« Maintenant considère ceci. Quel but se propose la peinture relativement à chaque objet ? Est-ce de représenter ce qui est tel qu'il est, ou ce qui paraît tel qu'il paraît ; est-ce l'imitation de l'apparence ou de la réalité ? De l'apparence dit-il. L'art d'imiter est donc bien éloigné du vrai, et, s'il peut tout exécuter, c'est, semble-t-il, qu'il ne touche qu'une petite partie de chaque chose, et cette partie n'est qu'un fantôme. Nous pouvons dire par exemple que le peintre nous peindra un cordonnier, un charpentier ou tout autre artisan sans connaître le métier d'aucun d'eux ; il n'en fera pas moins, s'il est bon peintre, illusion aux enfants et aux ignorants, en peignant un charpentier et en le montrant de loin, parce qu'il lui aura donné l'apparence d'un charpentier véritable. Assurément. Mais voici, mon ami, ce qu'il faut, selon moi, penser de tout cela : quand quelqu'un vient nous dire qu'il a rencontré un homme au courant de tous les métiers et qui connaît mieux tous les détails de chaque art que n'importe quel spécialiste, il faut lui répondre qu'il est naïf et qu'il est tombé sans doute sur un charlatan ou un imitateur qui lui a jeté de la poudre aux yeux, et que, s'il l'a pris pour un savant universel, c'est qu'il n'est pas capable de distinguer la science, l'ignorance et l'imitation. »
Platon
Thèse principale : L
« N'est-ce pas ce qui fait la souveraineté de la culture musicale : rien ne pénètre davantage au fond de l'âme que le rythme et l'harmonie, rien ne s'attache plus fortement à elle en apportant la beauté ? Elle la rend belle, si du moins elle a été correctement pratiquée ; car, dans le contraire, c'est l'inverse. D'un autre côté, celui qui l'a pratiquée comme il faut est tout particulièrement sensible à l'imperfection des œuvres mal travaillées ou mal venus ; c'est à bon droit qu'il s'en détourne avec irritation pour accorder son approbation à celles qui sont belles ; y prenant plaisir et les accueillant en son âme, il s'en nourrit et devient homme accompli, c'est à bon droit qu'il dénonce la laideur et la prend en haine, tout jeune encore et avant même d'être capable de raisonner ; et lorsque la raison lui vient, celui qui a reçu une telle culture est tout disposé à lui accorder l'accueil empressé qu'on réserve à un parent proche. »
Platon
Thèse principale : N'est-ce pas ce qui fait la souveraineté de la culture musicale : rien ne pénètre davantage au fond de l'âme que le rythme et l'harmonie.
« À un esclave, oui, je donnerais des conseils, et s'il arrivait qu'il ne consente pas à les suivre, je l'y contraindrais. Mais un père ou une mère, je tiens pour impie de les contraindre sauf en cas de folie. En revanche, s'ils mènent une vie régulière, qui leur plaît à eux, mais pas à moi, il ne faut ni les irriter en vain par des reproches ni, bien sûr, se mettre à leur service, fût-ce pour les flatter, en leur procurant la satisfaction de désirs, alors que personnellement je n'accepterais pas de vivre en chérissant de tels désirs. C'est donc en ayant le même état d'esprit à l'égard de la cité qui est la sienne que doit vivre le sage. Si le régime politique de cette cité ne lui semble pas être bon, qu'il le dise, si, en le disant, il ne doit ni parler en vain ni risquer la mort, mais qu'il n'use pas contre sa patrie de la violence qu'entraîne un renversement du régime politique. Quand il n'est pas possible d'assurer l'avènement du meilleur (régime politique) sans bannir et sans égorger les hommes, il vaut mieux rester tranquille et prier pour son bien personnel et pour celui de la cité. »
Platon
Thèse principale : On doit donner des conseils aux esclaves, mais pas aux parents qui menent une vie régulière et heureuse.
« Tu oublies encore une fois, mon ami, que la loi ne se préoccupe pas d'assurer un bonheur exceptionnel à une classe de citoyens, mais qu'elle s'efforce de réaliser le bonheur de la cité toute entière, en unissant les citoyens par la persuasion ou la contrainte, et en les amenant à se faire part les uns aux autres des avantages que chaque classe peut apporter à la communauté ; et que, si elle forme de tels hommes dans la cité, ce n'est point pour les laisser libres de se tourner du côté qu'il leur plaît, mais pour les faire concourir à fortifier le lien de l'État. »
Platon
Thèse principale : La loi vise la sérénité de tous les citoyens à la fois.
« Là où les charges publiques sont l'objet d'une bataille, ceux qui y auront été vainqueurs auront si complètement accaparé à leur profit les affaires publiques, qu'aux vaincus ils ne laisseront même pas la moindre part de l'autorité, ni à ces vaincus eux -mêmes, ni à leurs descendants et que, d'un autre côté, ils se surveilleront les uns les autres dans leur vie, de peur que l'un d'entre eux, parvenu un jour au pouvoir, ne se dresse avec le souvenir des torts qui lui ont été faits. Non, sans nul doute, voilà ce que nous disons à présent : ce ne sont pas là des organisations politiques ; ce ne sont pas des lois comme elles doivent être, toutes celles qui n'ont pas été instituées en vue de l'intérêt commun de l'État dans son ensemble ; mais, quand elles l'ont été en vue de l'intérêt de quelques-uns, ces gens-là, je dis que ce sont des factieux (1) et non point des citoyens, je dis que ce qu'ils appellent leurs justes droits n'est qu'un mot vide de sens. »
Platon
Thèse principale : Les factieux se font toujours battre et veulent tout accaparer.
« Il est, décidément, indispensable aux hommes de se donner des lois et de vivre conformément à ces lois ; autrement, il n'y aucune différence entre eux et les animaux qui, sous tous les rapports, sont les plus sauvages. Et voici quelle en est la raison : il n'y a absolument pas d'homme qui naisse avec une aptitude naturelle, aussi bien à discerner par la pensée ce qui est avantageux pour l'humanité en vue de l'organisation politique, que, une fois cela discerné, à posséder constamment la possibilité comme la volonté de réaliser dans la pratique ce qui vaut le mieux. En premier lieu, il est difficile en effet de reconnaître la nécessité, pour un art politique vrai, de se préoccuper, non pas de l'intérêt individuel, mais de l'intérêt commun, car l'intérêt commun fait la cohésion des États, tandis que l'intérêt individuel les désagrège brutalement ; difficile en outre de reconnaître que l'avantage, à la fois de l'intérêt commun et de l'intérêt individuel, de tous les deux ensemble, est que l'on mette en belle condition ce qui est d'intérêt commun, plutôt que ce qui est d'intérêt individuel. En second lieu, à supposer que, d'aventure, on ait acquis dans les conditions scientifiques voulues la connaissance de cette nécessité naturelle ; à supposer, en outre de cela, que dans l'État, on soit investi d'une souveraineté absolue et qui n'ait point de comptes à rendre, il ne serait jamais possible que l'on demeurât toujours fidèle à cette conviction, c'est-à-dire que, tout au long de la vie, on entretînt à la place maîtresse l'intérêt commun, et l'intérêt individuel en état de subordination à l'égard de l'intérêt commun. »
Platon
Thèse principale : Il est indispensable aux hommes de se donner des lois et de vivre en accord avec elles.
« Tant que nous aurons le corps associé à la raison dans notre recherche et que notre âme sera contaminée par un tel mal, nous n'atteindrons jamais complètement ce que nous désirons et nous disons que l'objet de nos désirs, c'est la vérité. Car le corps nous cause mille difficultés par la nécessité où nous sommes de le nourrir ; qu'avec cela des maladies surviennent, nous voilà entravés dans notre chasse au réel. Il nous remplit d'amours, de désirs, de craintes, de chimères de toute sorte, d'innombrables sottises, si bien que, comme on dit, il nous ôte vraiment et réellement toute possibilité de penser. Guerres, dissensions, batailles, c'est le corps seul et ses appétits qui en sont cause ; car on ne fait la guerre que pour amasser des richesses et nous sommes forcés d'en amasser à cause du corps, dont le service nous tient en esclavage. La conséquence de tout cela, c'est que nous n'avons pas de loisir à consacrer à la philosophie. Mais le pire de tout, c'est que, même s'il nous laisse quelque loisir et que nous nous mettions à examiner quelque chose, il intervient sans cesse dans nos recherches, y jette le trouble et la confusion et nous paralyse au point qu'il nous rend incapables de discerner la vérité. »
Platon
Thèse principale : La recherche de la vérité est impossible avec un corps qui nous entrave.
« Tous ces particuliers mercenaires, que le peuple appelle sophistes et regarde comme ses rivaux, n'enseignent pas d'autres maximes que celles que le peuple lui-même professe dans les assemblées, et c'est là ce qu'ils appellent sagesse. On dirait un homme qui, après avoir observé les mouvements instinctifs et les appétits d'un animal grand et robuste, par où il faut l'approcher et par où le toucher, quand et pourquoi il s'irrite ou s'apaise, quels cris il a coutume de pousser en chaque occasion, et quel ton de voix l'adoucit ou l'effarouche, après avoir appris tout cela par une longue expérience, l'appellerait sagesse, et l'ayant systématisé en une sorte d'art, se mettrait à l'enseigner, bien qu'il ne sache vraiment ce qui, de ces habitudes et de ces appétits, est beau ou laid, bon ou mauvais, juste ou injuste ; se conformant dans l'emploi de ces termes aux instincts du grand animal ; appelant bon ce qui le réjouit, et mauvais ce qui l'importune, sans pouvoir légitimer autrement ces qualifications ; nommant juste et beau le nécessaire, parce qu'il n'a pas vu et n'est point capable de montrer aux autres combien la nature du nécessaire diffère, en réalité, de celle du bon. Un tel homme, par Zeus ! ne te semblerait-il pas un étrange éducateur ? »
Platon
Thèse principale : Les sophistes n'enseignent que ce qu'apprend lui-même le peuple, ils ne connaissent pas la vérité.
« SOCRATE - Est-il plus grand mal pour une cité que ce qui la divise et la rend multiple au lieu d'une ? Est-il plus grand bien que ce qui l'unit et la rend une ? GLAUCON - Non. SOCRATE - Eh bien ! la communauté de plaisir et de peine n'est-elle pas un bien dans la cité, lorsque, autant que possible, tous les citoyens se réjouissent ou s'affligent également des mêmes événements heureux ou malheureux ? GLAUCON - Si, très certainement. SOCRATE - Et n'est-ce pas l'égoïsme de ces sentiments qui la divise, lorsque les uns éprouvent une vive douleur, et les autres une vive joie, à l'occasion des mêmes événements publics ou particuliers ? GLAUCON - Sans doute. SOCRATE - Or, cela ne vient-il pas de ce que les citoyens ne sont point unanimes à prononcer ces paroles : ceci me concerne, ceci ne me concerne pas, ceci m'est étranger ? GLAUCON - Sans aucun doute. SOCRATE - Par conséquent, la cité dans laquelle la plupart des citoyens disent à propos des mêmes choses : ceci me concerne, ceci ne me concerne pas, cette cité est excellemment organisée ? GLAUCON - Certainement. SOCRATE - Et ne se comporte-t-elle pas, à très peu de chose près, comme un seul homme ? Je m'explique : quand un de nos doigts reçoit quelque coup, la communauté du corps et de l'âme, qui forme une seule organisation, à savoir celle de son principe directeur, éprouve une sensation ; tout entière et simultanément elle souffre avec l'une de ses parties : aussi disons-nous que l'homme a mal au doigt. Il en est de même de toute autre partie de l'homme, qu'il s'agisse du malaise causé par la douleur, ou du mieux-être qu'entraîne le plaisir. GLAUCON - Il y a nécessité qu'il en soit ainsi dans une cité aux bonnes lois. »
Platon
Thèse principale : La communauté du plaisir et de la peine est-elle un bien dans une cité
« Socrate : Ainsi donc celui qui pense laisser après lui un art consigné dans un livre, comme celui qui le recueille en pensant qu'il sortira de cette écriture un enseignement clair et durable, fait preuve d'une grande simplicité (1) […] s'il pense que des discours écrits sont quelque chose de plus qu'un mémento (2) qui rappelle à celui qui les connaît déjà les choses traitées dans le livre. Phèdre (3) : C'est très juste. Socrate : C'est que l'écriture, Phèdre, a un grave inconvénient, tout comme la peinture. Les produits de la peinture sont comme s'ils étaient vivants ; mais pose-leur une question, ils gardent gravement le silence. Il en est de même des discours écrits. On pourrait croire qu'ils parlent en personnes intelligentes, mais demande-leur de t'expliquer ce qu'ils disent, ils ne répondront qu'une chose, toujours la même. Une fois écrit, le discours roule partout et passe indifféremment dans les mains des connaisseurs et dans celles des profanes, et il ne sait pas distinguer à qui il faut, à qui il ne faut pas parler. S'il se voit méprisé ou injurié injustement, il a toujours besoin du secours de son père ; car il n'est pas capable de repousser une attaque et de se défendre lui-même. Phèdre : C'est également très juste. »
Platon
Thèse principale :
L'écriture n'a pas le même impact que la parole.
« La vérité, je (1) le déclare en effet, la formule en est ce que j'ai écrit : “Chacun de nous est la mesure de toutes choses, de celles qui sont comme de celles qui ne sont pas” […] Ainsi, rappelle-toi en effet […] l'homme qui se porte mal et pour qui ce qu'il mange apparaît et est amer, tandis que cela est et apparaît à l'opposé pour celui qui se porte bien. Or, à aucun de ces deux hommes il ne faut attribuer un savoir supérieur à celui de l'autre : ce n'est pas possible en effet, et il ne faut pas non plus accuser d'ignorance le malade parce qu'il en juge comme il fait, tandis qu'on attribuerait au bien portant le savoir, parce qu'il en juge différemment. Mais ce qu'il faut, c'est opérer sur le malade, un changement de sens opposé ; car l'autre manière d'être est meilleure. C'est ainsi, d'autre part, que l'éducation consiste à opérer un changement qui fait passer d'une certaine manière d'être à celle qui vaut mieux ; mais tandis que ce changement, le médecin l'effectue au moyen de drogues, c'est par la parole que le Sophiste l'effectue. »
Platon
Thèse principale : Chacun d'entre nous mesure les choses à son propre niveau de bien-être.
« Quand on a cru, sans connaître l'art de raisonner, qu'un raisonnement est vrai, il peut se faire que peu après on le trouve faux, alors qu'il l'est parfois et parfois ne l'est pas, et l'expérience peut se renouveler sur un autre et un autre encore. Il arrive notamment, tu le sais, que ceux qui ont passé leur temps à controverser finissent par s'imaginer qu'ils sont devenus très sages et que, seuls, ils ont découvert qu'il n'y a rien de sain ni de sûr ni dans aucune chose ni dans aucun raisonnement, mais que tout est dans un flux et un reflux continuels, absolument comme dans l'Euripe (1) et que rien ne demeure un moment dans le même état. - C'est parfaitement vrai, dis-je. - Alors, Phédon, reprit-il, s'il est vrai qu'il y ait des raisonnements vrais, solides et susceptibles d'être compris, ne serait-ce pas une triste chose de voir un homme qui, pour avoir entendu des raisonnements qui, tout en restant les mêmes, paraissent tantôt vrais, tantôt faux, au lieu de s'accuser lui-même et son incapacité, en viendrait par dépit à rejeter la faute sur les raisonnements, au lieu de s'en prendre à lui-même, et dès lors continuerait toute sa vie à haïr et ravaler les raisonnements et serait ainsi privé de la vérité et de la connaissance de la réalité ? - Oui, par Zeus, dis-je, ce serait une triste chose. »
Platon
Thèse principale : Quand on a cru sans raisonner qu'un raisonnement est vrai, il peut se faire que peu après on le trouve faux.
« SOCRATE – La rhétorique qui s'adresse au peuple d'Athènes et à celui des autres cités, c'est-à-dire des assemblées d'hommes libres, qu'en devons-nous penser ? Es-tu d'avis que les orateurs parlent toujours en vue du plus grand bien, avec la constante préoccupation de rendre les citoyens meilleurs par leurs discours, ou bien estimes-tu qu'ils courent après la faveur populaire, qu'ils sacrifient l'intérêt public à leur intérêt privé, et qu'ils traitent les peuples comme des enfants auxquels ils veulent plaire avant tout, sans s'inquiéter de savoir s'ils les rendent meilleurs ou pires par ces procédés ? CALLICLÈS – Cette question est plus complexe : il y a des orateurs dont les discours s'inspirent de l'intérêt public, et d'autres qui font comme tu le dis. SOCRATE – Il suffit : s'il y a deux sortes d'éloquence politique, l'une des deux est une flatterie et une vilaine chose ; l'autre seule est belle, celle qui travaille à améliorer les âmes des citoyens et qui s'efforce toujours vers le meilleur, que cela plaise ou non à l'auditoire. »
Platon, Gorgias
Thèse principale : SOCRATE – La rhétorique qui s'adresse au peuple est soit la flatterie, soit l'amélioration des âmes.
« SOCRATE – Y a-t-il quelque chose que tu appelles savoir ? GORGIAS – Oui. S. – Et quelque chose que tu appelles croire ? G. – Certainement. S. – Te semble-t-il que savoir et croire, la science et la croyance, soient choses identiques ou différentes ? G. – Pour moi, Socrate, je les tiens pour différentes. S. – Tu as raison, et je vais t'en donner la preuve. Si l'on te demandait : “Y a-t-il, Gorgias, une croyance fausse et une vraie ?” tu dirais oui, je suppose. G. – Oui. S. – Mais y a-t-il de même une science fausse et une vraie ? G. – Pas du tout. S. – Il est donc évident que savoir et croire ne sont pas la même chose. G. – C'est juste. S. – Cependant, ceux qui croient sont persuadés aussi bien que ceux qui savent. G. – C'est vrai. S. – Alors veux-tu que nous admettions deux sortes de persuasion, l'une qui produit la croyance sans la science, et l'autre qui produit la science ? G. – Parfaitement. »
Platon
Thèse principale :
Socrate dit que savoir et croire sont choses différentes.
« Si tu veux bien réfléchir, Socrate, à l'effet visé par la punition du coupable, la réalité elle-même te montrera que les hommes considèrent la vertu comme une chose qui s'acquiert. Personne, en effet, en punissant un coupable, n'a en vue ni ne prend pour mobile le fait même de la faute commise, à moins de s'abandonner comme une bête féroce à une vengeance dénuée de raison : celui qui a souci de punir intelligemment ne frappe pas â cause du passé - car ce qui est fait est fait - mais en prévision de l'avenir, afin que ni le coupable ni les témoins de sa punition ne soient tentés de recommencer. Penser ainsi, c'est penser que la vertu peut s'enseigner, s'il est vrai que le châtiment a pour fin l'intimidation. »
Platon
Thèse principale : Si tu veux bien réfléchir, Socrate, la réalité te montre que les hommes considèrent la vertu comme une chose à acquérir et punissent intelligemment pour l'avenir. »
« SOCRATE – Quelle réponse probante pourrait-on faire à qui poserait cette question : dormons-nous et rêvons-nous ce que nous pensons, ou sommes-nous éveillés et conversons-nous réellement ensemble ? THÉÉTÈTE – On est bien embarrassé, Socrate, de trouver une preuve pour s'y reconnaître ; car tout est pareil et se correspond exactement dans les deux états. Prenons, par exemple, la conversation que nous venons de tenir : rien ne nous empêche de croire que nous la tenons aussi en dormant, et lorsqu'en rêvant nous croyons conter des rêves, la ressemblance est singulière avec ce qui se passe à l'état de veille. SOCRATE – Tu vois donc qu'il n'est pas difficile de soulever une controverse là-dessus, alors qu'on se demande même si nous sommes éveillés ou si nous rêvons. De plus, comme le temps où nous dormons est égal à celui où nous sommes éveillés, dans chacun de ces deux états notre âme soutient que les idées qu'elle a successivement sont absolument vraies, en sorte que, pendant une moitié du temps, ce sont les unes que nous tenons pour vraies et, pendant l'autre moitié, les autres, et nous les affirmons les unes et les autres avec la même assurance. THÉÉTÈTE – Cela est certain. SOCRATE – N'en faut-il pas dire autant des maladies et de la folie, sauf pour la durée, qui n'est plus égale ? THÉÉTÈTE – C'est juste. SOCRATE – Mais quoi ? est-ce par la longueur et par la brièveté du temps qu'on définira le vrai ? THÉÉTÈTE – Ce serait ridicule à beaucoup d'égards. SOCRATE – Mais peux-tu faire voir par quelque autre indice clair lesquelles de ces croyances sont vraies ? THÉÉTÈTE – Je ne crois pas. »
Platon, Théétète
Thèse principale : Quelle réponse probante pourrait-on faire à qui poserait cette question : dormons-nous et rêvons-nous ce que nous pensons, ou sommes-nous éveillés et conversons-nous réellement ensemble ?
« Quand on dit de chaque être vivant qu'il vit et qu'il reste le même - par exemple, on dit qu'il reste le même de l'enfance à la vieillesse -, cet être en vérité n'a jamais en lui les mêmes choses. Même si l'on dit qu'il reste le même, il ne cesse pourtant, tout en subissant certaines pertes, de devenir nouveau, par ses cheveux, par sa chair, par ses os, par son sang, c'est-à-dire par tout son corps. Et cela est vrai non seulement de son corps, mais aussi de son âme. Dispositions, caractères, opinions, désirs, plaisirs, chagrins, craintes, aucune de ces choses n'est jamais identique en chacun de nous ; bien au contraire, il en est qui naissent, alors que d'autres meurent. C'est en effet de cette façon que se trouve assurée la sauvegarde de tout ce qui est mortel ; non pas parce cet être reste toujours exactement le même à l'instar de ce qui est divin, mais parce que ce qui s'en va et qui vieillit laisse place à un être nouveau, qui ressemble à ce qu'il était. Voilà par quel moyen, Socrate, ce qui est mortel participe de l'immortalité, tant le corps que tout le reste. »
Platon, Le Banquet
Thèse principale : Chaque être vivant change au fil du temps.
« Il n'y a rien de plus beau que de conserver le plus de calme possible dans le malheur et de ne pas se révolter, parce qu'on ne sait pas ce qu'il y a de bon et de mauvais dans les situations de ce genre, qu'on ne gagne rien pour la suite à s'indigner, qu'aucune des choses humaines ne mérite qu'on y attache beaucoup d'importance, et que ce qui devrait venir le plus vite possible à notre secours dans ces circonstances en est empêché par le chagrin. De quoi veux-tu parler ? demanda-t-il. De la réflexion sur ce qui nous est arrivé, répondis-je. Ici, comme au jeu de dés, il faut contre les coups du sort rétablir sa position par les moyens que la raison démontre être les meilleurs, et, si l'on reçoit un coup, ne pas faire comme les enfants qui portent la main à la partie blessée et perdent leur temps à crier ; il faut au contraire habituer constamment son âme à venir aussi vite que possible guérir ce qui est malade, relever ce qui est tombé et à supprimer les lamentations par l'application du remède. C'est à coup sûr, dit-il, la meilleure conduite à tenir contre les coups du sort. »
Platon
Thèse principale : Il faut conserver son calme dans le malheur et ne pas s'indigner.
« SOCRATE. - Admettons-nous qu'il ne faut jamais faire le mal volontairement, ou qu'on peut le faire à certaines conditions, à d'autres non ? ou bien reconnaissons-nous que faire le mal n'est jamais bon, jamais beau, comme nous en sommes convenus plus d'une fois antérieurement ? et c'est ce que nous venons encore de dire. Est-ce que par hasard tous ces principes dont nous convenions jusqu'ici se seraient dissipés dans ces derniers jours ? Est-ce que vraiment, à notre âge, Criton, vieux comme nous le sommes, nous avons pu, depuis si longtemps, nous entretenir sérieusement ensemble, sans nous apercevoir que nous parlions comme des enfants ? Quoi ? ces affirmations ne subsistent-elles pas toujours les mêmes, acceptées ou rejetées par le grand nombre ? Qu'il nous faille attendre un sort encore pire ou un sort meilleur, en tout cas agir injustement n'est-ce pas toujours un mal et une honte pour qui le fait ? L'affirmons-nous oui ou non ? CRITON - Nous l'affirmons. SOCRATE - Ainsi, jamais on ne doit agir injustement. CRITON - Non, assurément. SOCRATE - Même à l'injustice on ne doit pas répondre par l'injustice comme on le pense communément, puisqu'il ne faut jamais être injuste. CRITON - Cela est évident. SOCRATE - Et faire du mal à quelqu'un, Criton, le doit-on, oui ou non ? CRITON - Non certes, Socrate. SOCRATE - Mais rendre le mal pour le mal, cela est-il juste, comme on le dit communément, ou injuste ? CRITON - Non, cela n'est pas juste. SOCRATE - Car faire du mal à quelqu'un, ce n'est pas autre chose qu'être injuste. CRITON - Tu dis vrai. SOCRATE - Ainsi, il ne faut ni répondre à l'injustice par l'injustice ni faire du mal à personne, pas même à qui nous en aurait fait. Fais bien attention, Criton, en concédant cela, à ne pas le concéder contre ta pensée ; car je sais que peu d'hommes en conviennent, que peu en conviendront. »
Platon, Criton
Thèse principale : Nous affirmons qu'il est injuste de faire du mal volontairement, ou que nous pouvons le faire à certaines conditions, mais pas à d'autres.
« “Ah ! ta sagesse te permet-elle donc de méconnaître qu'il faut honorer sa patrie plus encore qu'une mère, plus qu'un père, plus que tous les ancêtres, qu'elle est plus respectable, plus sacrée, qu'elle tient un plus haut rang au jugement des dieux et des hommes sensés ; oui, il faut la vénérer, lui céder, lui complaire, quand elle se fâche, plus qu'à un père ; il faut, ou la faire changer d'idée, ou exécuter ce qu'elle ordonne, souffrir même paisiblement ce qu'elle veut qu'on souffre, se laisser, s'il le faut, frapper, enchaîner, ou mener au combat pour y être blessé ou pour y mourir ; tout cela, il faut le faire, car c'est ce qui est juste ; et on ne doit ni se dérober, ni reculer, ni abandonner son poste, mais au combat, au tribunal, partout, le devoir est d'exécuter ce qu'ordonne l'État et la patrie, ou, sinon, de la faire changer d'idée par les moyens légitimes. Quant à la violence, n'est-elle pas impie envers une mère, envers un père, et bien plus encore envers la patrie ?” - Que dirons-nous à cela, Criton ? les lois ont-elles tort ou raison ? »
Platon, Criton
Thèse principale : Il faut honorer la patrie plus que tous les ancêtres.
« Or, ceux qui précisément possèdent la rectitude dans l'exercice du pouvoir, qu'ils exercent leur pouvoir avec ou contre le consentement des gouvernés, qu'ils se conforment ou non à des lois écrites, qu'ils soient riches ou pauvres, il faut, selon notre principe, les considérer comme des gouvernants, quelle que soit la forme de leur pouvoir, pourvu qu'il se règle sur un art. Il en va de même des médecins : nous ne les considérons pas comme moins qualifiés, qu'ils nous soignent avec notre consentement ou sans lui, par incision ou brûlure, ou par l'application de quelque autre traitement douloureux. Ils ne sont pas moins médecins, qu'ils observent ou non des règles écrites, qu'ils soient riches ou pauvres ; dans tous les cas, nous ne les en appelons pas moins médecins, tant que leur surveillance est fondée sur l'art, tant qu'ils nous purgent, ou nous font maigrir par quelque autre procédé, ou même nous font prendre de l'embonpoint, avec pour seule fin le bien de notre corps. Nous leur conservons ce titre, enfin, tant qu'ils améliorent l'état de notre corps, et que, chacun pour leur compte, ils sauvegardent par leurs soins leurs patients. Voilà de quelle manière, à mon avis, et pas autrement, nous devrons décider que c'est là la seule définition correcte de l'autorité médicale, et de toute autre autorité. »
Platon, Le Politique
Thèse principale : Or, ceux qui possèdent la rectitude dans l'exercice du pouvoir sont des gouvernants.
« Là où les charges publiques sont l'objet d'une bataille, ceux qui y auront été vainqueurs auront si complètement accaparé à leur profit les affaires publiques, qu'aux vaincus ils ne laisseront même pas la moindre part de l'autorité, ni à ces vaincus eux-mêmes, ni à leurs descendants et que, d'un autre côté, ils se surveilleront les uns les autres dans leur vie, de peur que l'un d'entre eux, parvenu un jour au pouvoir, ne se dresse avec le souvenir des torts qui lui ont été faits. Non, sans nul doute, voilà ce que nous disons à présent : ce ne sont pas là des organisations politiques ; ce ne sont pas des lois comme elles doivent être, toutes celles qui n'ont pas été instituées en vue de l'intérêt commun de l'État dans son ensemble ; mais, quand elles l'ont été en vue de l'intérêt de quelques-uns, ces gens-là, je dis que ce sont des factieux (1) et non point des citoyens, je dis que ce qu'ils appellent leurs justes droits n'est qu'un mot vide de sens ! Or, tout ce que je dis à présent a pour but de signifier que […] nous ne donnerons d'autorité à quelqu'un, ni parce qu'il est riche, ni parce qu'il possède un autre avantage du même genre, que ce soit sa vigueur, sa haute stature ou la noblesse de sa famille. Mais l'homme qui envers les lois établies pratique une stricte obéissance et dont c'est la façon de triompher dans la Cité, c'est à celui-là que, nous l'affirmons, devra être, en premier, attribuée la place la plus importante parmi les serviteurs de ces divinités que sont les lois. »
Platon, Les Lois
Thèse principale : L'État est là pour servir l'intérêt commun et non quelques-uns.
« - Maintenant considère ceci. Quel but se propose la peinture relativement à chaque objet ? Est-ce de représenter ce qui est tel qu'il est, ou ce qui paraît tel qu'il paraît ; est-ce l'imitation de l'apparence ou de la réalité ? - De l'apparence, à mon avis. - L'art d'imiter est donc bien éloigné du vrai, et, s'il peut tout exécuter, c'est, semble-t-il, qu'il ne touche qu'une petite partie de chaque chose, et cette partie n'est qu'une image. Nous pouvons dire par exemple que le peintre nous peindra un cordonnier, un charpentier ou tout autre artisan sans connaître le métier d'aucun d'eux ; il n'en fera pas moins, s'il est bon peintre, illusion aux enfants et aux ignorants, en peignant un charpentier et en le montrant de loin parce qu'il lui aura donné l'apparence d'un charpentier véritable. - Assurément. - Mais voici, mon ami, ce qu'il faut, selon moi, penser de tout cela : quand quelqu'un vient nous dire qu'il a rencontré un homme au courant de tous les métiers et qui connaît mieux tous les détails de chaque art que n'importe quel spécialiste, il faut lui répondre qu'il est naïf et qu'il est tombé sans doute sur un charlatan ou un imitateur qui lui a jeté de la poudre aux yeux, et que, s'il l'a pris pour un savant universel, c'est qu'il n'est pas capable de distinguer la science, l'ignorance et l'imitation. »
Platon
Thèse principale : La peinture imite l'apparence, pas la réalité.
« Si en effet, Socrate, tu veux bien faire réflexion sur le sens de cette expression punir les méchants, cela suffira pour te convaincre que les hommes regardent la vertu comme une chose qu'on peut acquérir ; personne en effet ne punit un homme injuste par la simple considération et le simple motif qu'il a commis une injustice, à moins qu'il ne punisse à l'aveugle, comme une bête féroce ; mais celui qui veut punir judicieusement ne punit pas à cause de l'injustice, qui est chose passée, car il ne saurait faire que ce qui est fait ne soit pas fait ; mais il punit en vue de l'avenir, afin que le coupable ne retombe plus dans l'injustice et que son châtiment retienne ceux qui en sont les témoins. Penser ainsi, c'est penser que la vertu peut être enseignée, puisque le châtiment a pour but de détourner du vice. Telle est l'opinion de tous ceux qui punissent en leur nom et au nom de l'État. »
Platon, Protagoras
Thèse principale : Si les méchants sont punis pour une justice futur et non passée, c'est que la vertu est acquérable.
« Je désire tout d'abord vous rappeler en quoi nous prétendons que consiste pour nous la bonne éducation. Je prétends donc que pour les enfants les premières sensations de leur âge sont le plaisir et la douleur et que c'est sous cette forme que la vertu et le vice apparaissent tout d'abord dans l'âme, tandis que, l'intelligence et les fermes opinions vraies, c'est une chance pour un homme d'y arriver même vers la vieillesse ; celui-là en tout cas est parfait qui possède ces biens et tous ceux qu'ils renferment. J'entends par éducation la première acquisition qu'un enfant fait de la vertu ; si le plaisir, l'amitié, la douleur, la haine naissent comme il faut dans les âmes avant l'éveil de la raison, et que, une fois la raison éveillée, les sentiments s'accordent avec elle à reconnaître qu'ils ont été bien formés par les habitudes correspondantes, cet accord constitue la vertu totale, mais la partie qui nous forme à user comme il faut du plaisir et de la douleur, qui nous fait haïr ce qu'il faut haïr depuis le début jusqu'à la fin, et de même aimer ce qu'il faut aimer, cette partie est celle que la raison isolera pour la dénommer éducation, et ce serait, à mon avis, correctement la dénommer. »
Platon, Les Lois
Thèse principale : La bonne éducation est ce qui forme les enfants à la vertu dès le début et avec la raison, elle reconnait qu'ils ont été bien formés par leurs habitudes.
« Les hommes prétendent que, par nature, Il est bon de commettre l'injustice et mauvais de la souffrir, mais qu'il y a plus de mal à la souffrir que de bien à la commettre. Aussi, lorsque mutuellement ils la commettent et la subissent, et qu'ils goûtent des deux états, ceux qui ne peuvent point éviter l'un ni choisir l'autre estiment utile de s'entendre pour ne plus commettre ni subir l'injustice. De là prirent naissance les lois et les conventions, et l'on appela ce que prescrivait la loi légitime et juste. Voilà l'origine et l'essence de la justice : elle tient le milieu entre le plus grand bien - commettre impunément l'injustice - et le plus grand mal - la subir quand on est incapable de se venger. Entre ces deux extrêmes, la justice est aimée non comme un bien en soi, mais parce que l'impuissance de commettre l'injustice lui donne du prix. En effet, celui qui peut pratiquer cette dernière ne s'entendra jamais avec personne pour s'abstenir de la commettre ou de la subir, car il serait fou. Telle est donc, Socrate, la nature de la justice et telle est son origine, selon l'opinion commune. »
Platon, La République
Thèse principale : Les lois ont pour origine l'impératif naturel.
« Les hommes doivent nécessairement établir des lois et vivre selon des lois, sinon rien ne permet de les distinguer des bêtes les plus sauvages à tous égards. La raison en est la suivante : aucun être humain ne possède, en vertu de sa nature, le don de connaître ce qui est le plus profitable aux hommes en tant que citoyens ; et même s'il le connaissait, il ne serait pas toujours en mesure de vouloir et de faire le meilleur. Tout d'abord, il est difficile de reconnaître que le véritable art politique doit se soucier non de l'intérêt particulier, mais de l'intérêt général, car l'intérêt général apporte aux cités une cohésion que l'intérêt particulier fait voler en éclats ; difficile aussi de reconnaître que la consolidation de l'intérêt commun au détriment de l'intérêt particulier profite à la fois à l'intérêt commun et à l'intérêt particulier, à l'un et à l'autre indissociablement. En second lieu, supposons un homme suffisamment avancé dans cet art pour savoir qu'il en est ainsi en vertu d'une nécessité naturelle ; supposons, en outre, que cet homme règne sur la cité sans avoir à lui rendre de compte, en maître absolu ; même en ce cas, il ne pourrait jamais demeurer inébranlable dans ses convictions, c'est-à-dire continuer, toute sa vie durant, à cultiver au premier chef l'intérêt général et à subordonner l'intérêt particulier à l'intérêt général. Au contraire, la nature mortelle le poussera toujours à désirer insatiablement et à agir égoïstement. »
Platon, Les Lois
Thèse principale : Le véritable art politique consiste à donner la priorité à l'intérêt commun.
« Il y a, implanté dans l'âme de la plupart des hommes, un mal qui est plus grave que tous les autres, celui qui fait que chacun est pour lui-même plein d'indulgence, et auquel personne ne prend les moyens d'échapper : ce mal, on l'appelle “amour de soi”, en ajoutant que cette indulgence est naturelle à tout homme et qu'il est dans l'ordre des choses qu'il en aille ainsi. Oui, mais en réalité, chacune de nos fautes a en toute occasion pour cause un excès d'amour de soi. Car celui qui aime fait preuve d'aveuglement à l'égard de ce qu'il aime, de sorte que son jugement est erroné quand il porte sur ce qui est juste, bon et beau, car il est convaincu que son intérêt doit toujours mériter plus d'estime que le vrai. Ce n'est en effet ni soi-même ni son intérêt que l'on doit chérir si l'on veut être un grand homme, mais c'est le juste, que l'action juste soit la sienne ou plutôt celle d'autrui. Or, c'est cette même erreur qui explique aussi que tous les hommes prennent leur ignorance pour de la sagesse. De là vient que, alors que nous ne savons pour ainsi dire rien, nous estimons tout savoir et, parce que nous ne laissons par faire aux autres ce que nous ne savons pas faire, nous nous trompons forcément en le faisant nous-mêmes. Aussi tout homme doit-il fuir l'amour excessif qu'il se porte à lui-même et rechercher toujours quelqu'un qui soit meilleur que lui-même, sans s'abriter en pareille occasion derrière aucun sentiment de honte. »
Platon, Les Lois
Thèse principale : L'amour excessif envers soi-même est une faute grave qui fait que l'individu donne la priorité à ses intérêts plutôt qu'à ce qui est juste et bon. C'est cet amour de soi qui conduit à l'aveuglement, car les individus sont convaincus qu'ils méritent toujours plus d'estime que le vrai. Pour être un grand homme, il faut chercher la justice dans ses actions, même si elles ne sont pas les siennes. Le reflet de cette erreur est également observable dans l'ignorance qui est considérée comme de la sagesse par tous les hommes. En conséquence, chacun doit fuir son amour excessif envers lui-même et rechercher toujours quelqu'un qui soit meilleur que lui, sans se cacher derrière un sentiment de honte.
« L'ETRANGER — C'est que la loi ne pourra jamais embrasser exactement ce qui est le meilleur et le plus juste pour tout le monde à la fois, afin d'y conformer ses prescriptions : car les différences entre les individus, les différences entre les actions, ajoutées au fait qu'aucune chose humaine, pour ainsi dire, ne reste jamais en repos, interdisent à toute science, quelle qu'elle soit, de promulguer en aucune matière une règle simple qui s'applique à tout et à tous les temps. Accordons-nous cela ? SOCRATE LE JEUNE — Comment s'y refuser ? L'ETRANGER — Et cependant, nous le voyons, c'est à cette uniformité même que tend la loi, comme un homme buté et ignorant, qui ne permet à personne de rien faire contre son ordre, ni même de lui poser une question, lors même qu'il viendrait à quelqu'un une idée nouvelle, préférable à ce qu'il a prescrit lui-même. SOCRATE LE JEUNE — C'est vrai : la loi agit réellement à l'égard de chacun de nous comme tu viens de le dire. L'ETRANGER — Il est donc impossible que ce qui est toujours simple s'adapte exactement à ce qui ne l'est jamais. SOCRATE LE JEUNE — J'en ai peur. L'ETRANGER — Alors, pourquoi donc est-il nécessaire de légiférer, si la loi n'est pas ce qu'il y a de plus juste ? Il faut que nous en découvrions la raison. »
Platon, Le Politique
Thèse principale : L'ETRANGER — La loi ne peut pas embrasser tous les situations, car il y a des différences entre les individus et les actions, et rien qui est fait par l'homme reste jamais fixe. SOCRATE LE JEUNE — C'est vrai. L'ETRANGER — Par conséquent, la loi ne correspond pas toujours à ce qui est juste pour tout le monde. SOCRATE LE JEUNE — Je le suppose. L'ETRANGER — Et alors, pourquoi faisons-nous la loi ?
« SOCRATE — Regarde bien si ce que tu veux dire, quand tu parles de ces deux genres de vie, une vie d'ordre et une vie de dérèglement, ne ressemble pas à la situation suivante. Suppose qu'il y ait deux hommes qui possèdent, chacun, un grand nombre de tonneaux. Les tonneaux de l'un sont sains, remplis de vin, de miel, de lait, et cet homme a encore bien d'autres tonneaux, remplis de toutes sortes de choses. Chaque tonneau est donc plein de ces denrées liquides qui sont rares, difficiles à recueillir et qu'on n'obtient qu'au terme de maints travaux pénibles. Mais, au moins, une fois que cet homme a rempli ses tonneaux, il n'a plus à y reverser quoi que ce soit ni à s'occuper d'eux ; au contraire, quand il pense à ses tonneaux, il est tranquille. L'autre homme, quant à lui, serait aussi capable de se procurer ce genre de denrées, même si elles sont difficiles à recueillir, mais comme ses récipients sont percés et fêlés, il serait forcé de les remplir sans cesse, jour et nuit, en s'infligeant les plus pénibles peines. Alors, regarde bien, si ces deux hommes représentent chacun une manière de vivre, de laquelle des deux dis-tu qu'elle est la plus heureuse ? Est-ce la vie de l'homme déréglé ou celle de l'homme tempérant ? En te racontant cela, est-ce que je te convaincs d'admettre que la vie tempérante vaut mieux que la vie déréglée ? Est-ce que je ne te convaincs pas ? CALLICLES — Tu ne me convaincs pas, Socrate. Car l'homme dont tu parles, celui qui a fait le plein en lui-même et en ses tonneaux, n'a plus aucun plaisir, il a exactement le type d'existence dont je parlais tout à l'heure : il vit comme une pierre. S'il a fait le plein, il n'éprouve plus ni joie ni peine. Au contraire, la vie de plaisirs est celle où on verse et on reverse autant qu'on peut dans son tonneau ! »
Platon, Gorgias
Thèse principale : « L'homme tempérant vaut mieux que l'homme déréglé. »
« Certes, ce sont les faibles, la masse des gens, qui établissent les lois, j'en suis sûr. C'est donc en fonction d'eux-mêmes et de leur intérêt personnel que les faibles font les lois, qu'ils attribuent des louanges, qu'ils répartissent des blâmes. Ils veulent faire peur aux hommes plus forts qu'eux et qui peuvent leur être supérieurs. C'est pour empêcher que ces hommes ne leur soient supérieurs qu'ils disent qu'il est mauvais, qu'il est injuste, d'avoir plus que les autres et que l'injustice consiste justement à vouloir avoir plus. Car, ce qui plaît aux faibles, c'est d'avoir l'air d'être égaux à de tels hommes, alors qu'ils leur sont inférieurs. Et quand on dit qu'il est injuste, qu'il est mauvais de vouloir avoir plus que la plupart des gens, on s'exprime en se référant à la loi. Or, au contraire, il est évident, selon moi, que la justice consiste en ce que le meilleur ait plus que le moins bon et le plus fort plus que le moins fort. Partout il en est ainsi, c'est ce que la nature enseigne, chez toutes les espèces animales, chez toutes les races humaines et dans toutes les cités ! Si le plus fort domine le moins fort et s'il est supérieur à lui, c'est là le signe que c'est juste. »
Platon, Gorgias (discours de Calliclès, adversaire de Socrate).
Thèse principale : Certes, ce sont les faibles qui établissent les lois en fonction d'eux-mêmes et de leur intérêt personnel. La justice consiste en ce que le meilleur ait plus que le moins bon et le plus fort plus que le moins fort.
« Lorsqu'on commence, sans avoir acquis aucune compétence en la matière, par accorder son entière confiance à un raisonnement et à le tenir pour vrai, on ne tarde pas à juger qu'il est faux : il peut l'être en effet, comme il peut ne pas l'être ; puis on recommence avec un autre, et encore avec un autre. Et, tu le sais bien, ce sont surtout ceux qui passent leur temps à mettre au point des discours contradictoires qui finissent par croire qu'ils sont arrivés au comble de la maîtrise et qu'ils sont les seuls à avoir compris qu'il n'y a rien de sain ni d'assuré en aucune chose, ni en aucun raisonnement non plus ; que tout ce qui existe se trouve tout bonnement emporté dans une sorte d'Euripe (1), ballotté par des courants contraires, impuissant à se stabiliser pour quelque durée que ce soit, en quoi que ce soit. - C'est la pure vérité, dis-je. - Mais ne serait-ce pas vraiment lamentable, Phédon, dit-il, d'éprouver pareil sentiment ? Lamentable, alors qu'il existe un raisonnement vrai, solide, dont on peut comprendre qu'il est tel, d'aller ensuite, sous prétexte qu'on en rencontre d'autres qui, tout en restant les mêmes, peuvent nous donner tantôt l'opinion qu'ils sont vrais et tantôt non, refuser d'en rendre responsable soi-même, ou sa propre incompétence ? Lamentable encore de finir […] par se complaire à rejeter sa propre responsabilité sur les raisonnements, de passer désormais le reste de sa vie à les détester et à les calomnier, se privant ainsi de la vérité et du savoir concernant ce qui, réellement, existe ? - Par Zeus, dis-je, oui, ce serait franchement lamentable ! - Il faut donc nous préserver de cela avant tout, dit-il. Notre âme doit se fermer entièrement au soupçon que, peut-être, les raisonnements n'offrent rien de sain. »
Platon, Phédon
Thèse principale : Lorsqu'on commence à être sceptique, on découvre bientôt que certains raisonnements sont faux ; puis on recommence avec un autre, et encore avec un autre. C'est surtout ceux qui passent leur temps à mettre au point des discourns contradictoires qui finissent par croire qu'ils sont arrivés au comble de la maîtrise et qu'ils sont les seuls à avoir compris qu'il n'y a rien de sain ni d'assuré en aucune chose, ni en aucun raisonnement non plus.
« L'ETRANGER (1) – La loi ne pourra jamais tenir exactement compte de ce qui est le meilleur et le plus juste pour tout le monde à la fois, pour y conformer ses prescriptions : car les différences qui sont entre les individus et entre les actions et le fait qu'aucune chose humaine, pour ainsi dire, ne reste jamais en repos, interdisent à toute science, quelle qu'elle soit, de promulguer en aucune manière une règle simple qui s'applique à tous les cas et en tous les temps. Accordons-nous cela ? SOCRATE LE JEUNE – Comment s'y refuser ? L'ETRANGER – Et cependant, nous le voyons, c'est à cette uniformité même que tend la loi, comme un homme buté et ignorant, qui ne permet à personne de rien faire contre son ordre, ni même de lui poser une question, lors même qu'il viendrait à quelqu'un une idée nouvelle, préférable à ce qu'il a prescrit lui-même. SOCRATE LE JEUNE – C'est vrai. La loi agit réellement à l'égard de chacun de nous comme tu viens de le dire. »
Platon
Thèse principale : La loi ne peut pas être universellement applicable car elle est souvent faite en ignorance des complexités individuelles et de la dynamique du monde humain.
« Ce n'est pas pour les richesses ni pour les honneurs que les gens de bien consentent a? gouverner : ils ne souhaitent aucunement e?tre conside?re?s comme des salarie?s en exerc?ant ouvertement leur fonction de commander contre un salaire, pas plus qu'ils ne souhaitent e?tre traite?s de voleurs en retirant personnellement de leur fonction des avantages occultes. Ils ne le font pas davantage en vue des honneurs, car ils ne recherchent pas les honneurs. Il est donc ne?cessaire que la perspective d'une punition vienne les contraindre a? s'engager, s'ils doivent consentir a? prendre le commandement. De la? vient, pour celui qui s'engage spontane?ment dans l'exercice du gouvernement sans avoir subi la pression de la contrainte, le risque de s'attacher une re?putation de?shonorante. Or, la punition la plus se?ve?re est d'e?tre commande? par quelqu'un de plus me?diocre que soi, si on ne consent pas a? gouverner soi-me?me. C'est parce qu'ils redoutent cette punition, me semble-t-il, que les gens valeureux prennent le pouvoir quand ils le font. Ils s'engagent alors dans l'exercice du gouvernement sans rechercher leur inte?re?t personnel, ni comme s'ils en attendaient de l'agre?ment, mais bien par ne?cessite?, et parce qu'il ne leur est pas loisible de confier le pouvoir a? des gens meilleurs qu'eux-me?mes, ou tout simplement semblables a? eux. Si, d'aventure, une cite? compose?e d'hommes de bien venait a? exister, l'abstention des fonctions de gouvernement serait l'objet de bien des rivalite?s, comme on le fait a? pre?sent pour parvenir a? gouverner, et il serait tout a? fait manifeste que le gouvernant ve?ritable n'est pas dispose? naturellement a? rechercher son inte?re?t personnel, mais bien celui du sujet qu'il gouverne. »
Platon, La Re?publique
Thèse principale : Ce n'est pas pour les richesses ni pour les honneurs que les gens de bien consentent à gouverner : ils ne souhaitent aucunement être considérés comme des salariés en exerçant ouvertement leur fonction de commander contre un salaire, pas plus qu'ils ne souhaitent être traités de voleurs en retirant personnellement de leur fonction des avantages occultes.
« L'ETRANGER – Pourquoi est-il nécessaire de faire des lois, si la loi n'est pas ce qu'il y a de plus droit ? Il nous faut en trouver la raison. SOCRATE LE JEUNE (1) – Oui, sans contredit. L'ETRANGER – N'y a-t-il pas, chez vous, comme dans les autres cités, des exercices physiques, pratiqués par des hommes en groupe, où l'on entre en compétition, soit à la course, soit à d'autres épreuves ? SOCRATE LE JEUNE – Oui, certes, et il y en a même beaucoup. L'ETRANGER – Eh bien, remettons-nous en mémoire les instructions que donnent, en pareilles circonstances, ceux qui dirigent l'entraînement selon les règles. SOCRATE LE JEUNE – Lesquelles ? L'ETRANGER – Ils pensent qu'il n'y a pas lieu d'entrer dans le détail pour s'adapter à chaque cas individuel, en donnant des instructions qui s'adaptent à la condition physique de chacun. Au contraire, ils estiment qu'il faut envisager les choses en plus gros, en donnant des instructions qui seront avantageuses pour le corps, et ce dans la majorité des cas et pour un grand nombre de gens. SOCRATE LE JEUNE – Bien. L'ETRANGER – Voilà bien pourquoi, imposant le même entraînement à des groupes de gens, ils les font commencer en même temps et arrêter au même moment, à la course, à la lutte et dans tous les exercices physiques. SOCRATE LE JEUNE – C'est bien le cas, oui. L'ETRANGER – Il nous faut également penser que le législateur, qui doit donner à ses troupeaux des ordres en matière de justice ainsi que de contrats mutuels, ne sera jamais en mesure, en édictant des prescriptions pour tous les membres du groupe, d'appliquer à chaque individu la règle précise qui lui convient. SOCRATE LE JEUNE – Sur ce point, du moins, c'est vraisemblable. L'ETRANGER – Il édictera plutôt, j'imagine, la règle qui convient au grand nombre dans la plupart des cas, et c'est de cette façon, en gros, qu'il légiférera pour chacun, qu'il mette les lois par écrit ou qu'il procède sans recourir à l'écriture, en légiférant au moyen des coutumes ancestrales. SOCRATE LE JEUNE – C'est juste. L'ETRANGER – Bien sûr que c'est juste. Car Socrate, comment pourrait-il y avoir quelqu'un qui serait capable, à tout instant de la vie, de venir s'asseoir auprès d'un chacun pour lui prescrire précisément ce qu'il lui convient de faire ? »
Platon, Le Politique (IVe siècle avant J.C.)
Thèse principale : « La loi est nécessaire pour s'adapter à la condition physique et psychologique commune, mais pas pour chaque individu en particulier. »
« Ce qui, assurément, est le mieux pour la cité, ce n'est ni la guerre extérieure ni la discorde interne, - et c'est une chose détestable de devoir en passer par là - ; mais ce qui est le mieux, c'est la paix entre les hommes associée à une bienveillance mutuelle des sentiments. Aussi, le fait pour une cité de se dompter elle-même, pour ainsi dire, ne doit pas être mis au nombre des choses qui valent le mieux, mais simplement de celles qui sont une nécessité. Ce serait tout comme si un corps malade qui prend la purge du médecin était jugé le mieux portant du monde, tandis que le corps qui n'en a nul besoin ne retiendrait même pas l'attention. Il en est de même pour qui penserait de la sorte le bonheur de la cité ou même d'un individu. Ce ne sera jamais un homme politique au sens vrai du terme, s'il a en vue seulement et avant tout les guerres à mener à l'extérieur ; ce ne sera pas davantage un législateur scrupuleux, s'il ne se résout pas à légiférer sur les choses de la guerre en vue de la paix, plutôt que de légiférer sur les choses de la paix en vue de la guerre. »
Platon, Les Lois (347 av. J.-C.)
Thèse principale : La paix entre les hommes est ce qui vaut le mieux pour la cité.
« SOCRATE - Les recettes de cuisine, tu sais bien que tu n'y connais rien ? ALCIBIADE - Rien du tout. S. - Est-ce que tu as une opinion personnelle sur la fac?on de s'y prendre et en changes-tu, ou bien est-ce que tu t'en remets a? celui qui sait ? A. - Je m'en remets a? celui qui sait. S. - Ou encore : si tu naviguais en mer, est-ce que tu aurais une opinion sur la position a? donner a? la barre, et en changerais-tu, faute de savoir, ou bien, t'en remettant au pilote, te tiendrais-tu tranquille ? A. - Je m'en remettrais au pilote. S. - Tu ne varies donc pas sur les choses que tu ignores, si tu sais que tu les ignores. A. - Il me semble que non. S. - Ainsi, tu comprends que les erreurs de conduite e?galement re?sultent de cette ignorance qui consiste a? croire qu'on sait ce qu'on ne sait pas ? A. - Que veux-tu dire par la? ? S. - Nous n'entreprenons de faire une chose que lorsque nous pensons savoir ce que nous faisons ? A. - Oui. S. - Ceux qui ne pensent pas le savoir s'en remettent a? d'autres ? A. - Sans doute. S. - Ainsi les ignorants de cette sorte ne commettent pas d'erreur dans la vie, parce qu'ils s'en remettent a? d'autres de ce qu'ils ignorent. A. - Oui. S. - Quels sont donc ceux qui se trompent ? Je ne pense pas que ce soient ceux qui savent ? A. - Non, certes. S. - Alors, puisque ce ne sont ni ceux qui savent, ni ceux des ignorants qui savent qu'ils ne savent pas, restent ceux qui pensent qu'ils savent, bien qu'ils ne sachent pas. »
Platon, Alcibiade majeur (vers 431 av. J.C.)
Thèse principale : On ne se trompe que lorsqu'on croit savoir ce qu'on ne sait pas
« SOCRATE – Celui qui garde son injustice au lieu d'en être délivré est le plus malheureux de tous. POLOS – Cela semble certain. SOCRATE – N'est-ce pas précisément le cas de l'homme qui, tout en commettant les crimes les plus abominables, et en vivant dans la plus parfaite injustice, réussit à éviter les avertissements, les châtiments, le paiement de sa peine, comme tu dis qu'y est parvenu cet Archélaos (1), ainsi que tous les tyrans, les orateurs et les hommes d'État les plus puissants ? POLOS – C'est vraisemblable. SOCRATE – Quand je considère le résultat auquel aboutissent les gens de cette sorte, je les comparerais volontiers à un malade qui, souffrant de mille maux très graves, parviendrait à ne point rendre de comptes aux médecins sur ses maladies et à éviter tout traitement, craignant comme un enfant l'application du fer et du feu (2) parce que cela fait mal. N'est-ce point ton avis ? POLOS – Tout à fait. SOCRATE – C'est sans doute qu'il ne saurait pas le prix de la santé et d'une bonne constitution. A en juger par les principes que nous avons reconnus vrais, ceux qui cherchent à ne pas rendre de comptes à la justice, Polos, pourraient bien être également des gens qui voient ce qu'elle comporte de douloureux mais qui sont aveugles à ce qu'elle a d'utile, et qui ne savent pas combien il est plus lamentable de vivre avec une âme malsaine, c'est-à-dire corrompue, injuste et impure, qu'avec un corps malsain. De là tous leurs efforts pour échapper à la punition, pour éviter qu'on les débarrasse du plus grand des maux. »
Platon, Gorgias (autour de 387 av. J.-C.)
Thèse principale : Celui qui garde son injustice au lieu d'en être délivré est le plus malheureux de tous.
« Sans contredit, ce ne sont pas là —nous tenons à le déclarer à cette heure— de véritables constitutions ; et ce ne sont pas non plus des lois justes, toutes celles qui n'ont pas été instituées dans l'intérêt commun de l'ensemble de la cité. Mais quand elles ont été instituées en faveur de quelques-uns, nous qualifions ceci de “partisans” et non pas de “citoyens”, et lorsqu'ils parlent de leurs droits, ils parlent pour ne rien dire. Si nous tenons ce discours, c'est pour signifier que, dans ta cité, nous ne donnerons le pouvoir à quiconque ni parce qu'il est riche ni parce qu'il possède un autre avantage du même genre, qu'il s'agisse de la force, de la taille ou de la naissance. Mais celui qui obéit le mieux aux lois établies et remporte sur ce point la victoire dans la cité, c'était à celui-là, déclarons-nous, que doit revenir le service des lois dans la cité : le plus haut poste dans ce service doit revenir au premier, le second au concurrent qui se classe deuxième et ainsi de suite proportionnellement pour les autres postes à attribuer. Or, si j'ai appelé “serviteur” des lois“ ceux que l'on appelle aujourd'hui ”gouvernants”, ce n'est pas pour le plaisir de forger des mots nouveaux, c'est plutôt parce que, à mon avis, c'est de cela plus que tout le reste que dépend la sauvegarde de la cité sur son contraire. »
Platon, Les Lois, IVe siècle avant JC
Thèse principale : Sans contredit, ce ne sont pas là des lois justes. Elles ne servent pas l'intérêt commun.
« Les hommes doivent nécessairement établir des lois et vivre selon ces lois,sinon rien ne permet de les distinguer des bêtes les plus sauvages à tous égards. Laraison en est la suivante : aucun être humain ne possède naturellement le don deconnaître ce qui est le plus profitable aux hommes en tant que citoyens ; et même s’ille connaissait, il ne serait pas toujours en mesure de vouloir et de faire le meilleur.Tout d’abord, il est difficile de reconnaître que le véritable art politique doit se souciernon de l’intérêt particulier, mais de l’intérêt général, car l’intérêt général apporte auxcités une cohésion que l’intérêt particulier fait voler en éclats ; difficile aussi dereconnaître que la consolidation de l’intérêt commun au détriment de l’intérêtparticulier profite à la fois à l’intérêt commun et à l’intérêt particulier, à l’un et à l’autreindissociablement. En second lieu, supposons un homme suffisamment avancé danscet art pour savoir qu’il en est ainsi en vertu d’une nécessité naturelle ; supposons,en outre, que cet homme règne sur la cité sans avoir à lui rendre de comptes, enmaître absolu ; même en ce cas, il ne pourrait jamais demeurer inébranlable dansses convictions, c’est-à-dire continuer, toute sa vie durant, à donner la primauté àl’intérêt général et à subordonner l’intérêt particulier à l’intérêt général. Au contraire,la nature mortelle le poussera toujours à désirer insatiablement et à agirégoïstement. »
Platon, Les Lois (348 av. J.-C.)
Thèse principale : Les hommes doivent établir des lois et les suivre, sinon ils ne diffèrent pas des bêtes.
SOCRATE : « J’ai bien à l’esprit, repris-je, les raisons nombreuses et de toutes sortes qui nous font dire que nous avons fondé notre cité le plus correctement possible, et je l’affirme surtout quand je réfléchis au sujet de la poésie.
GLAUCON : De quoi s’agit-il ? demanda-t-il.
SOCRATE : Du rejet absolu de cette partie de la poésie qui est imitative. (…) Par exemple, tu es d’accord, il existe de nombreux lits et de nombreuses tables.
GLAUCON : Oui, forcément.
SOCRATE : Mais les Idées* relatives à ces meubles, il n’y en a que deux, une Idée de lit et une Idée de table.
GLAUCON : Oui.
SOCRATE : Or, n’avons-nous pas aussi l’habitude de dire que chacun des artisans qui fabrique ces meubles réalise l’un les lits, l’autre les tables dont nous nous servons, le regard tourné en direction de l’Idée, et ainsi pour tous les autres objets ? Carpour ce qu’il en est de l’Idée elle-même, sûrement aucun des artisans ne la fabrique, comment le pourrait-il, en effet ?
GLAUCON : Il ne le pourrait aucunement. (…)
SOCRATE : Au nombre de ces artisans, il faut compter aussi le peintre, n’est-ce pas ?
GLAUCON : Oui, nécessairement.
SOCRATE : Mais tu vas me dire, je pense, que ce qu’il produit n’est pas véritable, et pourtant le peintre d’une certaine manière produit lui aussi un lit, n’est-ce pas ?
GLAUCON : Oui, il produit lui aussi un lit apparent.
SOCRATE : Et le fabricant de lits, ne disais-tu pas tout à l’heure qu’il ne produit pas l’Idée – qui est, affirmons nous, ce qu’est un lit – mais un lit particulier ?
GLAUCON : Je l’ai dit, en effet. (…)
SOCRATE : Eh bien, ces lits constitueront trois lits distincts. Le premier est celui qui existe par nature, celui que, selon ma pensée, nous dirions l’œuvre d’un dieu. De qui pourrait-il s’agir d’autre ?
GLAUCON : Personne, je pense.
SOCRATE : Le deuxième lit est celui que le menuisier a fabriqué.
GLAUCON : Oui, dit-il.
SOCRATE : Le troisième lit est celui que le peintre à fabrique, n’est-ce pas ?
GLAUCON : Oui.
SOCRATE : Ainsi donc, peintre, fabricant de lits, dieu, voilà les trois qui veillent aux trois espèces de lits.
GLAUCON : Oui, ce sont ces trois-là.
SOCRATE : Pour ce qui est du dieu (…), veux-tu dès lors que nous lui donnions le nom de créateur naturel de cet être, ou quelque autre nom du même genre ?
GLAUCON : Ce serait juste, en effet, dit-il, puisqu’il a produit par nature cet être et tous les autres.
SOCRATE : Et qu’en est-il du menuisier ? Ne l’appellerons-nous pas artisan du lit ?
GLAUCON : Si.
SOCRATE : Et le peintre, artisan et producteur de cet objet ?
GLAUCON : En aucune manière.
SOCRATE : Mais alors, que diras-tu de son rapport particulier au lit?
GLAUCON : Ceci, dit-il, me semble, à mon sens en tout cas, l’appellation qui lui convient le mieux : il est l’imitateur de cet objet, dont eux sont les artisans.
SOCRATE : Bien, dis-je. Tu appelles donc imitateur l’auteur d’un produit qui se tient au troisième rang par rapport à ce qui existe par nature ?
GLAUCON : Oui, exactement, dit-il.
SOCRATE : C’est donc ce que sera aussi l’auteur de tragédies, si vraiment il est imitateur : il sera naturellement troisième après le roi et la vérité, et tous les autres imitateurs pareillement ?
GLAUCON : Cela risque d’être le cas.
SOCRATE : Nous voici tombés d’accord sur l’imitateur. Mais réponds à la question suivante concernant le peintre : à ton avis, ce qu’il entreprend d’imiter, est-ce cet être unique qui existe pour chaque chose par nature, ou s’agit-il des ouvrages des artisans ?
GLAUCON : Ce sont les ouvrages des artisans, dit-il.
SOCRATE : Tels qu’ils existent ou tels qu’ils apparaissent ? Cette distinction doit aussi être faite.
GLAUCON : Que veux-tu dire ? demanda-t-il.
SOCRATE : Ceci : un lit, si tu le regardes sous un certain angle, ou si tu le regardes de face, ou de quelque autre façon, est-il différent en quoi que ce soit de ce qu’il est lui-même, ou bien paraît-il différent tout en ne l’étant aucunement ? N’est-ce pas le cas pour tout autre objet ?
GLAUCON : C’est ce que tu viens de dire, dit-il, il semble différent, mais il ne l’est en rien.
SOCRATE : À présent, considère le point suivant. Dans quel but l’art de la peinture a-t-il été créé pour chaque objet ? Est-ce en vue de représenter imitativement, pour chaque être, ce qu’il est, ou pour chaque apparence, de représenter comment elle apparaît ? La peinture est-elle une imitation de l’apparence ou de la vérité ?
GLAUCON : De l’apparence, dit-il.
SOCRATE : L’art de l’imitation est donc bien éloigné du vrai, et c’est apparemment pour cette raison qu’il peut façonner toutes choses : pour chacune, en effet, il n’atteint qu’une petite partie, et cette partie n’est elle-même qu’un simulacre. C’est ainsi, par exemple, que nous dirons que le peintre peut nous peindre un cordonnier, un menuisier, et tous les autres artisans, sans rien maîtriser de leur art. Et s’il est bon peintre, il trompera les enfants et les gens qui n’ont pas toutes leurs facultés en leur montrant de loin le dessin qu’il a réalisé d’un menuisier, parce que ce dessin leur semblera le menuisier réel.
GLAUCON : Oui, assurément. (…)
SOCRATE : Par conséquent, posons que tous les experts en poésie, à commencer par Homère, sont des imitateurs des simulacres de la vertu et de tous les autres simulacres qui inspirent leurs compositions poétiques, et qu’ils n’atteignent pas la vérité.
Thèse principale : La poésie imitative est rejetée au profit de la représentation de la vérité qui existe par nature. Les imitateurs se trouvent nécessairement à un troisième rang après les créateurs naturels et les artisans. Le peintre, lui, ne produit pas l'original mais une représentation. Il s'agit donc d'un imitateur.