommes consiste dans l’usage de leur liberte? ; mais cette liberte? dans les premiers est borne?e par leur faiblesse. Quiconque fait ce qu’il veut est heureux, s’il se suffit a? lui-me?me ; c’est le cas de l’homme vivant dans l’e?tat de nature. Quiconque fait ce qu’il veut n’est pas heureux, si ses besoins passent (1) ses forces : c’est le cas de l’enfant dans le me?me e?tat. Les enfants ne jouissent me?me dans l’e?tat de nature que d’une liberte? imparfaite, semblable a? celle dont jouissent les hommes dans l’e?tat civil (2). Chacun de nous, ne pouvant plus se passer des autres, redevient a? cet e?gard faible et mise?rable. Nous e?tions faits pour e?tre hommes ; les lois et la socie?te? nous ont replonge?s dans l’enfance. Les riches, les grands, les rois sont tous des enfants qui, voyant qu’on s’empresse a? soulager leur mise?re, tirent de cela me?me une vanite? pue?rile, et sont tout fiers des soins qu’on ne leur rendrait pas s’ils e?taient hommes faits (3). »
Rousseau, E?mile ou De l’e?ducation (1762)
Thèse principale : l'homme heureux est celui qui fait ce qu'il veut, à condition que cela ne lui cause pas de problème

la loi, seule garante de la liberté

Discours sur l’e?conomie politique
« Par quel art inconcevable a-t-on pu trouver le moyen d’assujettir les hommes pour les rendre libres ? d’employer au service de l’E?tat les biens, les bras, et la vie me?me de tous ses membres, sans les contraindre et sans les consulter ? d’enchai?ner leur volonte? de leur propre aveu ? de faire valoir leur consentement contre leur refus, et de les forcer a? se punir eux-me?mes, quand ils font ce qu’ils n’ont pas voulu ? Comment se peut-il faire qu’ils obe?issent et que personne ne commande, qu’ils servent et n’aient point de mai?tre ; d’autant plus libres en effet que sous une apparente suje?tion, nul ne perd de sa liberte? que ce qui peut nuire a? celle d’un autre ? Ces prodiges sont l’ouvrage de la loi. C’est a? la loi seule que les hommes doivent la justice et la liberte?. C’est cet organe salutaire de la volonte? de tous, qui re?tablit dans le droit l’e?galite? naturelle entre les hommes. C’est cette voix ce?leste qui dicte a? chaque citoyen les pre?ceptes de la raison publique, et lui apprend a? agir selon les maximes de son propre jugement, et a? n’e?tre pas en contradiction avec lui-me?me. C’est elle seule aussi que les chefs doivent faire parler quand ils commandent ; car sito?t qu’inde?pendamment des lois, un homme en pre?tend soumettre un autre a? sa volonte? prive?e, il sort a? l’instant de l’e?tat civil, et se met vis-a?-vis de lui dans le pur e?tat de nature ou? l’obe?issance n’est jamais prescrite que par la ne?cessite?. »
Rousseau, Discours sur l’e?conomie politique (1755)
Thèse principale : Par quel art a-t-on pu rendre les hommes libres en les assujettissant à l'Etat et en les forçant à se punir eux-mêmes ?

juger les discours : intentions et conséquences

Les Re?veries du promeneur solitaire
« Juger des discours des hommes par les effets qu’ils produisent, c’est souvent mal les appre?cier. Outre que ces effets ne sont pas toujours sensibles et faciles a? connai?tre, ils varient a? l’infini comme les circonstances dans lesquelles ces discours sont tenus. Mais c’est uniquement l’intention de celui qui les tient qui les appre?cie et de?termine leur degre? de malice ou de bonte?. Dire faux n’est mentir que par l’intention de tromper, et l’intention me?me de tromper, loin d’e?tre toujours jointe avec celle de nuire, a quelquefois un but tout contraire. Mais pour rendre un mensonge innocent il ne suffit pas que l’intention de nuire ne soit pas expresse, il faut de plus la certitude que l’erreur dans laquelle on jette ceux a? qui l’on parle ne peut nuire a? eux ni a? personne en quelque fac?on que ce soit. Il est rare et difficile qu’on puisse avoir cette certitude ; aussi est-il difficile et rare qu’un mensonge soit parfaitement innocent. »
Rousseau, Les Re?veries du promeneur solitaire (1782)
Thèse principale : Juger les discours par leurs effets est souvent mal apprécié. L'intention est la seule mesure de leur bonté ou de leur malice. Un mensonge n'est innocent que si l'on a certitude qu'il ne nuira à personne en aucune manière.

la quête insensée du bonheur par l'homme civilisé

Discours sur l’origine et les fondements de l’ine?galite? parmi les hommes
« Un Auteur ce?le?bre (1), calculant les biens et les maux de la vie humaine et comparant les deux sommes, a trouve? que la dernie?re surpassait l’autre de beaucoup et qu’a? tout prendre la vie e?tait pour l’homme un assez mauvais pre?sent. Je ne suis point surpris de sa conclusion ; il a tire? tous ses raisonnements de la constitution de l’homme Civil : s’il fu?t remonte? jusqu’a? l’homme Naturel, on peut juger qu’il eu?t trouve? des re?sultats tre?s diffe?rents, qu’il eu?t aperc?u que l’homme n’a gue?re de maux que ceux qu’il s’est donne?s lui-me?me, et que la Nature eu?t e?te? justifie?e. Ce n’est pas sans peine que nous sommes parvenus a? nous rendre si malheureux. Quand d’un co?te? l’on conside?re les immenses travaux des hommes, tant de Sciences approfondies, tant d’arts invente?s ; tant de forces employe?es ; des abi?mes comble?s, des montagnes rase?es, des rochers brise?s, des fleuves rendus navigables, des terres de?friche?es, des lacs creuse?s, des marais desse?che?s, des ba?timents e?normes e?leve?s sur la terre, la mer couverte de Vaisseaux et de Matelots ; et que de l’autre on recherche avec un peu de me?ditation les vrais avantages qui ont re?sulte? de tout cela pour le bonheur de l’espe?ce humaine, on ne peut qu’e?tre frappe? de l’e?tonnante disproportion qui re?gne entre ces choses, et de?plorer l’aveuglement de l’homme qui, pour nourrir son fol orgueil et je ne sais quelle vaine admiration de lui-me?me, le fait courir avec ardeur apre?s toutes les mise?res dont il est susceptible et que la bienfaisante nature avait pris soin d’e?carter de lui. »
Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’ine?galite? parmi les hommes (1755).
Thèse principale : L'homme est malheureux en raison des maux qu'il s'est imposés à lui-même.

l'empathie, source de notre humanité

Essai sur l’origine des langues
« Les affections sociales ne se de?veloppent en nous qu’avec nos lumie?res. La pitie?, bien que naturelle au cœur de l’homme resterait e?ternellement inactive sans l’imagination qui la met en jeu. Comment nous laissons-nous e?mouvoir a? la pitie? ? En nous transportant hors de nous-me?mes ; en nous identifiant avec l’e?tre souffrant. Nous ne souffrons qu’autant que nous jugeons qu’il souffre ; ce n’est pas dans nous, c’est dans lui que nous souffrons. Qu’on songe combien ce transport suppose de connaissances acquises ! Comment imaginerais-je des maux dont je n’ai nulle ide?e ? Comment souffrirais-je en voyant souffrir un autre si je ne sais pas me?me qu’il souffre, si j’ignore ce qu’il y a de commun entre lui et moi ? Celui qui n’a jamais re?fle?chi ne peut e?tre ni cle?ment ni juste ni pitoyable ; il ne peut pas non plus e?tre me?chant et vindicatif. Celui qui n’imagine rien ne sent que lui-me?me ; il est seul au milieu du genre humain. »
Rousseau, Essai sur l’origine des langues (1781)
Thèse principale : Notre pitie? est active en nous avec notre imagination.

l'importance des plaisirs dans la vie du peuple

Lettre a? d’Alembert
« Il ne suffit pas que le peuple ait du pain et vive dans sa condition ; il faut qu’il y vive agre?ablement, afin qu’il en remplisse mieux les devoirs, qu’il se tourmente moins pour en sortir, et que l’ordre public soit mieux e?tabli. Les bonnes mœurs tiennent plus qu’on ne pense a? ce que chacun se plaise dans son e?tat. Le mane?ge (1) et l’esprit d’intrigue (2) viennent d’inquie?tude et de me?contentement ; tout va mal quand l’un aspire a? l’emploi d’un autre ; il faut aimer son me?tier pour le bien faire ; l’assiette (3) de l’État n’est bonne et solide que quand, tous se sentant a? leur place, les forces particulie?res se re?unissent et concourent au bien public, au lieu de s’user l’une contre l’autre, comme elles font dans tout État mal constitue?. Cela pose?, que doit-on penser de ceux qui voudraient o?ter au peuple les fe?tes, les plaisirs, et toute espe?ce d’amusement, comme autant de distractions qui le de?tournent de son travail ? Cette maxime est barbare et fausse. Tant pis, si le peuple n’a de temps que pour gagner son pain, il lui en faut encore pour le manger avec joie, autrement il ne le gagnera pas longtemps. Ce Dieu juste et bienfaisant, qui veut qu’il s’occupe, veut aussi qu’il se de?lasse, la nature lui impose e?galement l’exercice et le repos, le plaisir et la peine. Le de?gou?t du travail accable plus les malheureux que le travail me?me. Voulez-vous donc rendre un peuple actif et laborieux ? Donnez-lui des fe?tes ; offrez-lui des amusements qui lui fassent aimer son e?tat, et l’empe?chent d’en envier un plus doux. Des jours ainsi perdus feront mieux valoir tous les autres. »
Rousseau, Lettre a? d’Alembert
Thèse principale : Le peuple ne doit pas uniquement avoir du pain, mais aussi s'amuser agréablement pour remplir mieux ses devoirs. »

le bonheur éphémère et le bonheur durable

Les Re?veries du promeneur solitaire
« Les e?poques des plus douces jouissances et des plaisirs les plus vifs ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m’attire et me touche le plus. Ces courts moments de de?lire et de passion, quelques vifs qu’ils puissent e?tre, ne sont cependant, et par leur vivacite? me?me, que des points bien clairseme?s dans la ligne de la vie. Ils sont trop rares et trop rapides pour constituer un e?tat, et le bonheur que mon cœur regrette n’est point compose? d’instants fugitifs mais est un e?tat simple et permanent, qui n’a rien de vif en lui-me?me, mais dont la dure?e accroi?t le charme au point d’y trouver enfin la supre?me fe?licite?. Tout est dans un flux continuel sur la terre. Rien n’y garde une forme constante et arre?te?e, et nos affections qui s’attachent aux choses exte?rieures passent et changent ne?cessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrie?re de nous, elles rappellent le passe? qui n’est plus ou pre?viennent l’avenir qui souvent ne doit point e?tre : il n’y a rien la? de solide a? quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n’a-t-on gue?re ici-bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu’il y soit connu. A? peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant ou? le cœur puisse ve?ritablement nous dire : Je voudrais que cet instant dura?t toujours ; et comment peut-on appeler bonheur un e?tat fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou de?sirer encore quelque chose apre?s ? »
Rousseau, Les Re?veries du promeneur solitaire (1782)
Thèse principale : Le bonheur n'est pas fait d'instants fugitifs mais d'un état simple et permanent.

l'intention et la moralité des discours

Les Re?veries du promeneur solitaire
« Juger des discours des hommes par les effets qu’ils produisent, c’est souvent mal les appre?cier. Outre que ces effets ne sont pas toujours sensibles et faciles a? connai?tre, ils varient a? l’infini comme les circonstances dans lesquelles ces discours sont tenus. Mais c’est uniquement l’intention de celui qui les tient qui les appre?cie et de?termine leur degre? de malice ou de bonte?. Dire faux n’est mentir que par l’intention de tromper, et l’intention me?me de tromper, loin d’e?tre toujours jointe avec celle de nuire, a quelquefois un but tout contraire. Mais pour rendre un mensonge innocent il ne suffit pas que l’intention de nuire ne soit pas expresse, il faut de plus la certitude que l’erreur dans laquelle on jette ceux a? qui l’on parle ne peut nuire a? eux ni a? personne en quelque fac?on que ce soit. Il est rare et difficile qu’on puisse avoir cette certitude ; aussi est-il difficile et rare qu’un mensonge soit parfaitement innocent. Mentir pour son avantage a? soi-me?me est imposture, mentir pour l’avantage d’autrui est fraude, mentir pour nuire est calomnie ; c’est la pire espe?ce de mensonge. Mentir sans profit ni pre?judice de soi ni d’autrui n’est pas mentir : ce n‘est pas mensonge, c’est fiction. »
Rousseau, Les Re?veries du promeneur solitaire (1782)
Thèse principale : Mentir sans intention de nuire ni profit, ce n'est pas mentir : c'est fiction.

les hommes jugés par leurs actes

Émile ou de l’éducation
« Pour connaître les hommes il faut les voir agir. Dans le monde on les entend parler ; ils montrent leurs discours et cachent leurs actions : mais dans l’histoire elles sont dévoilées, et on les juge sur les faits. Leurs propos même aident à les apprécier ; car, comparant ce qu’ils font à ce qu’ils disent, on voit à la fois ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent paraître : plus ils se déguisent, mieux on les connaît. Malheureusement cette étude a ses dangers, ses inconvénients de plus d’une espèce. Il est difficile de se mettre dans un point de vue d’où l’on puisse juger ses semblables avec équité. Un des grands vices de l’histoire est qu’elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons ; comme elle n’est intéressante que par les révolutions, les catastrophes, tant qu’un peuple croît et prospère dans le calme d’un paisible gouvernement, elle n’en dit rien ; elle ne commence à en parler que quand, ne pouvant plus se suffire à lui-même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux siennes ; elle ne l’illustre que quand il est déjà sur son déclin : toutes nos histoires commencent où elles devraient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent ; ce qui nous manque est celle des peuples qui se multiplient ; ils sont assez heureux et assez sages pour qu’elle n’ait rien à dire d’eux : et en effet nous voyons, même de nos jours, que les gouvernements qui se conduisent le mieux sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal ; à peine le bien fait-il époque. Il n’y a que les méchants de célèbres, les bons sont oubliés ou tournés en ridicule. »
Rousseau, Émile ou de l’éducation (1762)
Thèse principale : Pour connaître les hommes il faut les voir agir ; leur comportement parle plus que leurs discours.

La liberté civile remplace la liberté naturelle

La liberté
Majeure
Le contrat social transforme la liberté
Mineure
Cette transformation rend la liberté morale
Conclusion
Donc la liberté devient civile

La nature est l'état originel perdu

La nature
Majeure
L'homme naturel était bon et libre
Mineure
La société l'a corrompu
Conclusion
Donc la nature est nostalgie

L'État est l'expression de la volonté générale

L'État
Majeure
La volonté générale vise toujours l'intérêt commun
Mineure
L'État doit incarner l'intérêt commun
Conclusion
Donc l'État doit exprimer la volonté générale
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