« Je ne saurais exprimer un jugement avec des mots, si, dès l'instant que je vais prononcer la première syllabe, je ne voyais pas déjà toutes les idées dont mon jugement est formé. Si elles ne s'offraient pas toutes à la fois, je ne saurais par où commencer, puisque je ne saurais pas ce que je voudrais dire. Il en est de même lorsque je raisonne ; je ne commencerais point, ou je ne finirais point un raisonnement, si la suite des jugements qui le composent, n'était pas en même temps présente à mon esprit. Ce n'est donc pas en parlant que je juge et que je raisonne. J'ai déjà jugé et raisonné, et ces opérations de l'esprit précèdent nécessairement le discours. En effet nous apprenons à parler parce que nous apprenons à exprimer par des signes les idées que nous avons et les rapports que nous apercevons entre elles. Un enfant n'apprendrait donc pas à parler, s'il n'avait pas déjà des idées, et s'il ne saisissait pas déjà des rapports. Il juge donc et il raisonne avant de savoir un mot d'aucune langue. Sa conduite en est la preuve, puisqu'il agit en conséquence des jugements qu'il porte. Mais parce que sa pensée est l'opération d'un instant, qu'elle est sans succession, et qu'il n'a point de moyen pour la décomposer, il pense, sans savoir ce qu'il fait en pensant ; et penser n'est pas encore un art pour lui. »
Condillac, Cours d'étude pour l'instruction des jeunes gens
Thèse principale : Nous pouvons réfléchir et juge avant d'avoir parlé.
« L'égalité est le fondement d'une bonne république. Une république est heureuse lorsque les citoyens obéissent aux magistrats (1), et que les magistrats respectent les lois. Or elle ne peut s'assurer de cette obéissance et de ce respect, qu'autant que par sa constitution elle confond (2) l'intérêt particulier avec le bien général ; et elle ne confond l'un avec l'autre, qu'à proportion qu'elle maintient une plus grande égalité entre ses membres. Je ne veux pas parler d'une égalité de fortune, car le cours des choses la détruirait d'une génération à l'autre. Je n'entends pas non plus que tous les citoyens aient la même part aux honneurs ; puisque cela serait contradictoire à l'ordre de la société, qui demande que les uns gouvernent et que les autres soient gouvernés. Mais j'entends que tous les citoyens, également protégés par les lois, soient également assurés de ce qu'ils ont chacun en propre, et qu'ils aient également la liberté d'en jouir et d'en disposer. De là il résulte qu'aucun ne pourra nuire, et qu'on ne pourra nuire à aucun. »
Condillac
Thèse principale : L'égalité est nécessaire à une république heureuse.
« La liberté ne consiste […] pas dans des déterminations indépendantes de l'action des objets, et de toute influence des connaissances que nous avons acquises. Il faut bien que nous dépendions des objets par l'inquiétude (1) que cause leur privation, puisque nous avons des besoins ; et il faut bien encore que nous nous réglions d'après notre expérience sur le choix de ce qui peut nous être utile, puisque c'est elle seule qui nous instruit à cet égard. Si nous voulions une chose indépendamment des connaissances que nous en avons, nous la voudrions, quoique persuadés qu'elle ne peut que nous nuire. Nous voudrions notre mal pour notre mal, ce qui est impossible. La liberté consiste donc dans des déterminations, qui, en supposant que nous dépendons toujours par quelque endroit de l'action des objets, sont une suite des délibérations que nous avons faites, ou que nous avons eu le pouvoir de faire. Confiez la conduite d'un vaisseau à un homme qui n'a aucune connaissance de la navigation, le vaisseau sera le jouet des vagues. Mais un pilote habile en saura suspendre, arrêter la course ; avec un même vent il en saura varier la direction ; et ce n'est que dans la tempête que le gouvernail cessera d'obéir à sa main. Voilà l'image de l'homme. »
Condillac, Traité des sensations
Thèse principale : La liberté consiste dans des déterminations qui sont suite des délibérations que nous avons faites ou eues le pouvoir de faire.
« Lorsque les objets attirent notre attention, les perceptions qu'ils occasionnent en nous se lient avec le sentiment de notre e?tre et avec tout ce qui peut y avoir quelque rapport. De la? il arrive que non seulement la conscience nous donne connaissance de nos perceptions, mais encore, si elles se re?pe?tent, elle nous avertit souvent que nous les avons de?ja? eues, et nous les fait connai?tre comme e?tant a? nous, ou comme affectant, malgre? leur varie?te? et leur succession, un e?tre qui est constamment le me?me nous. La conscience, conside?re?e par rapport a? ces nouveaux effets, est une nouvelle ope?ration qui nous sert a? chaque instant et qui est le fondement de l'expe?rience. Sans elle, chaque moment de la vie nous parai?t le premier de notre existence, et notre connaissance ne s'e?tendrait jamais au-dela? d'une premie?re perception. Il est e?vident que si la liaison qui est entre les perceptions que j'e?prouve actuellement, celles que j'e?prouvai hier, et le sentiment de mon e?tre, e?tait de?truite, je ne saurais reconnai?tre que ce qui m'est arrive? hier soit arrive? a? moi-me?me. Si a? chaque nuit cette liaison e?tait interrompue, je commencerais pour ainsi dire chaque jour une nouvelle vie, et personne ne pourrait me convaincre que le moi d'aujourd'hui fu?t le moi de la veille. »
Condillac, Essai sur l'origine des connaissances humaines
Thèse principale : La conscience est une liaison entre nos perceptions et notre sentiment d'être.
« Je ne saurais exprimer un jugement avec des mots, si, dès l’instant que je vais prononcer la première syllabe, je ne voyais pas déjà toutes les idées dont mon jugement est formé. Si elles ne s’offraient pas toutes à la fois, je ne saurais par où commencer, puisque je ne saurais pas ce que je voudrais dire. Il en est de même lorsque je raisonne ; je ne commencerais point, ou je ne finirais point un raisonnement, si la suite des jugements qui le composent, n’était pas en même temps présente à mon esprit. Ce n’est donc pas en parlant que je juge et que je raisonne. J’ai déjà jugé et raisonné, et ces opérations de l’esprit précèdent nécessairement le discours. En effet nous apprenons à parler, parce que nous apprenons à exprimer par des signes les idées que nous avons, et les rapports que nous apercevons entre elles. Un enfant n’apprendrait donc pas à parler, s’il n’avait pas déjà des idées, et s’il ne saisissait pas déjà des rapports. Il juge donc et il raisonne avant de savoir un mot d’aucune langue. Sa conduite en est la preuve, puisqu’il agit en conséquence des jugements qu’il porte. Mais parce que sa pensée est l’opération d’un instant, qu’elle est sans succession, et qu’il n’a point de moyen pour la décomposer, il pense, sans savoir ce qu’il fait en pensant ; et penser n’est pas encore un art pour lui. Si une pensée est sans succession dans l’esprit, elle a une succession dans le discours, où elle se décompose en autant de parties qu’elle renferme d’idées. Alors nous pouvons observer ce que nous faisons en pensant, nous pouvons nous en rendre compte ; nous pouvons par conséquent, apprendre à conduire notre réflexion. Penser devient donc un art, et cet art est l’art de parler. »
Condillac, Cours d’études pour l’instruction du Prince de Parme (1798)
Thèse principale : Notre pensée précède notre discours.
« La puissance souveraine ne se trouve donc que dans la re?union des forces pre?ponde?rantes. Elle ne consiste me?me qu’en cela. Comme elle n’est puissance, que parce qu’elle est une force compare?e a? une autre force ; elle n’est puissance souveraine, que parce qu’elle est une force pre?ponde?rante a? toutes. Cette puissance, dira-t-on, fait donc violence aux uns pour assurer la liberte? des autres. Sans doute, et la chose ne peut pas e?tre autrement. Si la licence (1) re?gnait, il n’y aurait point de liberte? ; puisque la licence de tous nuirait a? la liberte? de tous. Pour assurer la liberte?, il faut donc mettre un frein a? la licence. Voila? ce que fait la puissance souveraine ou pre?ponde?rante ; et le gouvernement est libre, lorsqu’elle n’emploie la violence que contre ceux qui veulent abuser de leur liberte? : c’est-a?-dire, que le gouvernement est libre, lorsque les lois re?glent l’usage de la puissance souveraine, et en bannissent tout arbitraire. »
Condillac, Cours d’e?tude pour l’instruction du Prince de Parme (1775)
Thèse principale : La puissance souveraine se trouve dans la réunion des forces prépondérantes et consiste à mettre un frein à la licence pour assurer la liberté.