« La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de la force contre un de ses membres est de l'empêcher de nuire aux autres. Contraindre quiconque pour son propre bien, physique ou moral, ne constitue pas une justification suffisante. Un homme ne peut pas être légitimement contraint d'agir ou de s'abstenir sous prétexte que ce serait meilleur pour lui, que cela le rendrait plus heureux ou que, dans l'opinion des autres, agir ainsi serait sage ou même juste. Ce sont certes de bonnes raisons pour lui faire des remontrances, le raisonner, le persuader ou le supplier, mais non pour le contraindre ou lui causer du tort s'il agit autrement. La contrainte ne se justifie que lorsque la conduite dont on désire détourner cet homme risque de nuire à quelqu'un d'autre. Le seul aspect de la conduite d'un individu qui soit du ressort de !a société est celui qui concerne les autres. Mais pour ce qui ne concerne que lui, son indépendance est, de droit, absolue. Sur lui-même, sur son corps et son esprit, l'individu est souverain. »
Mill, De la Liberté
Thèse principale : La contrainte ne se justifie que lorsqu'on protège les autres contre des dommages potentiels. L'individu est souverain sur son propre bien-être. »
« On ne devrait jamais admettre, selon moi, l'excuse qui consiste à atténuer un acte coupable sous prétexte qu'il est naturel, ou qu'il est inspiré par un sentiment naturel. Il n'a guère été commis de mauvaises actions qui ne soient parfaitement naturelles, et dont les mobiles n'aient été des sentiments parfaitement naturels. Par conséquent, cela ne constitue pas une excuse au regard de la raison, mais il est tout à fait “naturel” que c'en soit une aux yeux d'une foule de gens, car pour eux l'expression signifie qu'ils éprouvent un sentiment semblable à celui du criminel. Quand ils disent d'une chose dont ils ne peuvent nier le caractère condamnable, qu'elle est néanmoins naturelle, ils veulent dire qu'ils peuvent imaginer qu'eux-mêmes soient tentés de la commettre. La plupart des gens éprouvent une indulgence considérable envers toutes les actions dont ils sentent une source possible à l'intérieur d'eux-mêmes, réservant leur rigueur à des actions, peut-être moins mauvaises en réalité, dont ils ne peuvent comprendre en aucune manière qu'on puisse les commettre. Si une action les persuade (souvent sur des bases très contestables) que la personne qui l'a commise ne leur ressemble en rien, il est rare qu'ils mettent beaucoup de soin à examiner quel degré précis de blâme elle mérite, ou même s'il est justifié de porter sur elle une condamnation quelconque. Ils mesurent le degré de culpabilité par la force de leur antipathie, et de là vient que des différences d'opinion et même des différences de goûts ont suscité une aversion morale aussi intense que les crimes les plus atroces. »
Mill, La Nature
Thèse principale : On ne devrait jamais admettre qu'un acte coupable soit naturel ou inspiré par un sentiment naturel, ce qui constitue une excuse.
« Si, comme je le crois, les sentiments moraux ne sont pas innés, mais acquis, ils n'en sont pas moins, pour cela, naturels. Il est naturel à l'homme de parler, de raisonner, de bâtir des villes, de cultiver le sol, quoique ce soient là des facultés acquises. Les sentiments moraux, à la vérité, ne font pas partie de notre nature, si on entend par là qu'ils devraient être présents chez nous tous, à un degré appréciable quelconque ; fait regrettable, sans doute, et reconnu par ceux qui croient le plus fortement à l'origine transcendante de ces sentiments. Cependant, comme les autres aptitudes acquises, la faculté morale, si elle ne fait pas partie de notre nature, s'y développe naturellement ; comme les autres facultés, elle est capable de prendre naissance spontanément, et, très faible au début, elle peut être portée par la culture à un haut degré de développement. Malheureusement aussi, en recourant autant qu'il est nécessaire aux sanctions extérieures et en utilisant l'influence des premières impressions, on peut la développer dans n'importe quelle direction, ou presque ; en sorte qu'il n'y a guère d'idée, si absurde ou si malfaisante qu'elle soit, qu'on ne puisse imposer à l'esprit humain en lui donnant, par le jeu de ces influences, toute l'autorité de la conscience. »
Mill, De l'Utilitarisme
Thèse principale : Si les sentiments moraux sont acquis, ils n'en sont pas moins naturels et s'y développent spontanément. »
« S'il était interdit de remettre en question la philosophie (1) newtonienne, l'humanité ne pourrait aujourd'hui la tenir pour vraie en toute certitude. Les croyances pour lesquelles nous avons le plus de garantie n'ont pas d'autre sauvegarde qu'une invitation constante au monde entier de prouver qu'elles ne sont pas fondées. Si le défi n'est pas relevé - ou s'il est relevé et que la tentative échoue - nous demeurerons assez éloignés de la certitude, mais nous aurons fait de notre mieux dans l'état actuel de la raison humaine : nous n'aurons rien négligé pour donner à la vérité une chance de nous atteindre. Les lices (2) restant ouvertes, nous pouvons espérer que s'il existe une meilleure vérité, elle sera découverte lorsque l'esprit humain sera capable de la recevoir. Entre temps, nous pouvons être sûrs que notre époque a approché la vérité d'aussi près que possible. Voilà toute la certitude à laquelle peut prétendre un être faillible, et la seule manière d'y parvenir. »
Mill, De la Liberté
Thèse principale : Notre certitude réside dans notre engagement à prouver qu'elle est faible.
« Si le cours naturel des choses était parfaitement bon et satisfaisant, toute action serait une ingérence inutile qui, ne pouvant améliorer les choses, ne pourrait que les rendre pires. Ou, si tant est qu'une action puisse être justifiée, ce serait uniquement quand elle obéit directement aux instincts, puisqu'on pourrait éventuellement considérer qu'ils font partie de l'ordre spontané de la nature ; mais tout ce qu'on ferait de façon préméditée et intentionnelle serait une violation de cet ordre parfait. Si l'artificiel ne vaut pas mieux que le naturel, à quoi servent les arts de la vie ? Bêcher, labourer, bâtir, porter des vêtements sont des infractions directes au commandement de suivre la nature. Tout le monde déclare approuver et admirer nombre de grandes victoires de l'art sur la nature : joindre par des ponts des rives que la nature avait séparées, assécher des marais naturels, creuser des puits, amener à la lumière du jour ce que la nature avait enfoui à des profondeurs immenses dans la terre, détourner sa foudre par des paratonnerres, ses inondations par des digues, son océan par des jetées. Mais louer ces exploits et d'autres similaires, c'est admettre qu'il faut soumettre les voies de la nature et non pas leur obéir ; c'est reconnaître que les puissances de la nature sont souvent en position d'ennemi face à l'homme, qui doit user de force et d'ingéniosité afin de lui arracher pour son propre usage le peu dont il est capable, et c'est avouer que l'homme mérite d'être applaudi quand ce peu qu'il obtient dépasse ce qu'on pouvait espérer de sa faiblesse physique comparée à ces forces gigantesques. Tout l'éloge de la civilisation, de l'art ou de l'invention revient à critiquer la nature, à admettre qu'elle comporte des imperfections, et que la tâche et le mérite de l'homme sont de chercher en permanence à les corriger ou les atténuer. »
Mill, La Nature
Thèse principale : Si l'ordre naturel des choses n'est pas bon, toute action serait inutile et nuisible. Les actions humaines qui obéissent aux instincts sont acceptables. Mais ce qu'on fait intentionnellement est une violation du commandement de suivre la nature.
« Incontestablement, il est possible de vivre sans bonheur, c'est ce que font involontairement les dix-neuf vingtièmes de l'humanité, même dans les parties du monde actuel qui sont le moins plongées dans la barbarie : et c'est ce que sont souvent appelés à faire volontairement le héros ou le martyr, pour l'amour d'un idéal qu'ils placent au-dessus de leur bonheur personnel. Mais qu'est-ce que cet idéal, sinon le bonheur des autres ou quelques-unes des conditions du bonheur ? C'est une noble chose que d'être capable de renoncer entièrement à sa part de bonheur ou aux chances de l'atteindre ; mais, en fin de compte, il faut bien que ce sacrifice de soi-même soit fait en vue d'une fin : il n'est pas sa fin à lui-même ; et si l'on nous dit que sa fin n'est pas le bonheur, mais la vertu, qui vaut mieux que le bonheur, je demande alors ceci : le héros ou le martyr accompliraient-il ce sacrifice s'ils ne croyaient pas qu'il dût épargner à d'autres des sacrifices du même genre ? L'accompliraient-ils s'ils pensaient que leur renonciation au bonheur pour eux-mêmes ne dût avoir d'autre résultat pour leurs semblables que de leur faire partager le même sort et de les placer eux aussi dans la condition de gens qui ont renoncé au bonheur ? Honneur à ceux qui sont capables de renoncer pour eux-mêmes aux jouissances personnelles que donne la vie, quand ils contribuent précieusement par un tel renoncement à accroître la somme du bonheur dans le monde ! »
Mill, L'Utilitarisme
Thèse principale : Incontestablement, il est possible de vivre sans bonheur : faire ce sacrifice de soi-même pour la vertu.
« En s'écartant, même sans le vouloir, de la vérité, on contribue beaucoup à diminuer la confiance que peut inspirer la parole humaine, et cette confiance est le fondement principal de notre bien-être social actuel ; disons même qu'il ne peut rien y avoir qui entrave davantage les progrès de la civilisation, de la vertu, de toutes les choses dont le bonheur humain dépend pour la plus large part, que l'insuffisante solidité d'une telle confiance. C'est pourquoi, nous le sentons bien, la violation, en vue d'un avantage présent, d'une règle dont l'intérêt est tellement supérieur n'est pas une solution ; c'est pourquoi celui qui, pour sa commodité personnelle ou celle d'autres individus, accomplit, sans y être forcé, un acte capable d'influer sur la confiance réciproque que les hommes peuvent accorder à leur parole, les privant ainsi du bien que représente l'accroissement de cette confiance, et leur infligeant le mal que représente son affaiblissement, se comporte comme l'un de leurs pires ennemis. Cependant c'est un fait reconnu par tous les moralistes que cette règle même, aussi sacrée qu'elle soit, peut comporter des exceptions : ainsi - et c'est la principale - dans le cas où, pour préserver quelqu'un (et surtout un autre que soi-même) d'un grand malheur immérité, il faudrait dissimuler un fait (par exemple une information à un malfaiteur ou de mauvaises nouvelles à une personne dangereusement malade) et qu'on ne pût le faire qu'en niant le fait. Mais pour que l'exception ne soit pas élargie plus qu'il n'en est besoin et affaiblisse le moins possible la confiance en matière de véracité, il faut savoir la reconnaître et, si possible, en marquer les limites. »
Mill, L'Utilitarisme
Thèse principale : En s'écartant, même sans le vouloir, de la vérité, on contribue beaucoup à diminuer la confiance que peut inspirer la parole humaine, et cette confiance est le fondement principal de notre bien-être social actuel.
« Si tous les hommes moins un partageaient la même opinion, ils n'en auraient pas pour autant le droit d'imposer silence à cette personne, pas plus que celle-ci, d'imposer silence aux hommes si elle en avait le pouvoir. Si une opinion n'était qu'une possession personnelle, sans valeur pour d'autres que son possesseur ; si d'être gêné dans la jouissance de cette possession n'était qu'un dommage privé, il y aurait une différence à ce que ce dommage fût infligé à peu ou à beaucoup de personnes. Mais ce qu'il y a de particulièrement néfaste à imposer silence à l'expression d'une opinion, c'est que cela revient à voler l'humanité : tant la postérité que la génération présente, les détracteurs de cette opinion bien davantage que ses détenteurs. Si l'opinion est juste, on les prive de l'occasion d'échanger l'erreur pour la vérité ; si elle est fausse, ils perdent un bénéfice presque aussi considérable : une perception plus claire et une impression plus vive de la vérité que produit sa confrontation avec l'erreur. »
Mill, De la Liberté
Thèse principale : Si tous les hommes moins un partageaient la même opinion, ils n'en auraient pas pour autant le droit d'imposer silence à cette personne, pas plus que celle-ci, d'imposer silence aux hommes si elle en avait le pouvoir.
« De même que les autres tyrannies, la tyrannie de la majorité inspirait - et inspire encore généralement - de la crainte d'abord parce qu'elle transparaissait dans les actes des autorités publiques. Mais les gens réfléchis s'aperçurent que, lorsque la société devient le tyran - lorsque la masse en vient à opprimer l'individu - ses moyens de tyranniser ne se limitent pas aux actes qu'elle impose à ses fonctionnaires politiques. La société applique les décisions qu'elle prend. Si elle en prend de mauvaises, si elle veut ce faisant s'ingérer dans des affaires qui ne sont pas de son ressort, elle pratique une tyrannie sociale d'une ampleur nouvelle - différente des formes d'oppression politique qui s'imposent à coups de sanctions pénales - tyrannie qui laisse d'autant moins d'échappatoire qu'elle va jusqu'à se glisser dans les plus petits détails de la vie, asservissant ainsi l'âme elle-même. Se protéger contre la tyrannie du magistrat ne suffit donc pas. Il faut aussi se protéger contre la tyrannie de l'opinion et du sentiment dominants, contre la tendance de la société à imposer, par d'autres moyens que les sanctions pénales, ses propres idées et ses propres pratiques comme règles de conduite à ceux qui ne seraient pas de son avis. Il faut encore se protéger contre sa tendance à entraver le développement - sinon à empêcher la formation - de toute individualité qui ne serait pas en harmonie avec ses mœurs et à façonner tous les caractères sur un modèle préétabli. »
Mill, De la Liberté
Thèse principale : La tyrannie de la majorité contraint l'individu à suivre ses décisions.
« Le droit inhérent (1) à la société d'opposer aux crimes qui la visent des mesures préventives, suggère les limites évidentes de cette idée selon laquelle la mauvaise conduite purement privée n'offre pas matière à prévention ou à punition. L'ivresse, par exemple, n'est pas ordinairement un sujet normal d'intervention législative ; mais je trouverais parfaitement légitime qu'on impose une restriction spéciale, personnelle à un homme convaincu de quelque violence envers autrui sous l'influence de la boisson, et telle que si on le trouve ivre ensuite, il soit passible d'une amende, et que s'il commet un nouveau délit la punition reçue soit plus sévère. S'enivrer, pour une personne que l'ivresse pousse à nuire à autrui, est un crime envers les autres. De même l'oisiveté - sauf si la personne est à la charge du public, ou si son oisiveté constitue une rupture de contrat - ne peut sans tyrannie faire l'objet de punitions légales. Mais si par oisiveté, ou par une raison facilement évitable, un homme manque à ses devoirs légaux envers autrui, comme d'entretenir ses enfants, ce n'est pas un acte de tyrannie que le forcer à remplir ses obligations en travaillant si on ne trouve pas d'autres moyens. »
Mill, De la Liberté
Thèse principale : Le droit inhérent à l'opposition des crimes à prévenir est limité par la mauvaise conduite privée qui ne donne pas matière à prévention ou punition. L'ivresse, par exemple, n'est pas ordinairement un sujet d'intervention législative. Mais imposer une restriction personnelle à un homme convaincu de violence envers autrui sous l'influence de la boisson est légitime. S'enivrer si l'ivresse pousse à nuire à autrui est un crime envers les autres.
« La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de la force contre un de ses membres est de l'empêcher de nuire aux autres. Contraindre quiconque pour son propre bien, physique ou moral, ne constitue pas une justification suffisante. Un homme ne peut pas être légitimement contraint d'agir ou de s'abstenir sous prétexte que ce serait meilleur pour lui, que cela le rendrait plus heureux ou que, dans l'opinion des autres, agir ainsi serait sage ou même juste. Ce sont certes de bonnes raisons pour lui faire des remontrances, le raisonner, le persuader ou le supplier, mais non pour le contraindre ou lui causer du tort s'il agit autrement. La contrainte ne se justifie que lorsque la conduite dont on désire détourner cet homme risque de nuire à quelqu'un d'autre. Le seul aspect de la conduite d'un individu qui soit du ressort de la société est celui qui concerne les autres. Mais pour ce qui ne concerne que lui, son indépendance est, de droit, absolue. Sur lui-même, sur son corps et son esprit, l'individu est souverain. »
Mill
Thèse principale : La contrainte ne se justifie que lorsque la conduite dont on désire détourner quelqu'un risque de nuire à quelqu'un d'autre.
« La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de la force contre un de ses membres est de l'empêcher de nuire aux autres. Contraindre quiconque pour son propre bien, physique ou moral, ne constitue pas une justification suffisante. Un homme ne peut pas être légitimement contraint d'agir ou de s'abstenir sous prétexte que ce serait meilleur pour lui, que cela le rendrait plus heureux ou que, dans l'opinion des autres, agir ainsi serait sage ou même juste. Ce sont certes de bonnes raisons pour lui faire des remontrances, le raisonner, le persuader ou le supplier, mais non pour le contraindre ou lui causer du tort s'il agit autrement. La contrainte ne se justifie que lorsque la conduite dont on désire détourner cet homme risque de nuire à quelqu'un d'autre. Le seul aspect de la conduite d'un individu qui soit du ressort de la société est celui qui concerne les autres. Mais pour ce qui ne concerne que lui, son indépendance est, de droit, absolue. Sur lui-même, sur son corps et son esprit, l'individu est souverain. »
Mill, De la Liberté
Thèse principale : La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de la force contre un de ses membres est de l'empêcher de nuire aux autres. Contraindre quiconque pour son propre bien, physique ou moral, ne constitue pas une justification suffisante. La contrainte ne se justifie que lorsque la conduite dont on désire détourner cet homme risque de nuire à quelqu'un d'autre.
« Ceux qui profitent de conditions d'existence tolérables, lorsqu'ils ne trouvent pas dans leur vie assez de jouissances pour qu'elle leur devienne précieuse, doivent, le plus souvent, ne s'en prendre qu'à eux-mêmes. Quand on ne s'attache à rien, ni dans la vie publique, ni dans la vie privée, les attraits que peut offrir l'existence sont bien diminués ; en tout cas, ils perdent peu à peu de leur valeur quand approche le moment où tous les intérêts égoïstes doivent disparaître avec la mort ; au contraire, lorsqu'on laisse après soi des êtres qui sont l'objet d'un attachement personnel et surtout lorsqu'on a en même temps entretenu en sol une sympathie fraternelle pour les intérêts collectifs de l'humanité, la vie intéresse aussi vivement à la veille de la mort que dans la pleine vigueur de la jeunesse et de la santé. Quand la vie ne donne pas satisfaction, c'est, immédiatement après l'égoïsme, à l'absence de culture qu'il faut l'attribuer. Un esprit cultivé - et je n'entends pas par là celui du philosophe, mais tout esprit qui a pu puiser aux sources de la connaissance et qu'on a suffisamment habitué à exercer ses facultés - trouve des sources inépuisables d'intérêt dans tout ce qui l'entoure : dans les choses de la nature, les œuvres d'art, les créations de la poésie, les événements de l'histoire, les voies suivies par l'humanité dans le passé et dans le présent et les perspectives ainsi ouvertes sur l'avenir. »
Mill, De l'Utilitarisme
Thèse principale : Ceux qui profitent de conditions d’existence tolérables et ne trouvent pas suffisamment de jouissances doivent s’en prendre à eux-mêmes. Lorsqu’on ne s’attache à rien, la vie intéresse moins fortement à la veille de la mort.
« Nul ne conteste qu'on doive élever et instruire la jeunesse de façon à lui faire profiter des acquis de l'expérience humaine. Mais c'est là le privilège et la condition propre d'un être humain dans la maturité de ses facultés que de se servir de l'expérience et de l'interpréter à sa façon. C'est à lui de découvrir ce qui, dans l'expérience transmise, est applicable à sa situation et à son caractère. Les traditions et les coutumes des autres sont, jusqu'à un certain point, des témoignages de ce que leur expérience leur a appris, et elles justifient une présomption (1) qui, comme telle, est digne de respect. Mais il se peut en premier lieu que l'expérience des autres soit trop étroite, ou qu'ils l'aient mal interprétée ; il se peut deuxièmement que leur interprétation soit juste sans toutefois convenir à un individu particulier. Les coutumes sont faites pour les vies et les caractères ordinaires ; mais un individu peut avoir une vie et un caractère extraordinaires. Troisièmement, même si les coutumes sont à la fois bonnes en soi et adaptées à l'individu, il se peut que se conformer à la coutume uniquement en tant que telle n'entretienne ni ne développe en lui aucune des qualités qui sont l'attribut distinctif de l'être humain. Les facultés humaines de la perception, du jugement, du discernement (2), de l'activité intellectuelle, et même la préférence morale, ne s'exercent qu'en faisant un choix. Celui qui n'agit jamais que suivant la coutume ne fait pas de choix. Il n'apprend nullement à discerner ou à désirer ce qui vaut mieux. »
Mill
Thèse principale : Nous avons tous besoin d'apprendre et d'être instruits, mais chacun doit faire ce qui est mieux pour lui-même.
« Le despotisme de la coutume est partout l'obstacle qui défie le progrès humain, parce qu'il livre une dispute incessante à cette disposition de viser mieux que l'ordinaire, et qu'on appelle, suivant les circonstances, esprit de liberté, esprit de progrès et d'amélioration. L'esprit de progrès n'est pas toujours un esprit de liberté, car il peut chercher à imposer le progrès à un peuple réticent ; et l'esprit de liberté, quand il résiste à de tels efforts, peut s'allier localement et temporairement aux adversaires du progrès ; mais la seule source d'amélioration intarissable et permanente du progrès est la liberté, puisque grâce à elle, il peut y avoir autant de foyers de progrès que d'individus. Quoi qu'il en soit, le principe progressif, sous ses deux formes d'amour de la liberté et d'amour de l'amélioration, s'oppose à l'empire de la Coutume, car il implique au moins l'affranchissement de ce joug ; et la lutte entre ces deux forces constitue le principal intérêt de l'histoire de l'humanité. »
Mill, De la Liberté
Thèse principale : Le progrès est freiné par l'obstacle du despotisme de la coutume.
« C'est seulement à partir du moment où la condition de la nature humaine est devenue hautement artificielle qu'on a conçu l'idée - ou, selon moi, qu'il a été possible de concevoir l'idée - que la bonté est naturelle : car ce n'est qu'après une longue pratique d'une éducation artificielle que les bons sentiments sont devenus si habituels, et ont si bien pris le dessus sur les mauvais, qu'ils se manifestent spontanément quand les circonstances le demandent. A l'époque où l'humanité a été plus proche de son état naturel, les observateurs plus civilisés d'alors voyaient l'homme “naturel” comme une sorte d'animal sauvage, se distinguant des autres animaux principalement par sa plus grande astuce : ils considéraient toute qualité estimable du caractère comme le résultat d'une sorte de dressage, expression par laquelle les anciens philosophes désignaient souvent la discipline qui convient aux êtres humains. La vérité est qu'on peine à trouver un seul trait d'excellence dans le caractère de l'homme qui ne soit en nette contradiction avec les sentiments spontanés de la nature humaine. »
Mill, La Nature
Thèse principale :
C'est seulement à partir du moment où la condition naturelle humaine a été devenue artificiellement haute qu'on peut concevoir l'idée que la bonté est naturelle.
« Le fait seul de vivre en société impose à chacun une certaine ligne de conduite envers autrui. Cette conduite consiste premièrement, à ne pas nuire aux intérêts d'autrui ou plutôt à certains de ces intérêts qui, soit par disposition expresse légale, soit par accord tacite, doivent être considérés comme des droits ; deuxièmement, à assumer sa propre part (à fixer selon un principe équitable) de travail et de sacrifices nécessaires pour défendre la société ou ses membres contre les préjudices et les vexations. Mais ce n'est pas là tout ce que la société peut faire. Les actes d'un individu peuvent être nuisibles aux autres, ou ne pas suffisamment prendre en compte leur bien-être, sans pour autant violer aucun de leurs droits constitués. Le coupable peut alors être justement puni par l'opinion, mais non par la loi. Dès que la conduite d'une personne devient préjudiciable aux intérêts d'autrui, la société a le droit de la juger, et la question de savoir si cette intervention favorisera ou non le bien-être général est alors ouverte à la discussion. Mais cette question n'a pas lieu d'être tant que la conduite de quelqu'un n'affecte que ses propres intérêts, ou tant qu'elle n'affecte les autres que s'ils le veulent bien, si tant est que les personnes concernées sont adultes et en possession de toutes leurs facultés. Dans tous les cas, on devrait avoir liberté complète - légale et sociale - d'entreprendre n'importe quelle action et d'en supporter les conséquences. »
Mill, De la Liberté
Thèse principale : La société nous impose une certaine ligne de conduite.
« On ne peut se dispenser d'exercer autant de pression qu'il est nécessaire pour empêcher les spécimens les plus vigoureux de la nature humaine d'empiéter sur les droits des autres ; mais à cela, on trouve ample compensation, même du point de vue du développement humain. Les moyens de développement que l'individu perd par l'interdiction de satisfaire des penchants nuisibles aux autres s'obtiennent surtout aux dépens du développement d'autrui. Et lui-même y trouve une compensation, car la contrainte imposée à son égoïsme autorise du même coup le meilleur développement possible de l'aspect social de sa nature. Le fait d'être astreint à suivre les règles strictes de la justice par égard pour les autres développe les sentiments et les facultés qui ont pour objet le bien des autres. Mais le fait de se contraindre à ne pas leur déplaire dans les occasions où l'on n'est pas susceptible de leur nuire, ne développe par ailleurs rien de bon, sinon une force de caractère qui se manifestera peut-être par une résistance à la contrainte. Si l'on se soumet, cette contrainte émousse et ternit entièrement le caractère. Pour donner une chance équitable à la nature de chacun, il faut que les personnes différentes aient la permission de mener des vies différentes. Les époques où une telle latitude a été laissée sont celles qui se signalent le plus à l'attention de la postérité. Le despotisme lui-même ne produit pas ses pires effets tant qu'il laisse subsister l'individualité ; et tout ce qui écrase l'individualité est un despotisme, quel que soit le nom qu'on lui donne, qu'il prétende imposer la volonté de Dieu ou les injonctions des hommes. »
Mill, De la liberté
Thèse principale : La pression est nécessaire pour empêcher les personnes les plus puissantes d'empiéter sur les droits des autres, mais c'est compensé par l'amélioration du développement social et humain.
« On ne désire en réalité qu'une chose : le bonheur. Toute chose qu'on désire autrement qu'à titre de moyen conduisant à quelque but éloigné, et en définitive au bonheur, est désirée comme une partie même du bonheur et n'est pas désirée pour elle-même tant qu'elle n'est pas devenue une partie du bonheur. Ceux qui désirent la vertu pour elle-même la désirent, soit parce que la conscience de la posséder est un plaisir, soit parce que la conscience d'en être dépourvu est une peine, soit pour les deux raisons réunies ; car, à vrai dire, le plaisir et la peine en ce cas existent rarement séparés, mais se présentent presque toujours ensemble, la même personne éprouvant le plaisir d'avoir atteint un certain degré de vertu et la peine de ne pas s'être élevé plus haut. Si elle n'éprouvait ni ce plaisir, ni cette peine, c'est qu'elle n'aimerait pas ou ne désirerait pas la vertu, ou la désirerait seulement pour les autres avantages qu'elle pourrait lui apporter, soit à elle-même, soit aux personnes auxquelles elle tient. »
Mill, L'Utilitarisme
Thèse principale : On ne désire qu'une chose : le bonheur. Toute chose souhaitée autrement que comme moyen conduit au bonheur est souhaitée comme une partie du bonheur. Ceux qui veulent la vertu pour elle-même la veulent soit par plaisir d'y être, soit de chagrin en manquant de l'atteindre.
« Celui qui connait seulement son propre argument dans une affaire en connaît peu de chose. Il est possible que son raisonnement soit bon et que personne ne soit arrivé à le réfuter. Mais s'il est, lui aussi, incapable de réfuter le raisonnement de la partie adverse. et s'il n'en a même pas connaissance, il n'a aucune raison de préférer une opinion à une autre. La position rationnelle à adopter dans son cas serait la suspension du jugement, et faute de savoir s'en contenter, soit il se laisse conduire par l'autorité, soit il adopte, comme la majorité des gens, le parti pour lequel il éprouve le penchant le plus fort. Il ne suffit pas non plus qu'il écoute les arguments de ses adversaires de la bouche de ses propres maîtres, présentés à leur façon, et accompagnés de ce qu'ils proposent comme des réfutations. Ce n'est pas comme cela que l'on rend justice aux arguments, ou qu'on les confronte vraiment avec son propre esprit. On doit être capable de les écouter de la bouche même des personnes qui les croient réellement, qui les défendent sérieusement, et qui font tout leur possible pour les soutenir, Il faut les connaître sous leur forme la plus plausible et la plus persuasive et il faut sentir toute la force de la difficulté que la véritable conception du sujet doit affronter et résoudre ; sans quoi on ne possède jamais réellement soi-même cette partie de la vérité qui affronte la difficulté et la supprime. »
Mill, De la Liberté
Thèse principale : Le plus grand obstacle à la pensée critique est l'incapacité à considérer des points de vue autres.
« C'est la fonction de la morale de nous dire quels sont nos devoirs, ou quel est le critère qui nous permet de les reconnaître ; mais aucun système de morale n'exige que le seul motif de tous nos actes soit le sentiment du devoir : au contraire, nos actes, dans la proportion de quatre-vingt-dix-neuf sur cent, sont accomplis pour d'autres motifs, et, tout de même, sont des actes moraux si la règle du devoir ne les condamne pas. Il est particulièrement injuste de fonder sur cette singulière méprise une objection contre l'utilitarisme. Car les utilitaristes, allant plus loin que la plupart des autres moralistes, ont affirmé que le motif n'a rien à voir avec la moralité de l'action quoiqu'il intéresse beaucoup la valeur de l'agent. Celui qui sauve un de ses semblables en danger de se noyer accomplit une action moralement bonne, que son motif d'action soit le devoir ou l'espoir d'être payé de sa peine ; celui qui trahit l'ami qui a placé sa confiance en lui se rend coupable d'un méfait, même s'il se propose de rendre service à un autre ami envers lequel il a de plus grandes obligations qu'envers le premier. »
Mill, L'Utilitarisme (1871)
Thèse principale : Notre devoir est déterminé par la morale, mais ce n'est pas toujours notre seul motif. Les actions sont morales tant qu'elles suivent la règle du devoir. L'utilitarisme ne se fonde pas sur le motif des actes, mais plutôt sur leur valeur.
« Il y a une classe de gens (heureusement moins nombreuse qu'autrefois) qui estiment suffisant que quelqu'un adhère aveuglément à une opinion qu'ils croient vraie sans même connaître ses fondements et sans même pouvoir la défendre contre les objections les plus superficielles. Quand de telles personnes parviennent à faire enseigner leurs croyances par l'autorité, elles pensent naturellement que si l'on en permettait la discussion, il n'en résulterait aucun bien, mais du mal. Là où domine leur influence, elles rendent presque impossible de repousser avec sagesse et réflexion l'opinion reçue, bien qu'on puisse toujours la rejeter à la légère et par ignorance ; car il est rarement possible d'empêcher complètement la discussion et, sitôt qu'elle a lieu, les croyances qui ne sont pas fondées sur une conviction cèdent facilement dès que surgit le moindre semblant d'argument. Maintenant, écartons cette possibilité - admettons que l'opinion vraie reste présente dans l'esprit, mais à l'état de préjugé, de croyance indépendante et inaccessible à toute argumentation : ce n'est pas encore là la façon dont un être rationnel devrait détenir la vérité. Ce n'est pas encore connaître la vérité. Cette conception de la vérité n'est qu'une superstition de plus qui s'accroche par hasard aux mots qui énoncent une vérité. »
Mill, De la Liberté (1859)
Thèse principale : Il y a des gens qui croient à une opinion sans en connaître les fondements et ils la font enseigner.
« Celui qui laisse le monde, ou du moins son entourage, tracer pour lui le plan de sa vie, n'a besoin que de la faculté d'imitation des singes. Celui qui choisit lui-même sa façon de vivre utilise toutes ses facultés : l'observation pour voir, le raisonnement et le jugement pour prévoir, l'activité pour recueillir les matériaux en vue d'une décision, le discernement pour décider et, quand il a décidé, la fermeté et la maîtrise de soi pour s'en tenir à sa décision délibérée. Il lui faut avoir et exercer ces qualités dans l'exacte mesure où il détermine sa conduite par son jugement et ses sentiments personnels. Il est possible qu'il soit sur une bonne voie et préservé de toute influence nuisible sans aucune de ces choses. Mais quelle sera sa valeur relative en tant qu'être humain ? Ce qui importe réellement, ce n'est pas seulement ce que font les hommes, mais le genre d'homme qu'ils sont en le faisant. Parmi les œuvres de l'homme que la vie s'ingénie à perfectionner et à embellir, la plus importante est sûrement l'homme lui-même. »
Mill, De la Liberté (1859)
Thèse principale :
Celui qui choisit lui-même sa façon de vivre utilise toutes ses facultés : l'observation pour voir, le raisonnement et le jugement pour prévoir, l'activité pour recueillir les matériaux en vue d'une décision, le discernement pour décider et la fermeté et maîtrise de soi pour s'en tenir à sa décision délibérée.
« Nul ne conteste qu’on doive e?lever et instruire la jeunesse de fac?on a? lui faire profiter des acquis de l’expe?rience humaine. Mais c’est la? le privile?ge et la condition propre d’un e?tre humain dans la maturite? de ses faculte?s que de se servir de l’expe?rience et de l’interpre?ter a? sa fac?on. C’est a? lui de de?couvrir ce qui, dans l’expe?rience transmise, est applicable a? sa situation et a? son caracte?re. Les traditions et les coutumes des autres sont, jusqu’a? un certain point, des te?moignages de ce que leur expe?rience leur a appris, et elles justifient une pre?somption (1) qui, comme telle, est digne de respect. Mais il se peut en premier lieu que l’expe?rience des autres soit trop e?troite, ou qu’ils l’aient mal interpre?te?e ; il se peut deuxie?mement que leur interpre?tation soit juste sans toutefois convenir a? un individu particulier. Les coutumes sont faites pour les vies et les caracte?res ordinaires ; mais un individu peut avoir une vie et un caracte?re extraordinaires. Troisie?mement, me?me si les coutumes sont a? la fois bonnes en soi et adapte?es a? l’individu, il se peut que se conformer a? la coutume uniquement en tant que telle n’entretienne ni ne de?veloppe en lui aucune des qualite?s qui sont l’attribut distinctif de l’e?tre humain. Les faculte?s humaines de la perception, du jugement, du discernement (2), de l’activite? intellectuelle, et me?me la pre?fe?rence morale, ne s’exercent qu’en faisant un choix. Celui qui n’agit jamais que suivant la coutume ne fait pas de choix. Il n’apprend nullement a? discerner ou a? de?sirer ce qui vaut mieux. »
Mill, De la liberte? (1859)
Thèse principale : La jeunesse doit être e?leve?e et instruite pour profiter des acquis de l’expe?rience humaine, mais c’est la condition propre d’un e?tre humain de se servir de l’expe?rience et l’interpreter a? sa fac?on.
« La seule raison le?gitime que puisse avoir une communaute? pour user de la force contre un de ses membres est de l’empe?cher de nuire aux autres. Contraindre quiconque pour son propre bien, physique ou moral, ne constitue pas une justification suffisante. Un homme ne peut pas e?tre le?gitimement contraint d’agir ou de s’abstenir sous pre?texte que ce serait meilleur pour lui, que cela le rendrait plus heureux ou que, dans l’opinion des autres, agir ainsi serait sage ou me?me juste. Ce sont certes de bonnes raisons pour lui faire des remontrances, le raisonner, le persuader ou le supplier, mais non pour le contraindre ou lui causer du tort s’il agit autrement. La contrainte ne se justifie que lorsque la conduite dont on de?sire de?tourner cet homme risque de nuire a? quelqu’un d’autre. Le seul aspect de la conduite d’un individu qui soit du ressort de la socie?te? est celui qui concerne les autres. Mais pour ce qui ne concerne que lui, son inde?pendance est, de droit, absolue. Sur lui-me?me, sur son corps et son esprit, l’individu est souverain. »
Mill, De la liberte? (1859)
Thèse principale : La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de la force contre l'un de ses membres est d'en empêcher de nuire aux autres. Contraindre quiconque pour son propre bien, physique ou moral, ne constitue pas une justification suffisante. Un homme ne peut pas être légitimement contraint d'agir ou de s'abstenir sous pretexte que ce serait meilleur pour lui, que cela le rendrait plus heureux ou que, dans l'opinion des autres, agir ainsi serait sage ou même juste.
« Tout ce qui donne sa valeur a? notre existence repose sur les restrictions pose?es aux actions d’autrui. Il est donc ne?cessaire d’imposer certaines re?gles de conduite, par la loi d’abord ; puis, pour les nombreuses questions qui ne sont pas de son ressort, par l’opinion. Ce que doivent e?tre ces re?gles est le proble?me majeur des socie?te?s humaines. C’est un proble?me qui n’a pas encore trouve? de solution ve?ritable. Il n’y a pas deux e?poques, voire deux pays, qui l’aient tranche? de la me?me fac?on ; et la solution adopte?e par une e?poque ou un pays donne? a toujours e?te? une source d’e?tonnement pour les autres. Pourtant, l’humanite? n’a jamais accorde? a? ce proble?me qu’une attention limite?e, comme s’il y avait toujours eu consensus sur la question. Les re?gles qui ont cours dans les diffe?rents pays sont si e?videntes pour leurs habitants qu’elles semblent naturelles. Cette illusion universelle est un exemple de l’influence magique de l’habitude qui […], non seulement devient une seconde nature, mais se confond constamment avec la premie?re. La coutume, qui neutralise toute critique e?ventuelle des re?gles de conduite que l’humanite? s’impose a? elle- me?me, est une arme d’autant plus efficace que nul n’e?prouve ge?ne?ralement le besoin de la remettre en question, que ce soit collectivement ou individuellement. »
Mill, De la liberte? (1859)
Thèse principale : Nous avons besoin d'imposer des règles pour fonctionner ensemble. Mais il n'y a pas deux époques ou pays qui l'ont fait de la même manière et les solutions adoptées donnent toujours lieu à une surprise pour les autres.
« Tout ce qui donne sa valeur a? notre existence repose sur les restrictions pose?es aux actions d’autrui. Il est donc ne?cessaire d’imposer certaines re?gles de conduite, par la loi d’abord ; puis, pour les nombreuses questions qui ne sont pas de son ressort, par l’opinion. Ce que doivent e?tre ces re?gles est le proble?me majeur des socie?te?s humaines. C’est un proble?me qui n’a pas encore trouve? de solution ve?ritable. Il n’y a pas deux e?poques, voire deux pays, qui l’aient tranche? de la me?me fac?on ; et la solution adopte?e par une e?poque ou un pays donne? a toujours e?te? une source d’e?tonnement pour les autres. Pourtant, l’humanite? n’a jamais accorde? a? ce proble?me qu’une attention limite?e, comme s’il y avait toujours eu consensus sur la question. Les re?gles qui ont cours dans les diffe?rents pays sont si e?videntes pour leurs habitants qu’elles semblent naturelles. Cette illusion universelle est un exemple de l’influence magique de l’habitude qui […], non seulement devient une seconde nature, mais se confond constamment avec la premie?re. La coutume, qui neutralise toute critique e?ventuelle des re?gles de conduite que l’humanite? s’impose a? elle- me?me, est une arme d’autant plus efficace que nul n’e?prouve ge?ne?ralement le besoin de la remettre en question, que ce soit collectivement ou individuellement. »
Mill, De la liberte? (1859)
Thèse principale : tout ce qui donne valeur à notre existence repose sur les restrictions posées aux actions d'autrui
« Tout le monde de?clare approuver et admirer nombre de grandes victoires de l’art sur la nature : joindre par des ponts les rives que la nature avait se?pare?es, asse?cher des marais naturels, creuser des puits, amener a? la lumie?re du jour ce que la nature avait enfoui a? des profondeurs immenses dans la terre, de?tourner sa foudre par des paratonnerres, ses inondations par des digues, son oce?an par des jete?es. Mais louer ces exploits et d’autres similaires, c’est admettre qu’il faut soumettre les voies de la nature et non pas leur obe?ir ; c’est reconnai?tre que les puissances de la nature sont souvent en position d’ennemi face a? l’homme, qui doit user de force et d’inge?niosite? afin de lui arracher pour son propre usage le peu dont il est capable, et c’est avouer que l’homme me?rite d’e?tre applaudi quand ce peu qu’il obtient de?passe ce qu’on pouvait espe?rer de sa faiblesse physique compare?e a? ces forces gigantesques. Tout e?loge de la civilisation, de l’art ou de l’invention revient a? critiquer la nature, a? admettre qu’elle comporte des imperfections, et que la ta?che et le me?rite de l’homme sont de chercher en permanence a? les corriger ou les atte?nuer. »
Mill, De la Nature (1874)
Thèse principale : tout le monde déclare approuver et admirer nombre de grandes victoires de l’art sur la nature
« Quand on ne s’attache a? rien, ni dans la vie publique, ni dans la vie prive?e, les attraits que peut offrir l’existence sont bien diminue?s ; en tout cas, ils perdent peu a? peu de leur valeur quand approche le moment ou? tous les inte?re?ts e?goi?stes doivent disparai?tre avec la mort ; au contraire, lorsqu’on laisse apre?s soi des e?tres qui sont l’objet d’un attachement personnel et surtout lorsqu’on a en me?me temps entretenu en soi une sympathie fraternelle pour les inte?re?ts collectifs de l’humanite?, la vie inte?resse aussi vivement a? la veille de la mort que dans la pleine vigueur de la jeunesse et de la sante?. Quand la vie ne donne pas satisfaction, c’est, imme?diatement apre?s l’e?goi?sme, a? l’absence de culture qu’il faut l’attribuer. Un esprit cultive? – et je n’entends pas par la? celui du philosophe, mais tout esprit qui a pu puiser aux sources de la connaissance et qu’on a suffisamment habitue? a? exercer ses faculte?s – trouve des sources ine?puisables d’inte?re?t dans tout ce qui l’entoure : dans les choses de la nature, les œuvres d’art, les cre?ations de la pœ?sie, les e?ve?nements de l’histoire, les voies suivies par l’humanite? dans le passe? et dans le pre?sent et les perspectives ainsi ouvertes sur l’avenir. »
Mill, L’Utilitarisme (1861)
Thèse principale : La vie ne donne pas satisfaction quand on s'attache a rien, ce qui diminue ses attraits et leur valeur avant la mort. Lorsqu'on laisse des e?tres derriere soi et qu'on a une sympathie fraternelle pour les inte?re?ts collectifs de l'humanite?, la vie reste interessante jusqu'a la veille de la mort.
« La majorité des grands hommes des générations passées a soutenu maintes opinions aujourd’hui tenues pour erronées et fait et approuvé nombre de choses que nul ne justifie plus aujourd’hui. Comment se fait-il alors qu’il y ait globalement prépondérance d’opinions et de conduites rationnelles dans l’humanité ? Si prépondérance il y a ? et sans elle, les affaires humaines seraient et eussent toujours été dans un état presque désespéré ? elle le doit à une qualité de l’esprit humain, à la source de tout ce qu’il y a de respectable en l’homme en tant qu’être intellectuel et moral, à sa voir que ses erreurs sont rectifiables. Par la discussion et l’expérience ? mais non par la seule expérience ? il est capable de corriger ses erreurs : la discussion est nécessaire pour montrer comment interpréter l’expérience. Fausses opinions et fausses pratiques cèdent graduellement devant le fait et l’argument ; mais pour produire quelque effet sur l’esprit, ces faits et arguments doivent lui être présentés. Rares sont les faits qui parlent d’eux-mêmes, sans commentaire qui fasse ressortir leur signification. Ainsi, toute la force et la valeur du jugement humain dépendant de cette unique propriété qu’il peut être rectifié quand il est faux, on peut placer sa confiance en lui seulement lorsque les moyens de l’établir correctement sont constamment gardés à portée de main. »
Mill, De la liberté (1859)
Thèse principale :
La confiance dans l'humain repose sur sa capacité à rectifier ses erreurs.
« Tous les phe?nome?nes de la socie?te? sont des phe?nome?nes de la nature humaine, produits par l'action des circonstances exte?rieures sur des masses d'e?tres humains. Si donc les phe?nome?nes de la pense?e, du sentiment, de l'activite? humaine, sont assujettis a? des lois fixes, les phe?nome?nes de la socie?te? doivent aussi e?tre re?gis par des lois fixes, conse?quences des pre?ce?dentes. Nous ne pouvons espe?rer, il est vrai, que ces lois, lors me?me que nous les connai?trions d'une manie?re aussi comple?te et avec autant de certitude que celles de l'astronomie, nous mettent jamais en e?tat de pre?dire l'histoire de la socie?te?, comme celle des phe?nome?nes ce?lestes, pour des milliers d'anne?es a? venir. Mais la diffe?rence de certitude n'est pas dans les lois elles-me?mes, elle est dans les donne?es auxquelles ces lois doivent e?tre applique?es. En astronomie, les causes qui influent sur le re?sultat sont peu nombreuses ; elles changent peu, et toujours d'apre?s des lois connues. Nous pouvons constater ce qu'elles sont maintenant, et par la? de?terminer ce qu'elles seront a? une e?poque quelconque d'un lointain avenir. Les donne?es, en astronomie, sont donc aussi certaines que les lois elles-me?mes. Au contraire, les circonstances qui influent sur la condition et la marche de la socie?te? sont innombrables, et changent perpe?tuellement ; et quoique tous ces changements aient des causes et, par conse?quent des lois, la multitude des causes est telle qu'elle de?fie nos capacite?s limite?es de calcul. Ajoutez que l'impossibilite? d'appliquer des nombres pre?cis a? des faits de cette nature mettrait une limite infranchissable a? la possibilite? de les calculer a? l'avance, lors me?me que les capacite?s de l'intelligence humaine seraient a? la hauteur de la ta?che. »
Mill, Syste?me de logique (1843)
Thèse principale : Tous les phénomènes de la société sont des phénomènes de la nature humaine, produits par l'action des circonstances extérieures sur des masses d'e?tres humains. Leurs lois sont fixe et conséquence des précédentes.
« Tous les phe?nome?nes de la socie?te? sont des phe?nome?nes de la nature humaine, produits par l'action des circonstances exte?rieures sur des masses d'e?tres humains. Si donc les phe?nome?nes de la pense?e, du sentiment, de l'activite? humaine, sont assujettis a? des lois fixes, les phe?nome?nes de la socie?te? doivent aussi e?tre re?gis par des lois fixes, conse?quences des pre?ce?dentes. Nous ne pouvons espe?rer, il est vrai, que ces lois, lors me?me que nous les connai?trions d'une manie?re aussi comple?te et avec autant de certitude que celles de l'astronomie, nous mettent jamais en e?tat de pre?dire l'histoire de la socie?te?, comme celle des phe?nome?nes ce?lestes, pour des milliers d'anne?es a? venir. Mais la diffe?rence de certitude n'est pas dans les lois elles-me?mes, elle est dans les donne?es auxquelles ces lois doivent e?tre applique?es. En astronomie, les causes qui influent sur le re?sultat sont peu nombreuses ; elles changent peu, et toujours d'apre?s des lois connues. Nous pouvons constater ce qu'elles sont maintenant, et par la? de?terminer ce qu'elles seront a? une e?poque quelconque d'un lointain avenir. Les donne?es, en astronomie, sont donc aussi certaines que les lois elles-me?mes. Au contraire, les circonstances qui influent sur la condition et la marche de la socie?te? sont innombrables, et changent perpe?tuellement ; et quoique tous ces changements aient des causes et, par conse?quent des lois, la multitude des causes est telle qu'elle de?fie nos capacite?s limite?es de calcul. Ajoutez que l'impossibilite? d'appliquer des nombres pre?cis a? des faits de cette nature mettrait une limite infranchissable a? la possibilite? de les calculer a? l'avance, lors me?me que les capacite?s de l'intelligence humaine seraient a? la hauteur de la ta?che. »
Mill, Système de logique (1843)
Thèse principale : Tous les phénomènes de la société sont des manifestations de la nature humaine, produits par l'action des circonstances extérieures sur des masses d'êtres humains. Si donc les phénomènes de la pensée, du sentiment, de l'activité humaine, sont assujettis à des lois fixes, les phénomènes de la société doivent aussi être régis par des lois fixes, conséquences des précédents.
« Quand nous considérons soit l’histoire de l’opinion, soit le cours ordinaire de la vie humaine, à quoi attribuer que l’une et l’autre ne soient pas pires ? Certainement pas à la force propre de l’intelligence humaine ; car, pour toute question délicate, une personne sur cent sera capable de trancher ; et encore, la capacité de cette unique personne n’est que relative. Car la majorité des grands hommes des générations passées a soutenu maintes opinions aujourd’hui tenues pour erronées et fait et approuvé nombre de choses que nul ne justifie plus aujourd’hui. Comment se fait-il alors qu’il y ait globalement prépondérance (1) d’opinions et de conduites rationnelles dans l’humanité ? Si prépondérance il y a – et sans elle, les affaires humaines seraient et eussent toujours été dans un état presque désespéré – elle le doit à une qualité de l’esprit humain, à la source de tout ce qu’il y a de respectable en l’homme en tant qu’être intellectuel et moral, à savoir que ses erreurs sont rectifiables. Par la discussion et l’expérience – mais non par la seule expérience – il est capable de corriger ses erreurs : la discussion est nécessaire pour montrer comment interpréter l’expérience. Fausses opinions et fausses pratiques cèdent graduellement devant le fait et l’argument ; mais pour produire quelque effet sur l’esprit, ces faits et arguments doivent lui être présentés. Rares sont les faits qui parlent d’eux-mêmes, sans commentaire qui fasse ressortir leur signification. Il s’ensuit que toute la force et la valeur de l’esprit humain – puisqu’il dépend de cette faculté d’être rectifié quand il s’égare – n’est vraiment fiable que si tous les moyens pour le rectifier sont à portée de main. »
Mill, De la liberté (1859)
Thèse principale : L'intelligence humaine n'est pas responsable de l'amélioration de l'humanité, mais plutôt l'aptitude à corriger ses erreurs par la discussion et l'expérience.
« Nous avons maintenant affirme? la ne?cessite? – pour le bien-e?tre intellectuel de l’humanite? (dont de?pend son bien-e?tre ge?ne?ral) – de la liberte? de pense?e et d’expression a? l’aide de quatre raisons distinctes que nous allons re?capituler ici : premie?rement, une opinion qu’on re?duirait au silence peut tre?s bien e?tre vraie : le nier, c’est affirmer sa propre infaillibilite?. Deuxie?mement, me?me si l’opinion re?duite au silence est fausse, elle peut contenir – ce qui arrive tre?s souvent – une part de ve?rite? ; et puisque l’opinion ge?ne?rale ou dominante sur n’importe quel sujet n’est que rarement ou jamais toute la ve?rite?, ce n’est que par la confrontation des opinions adverses qu’on a une chance de de?couvrir le reste de la ve?rite?. Troisie?mement, si l’opinion rec?ue est non seulement vraie, mais toute la ve?rite?, on la professera comme une sorte de pre?juge?, sans comprendre ou sentir ses principes rationnels, si elle ne peut e?tre discute?e vigoureusement et loyalement. Et cela n’est pas tout car, quatrie?mement, le sens de la doctrine elle-me?me sera en danger d’e?tre perdu, affaibli ou prive? de son effet vital sur le caracte?re ou la conduite : le dogme deviendra une simple profession formelle, inefficace au bien, mais encombrant le terrain et empe?chant la naissance de toute conviction authentique et since?re fonde?e sur la raison ou l’expe?rience personnelle. »
Mill, De la liberte? (1859)
Thèse principale : Nous avons affirme? la ne?cessite? – pour le bien-e?tre intellectuel de l’humanite?