« Quand on oppose la société idéale à la société réelle comme deux antagonistes qui nous entraîneraient en des sens contraires, on réalise et on oppose des abstractions. La société idéale n'est pas en dehors de la société réelle ; elle en fait partie. Bien loin que nous soyons partagés entre elles comme entre deux pôles qui se repoussent, on ne peut pas tenir à l'une sans tenir à l'autre. Car une société n'est pas simplement constituée par la masse des individus qui la composent, par le sol qu'ils occupent, par les choses dont ils se servent, par les mouvements qu'ils accomplissent, mais, avant tout, par l'idée qu'elle se fait d'elle-même. Et sans doute, il arrive qu'elle hésite sur la manière dont elle doit se concevoir : elle se sent tiraillée en des sens divergents. Mais ces conflits, quand ils éclatent, ont lieu non entre l'idéal et la réalité, mais entre idéaux différents, entre celui d'hier et celui d'aujourd'hui, entre celui qui a pour lui l'autorité de la tradition et celui qui est seulement en voie de devenir. »
Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse
Thèse principale : La société idéale fait partie de la société réelle.
« D'une manière générale, il n'est pas douteux qu'une société a tout ce qu'il faut pour éveiller dans les esprits, par la seule action qu'elle exerce sur eux, la sensation du divin ; car elle est à ses membres ce qu'un dieu est à ses fidèles. Un dieu, en effet, c'est d'abord un être que l'homme se représente, par certains côtés, comme supérieur à soi-même et dont il croit dépendre. […] Or la société, elle aussi, entretient en nous la sensation d'une perpétuelle dépendance. Parce qu'elle a une nature qui lui est propre, différente de notre nature d'individu, elle poursuit des fins qui lui sont également spéciales : mais, comme elle ne peut les atteindre que par notre intermédiaire, elle réclame impérieusement notre concours. Elle exige que, oublieux de nos intérêts, nous nous fassions ses serviteurs et elle nous astreint à toute sorte de gênes, de privations et de sacrifices sans lesquels la vie sociale serait impossible. C'est ainsi qu'à chaque instant nous sommes obligés de nous soumettre à des règles de conduite et de pensée que nous n'avons ni faites ni voulues, et qui même sont parfois contraires à nos penchants et à nos instincts les plus fondamentaux. »
Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse
Thèse principale :
La société est ce qu'un dieu est à ses fidèles : nous dépendons d'elle.
« Dans une assemblée, les grands mouvements d'enthousiasme, d'indignation, de pitié qui se produisent, n'ont pour lieu d'origine aucune conscience particulière. Ils viennent à chacun de nous du dehors et sont susceptibles de nous entraîner malgré nous. Sans doute, il peut se faire que, m'y abandonnant sans réserve, je ne sente pas la pression qu'ils exercent sur moi. Mais elle s'accuse dès que j'essaie de lutter contre eux. Qu'un individu tente de s'opposer à l'une de ces manifestations collectives, et les sentiments qu'il nie se retournent contre lui. Or, si cette puissance de cœrcition externe s'affirme avec cette netteté dans les cas de résistance, c'est qu'elle existe, quoique inconsciente, dans les cas contraires. Nous sommes alors dupes d'une illusion qui nous fait croire que nous avons élaboré nous-mêmes ce qui s'est imposé à nous du dehors. Mais, si la complaisance avec laquelle nous nous y laissons aller masque la poussée subie, elle ne la supprime pas. C'est ainsi que l'air ne laisse pas d'être pesant quoique nous n'en sentions plus le poids. Alors même que nous avons spontanément collaboré, pour notre part, à l'émotion commune, l'impression que nous avons ressentie est tout autre que celle que nous eussions éprouvée si nous avions été seul. Aussi, une fois que l'assemblée s'est séparée, que ces influences sociales ont cessé d'agir sur nous et que nous nous retrouvons seuls avec nous-mêmes, les sentiments par lesquels nous avons passé nous font l'effet de quelque chose d'étranger où nous ne nous reconnaissons plus. Nous nous apercevons alors que nous les avions subis beaucoup plus que nous ne les avions faits. »
Durkheim, Règles de la méthode sociologique
Thèse principale : Les sentiments collectifs n'ont pas toujours lieu à l'intérieur de nous.
« De ce qu'un animal a pu apprendre au cours de son existence individuelle, presque rien ne peut lui survivre. Au contraire, les résultats de l'expérience humaine se conservent presque intégralement et jusque dans le détail, grâce aux livres, aux monuments figurés, aux outils, aux instruments de toute sorte qui se transmettent de génération en génération, à la tradition orale, etc. Le sol de la nature se recouvre ainsi d'une riche alluvion qui va sans cesse en croissant. Au lieu de se dissiper toutes les fois qu'une génération s'éteint ou est remplacée par une autre, la sagesse humaine s'accumule sans terme, et c'et cette accumulation indéfinie qui élève l'homme au-dessus de la bête et au-dessus de lui-même. Mais, tout comme la coopération dont il était d'abord question, cette accumulation n'est possible que dans et par la société. Car pour que le legs de chaque génération puisse être conservé et ajouté aux autres, il faut qu'il y ait une personnalité morale qui dure par-dessus les générations qui passent, qui les relie les unes aux autres : c'est la société. Ainsi, l'antagonisme qui l'on a trop souvent admis entre la société et l'individu ne correspond à rien dans les faits. Bien loin que ces deux termes s'opposent et ne puissent se développer qu'en sens inverse l'un de l'autre, ils s'impliquent. L'individu, en voulant la société, se veut lui-même. L'action qu'elle exerce sur lui, par la voie de l'éducation notamment, n'a nullement pour objet et pour effet de le comprimer, de le diminuer, de le dénaturer, mais, au contraire, de le grandir, et d'en faire un être vraiment humain. »
Durkheim, Éducation et sociologie
Thèse principale : De tout ce qu'un individu a pu apprendre, presque rien lui survivra.
« Le langage n'est pas seulement le revêtement extérieur de la pensée ; c'en est l'armature interne. Il ne se borne pas à la traduire au-dehors une fois qu'elle est formée ; il sert à la faire. Cependant, il a une nature qui lui est propre, et, par suite, des lois qui ne sont pas celles de la pensée. Puisque donc il contribue à l'élaborer, il ne peut manquer de lui faire violence en quelque mesure et de la déformer […]. Penser, en effet, c'est ordonner nos idées ; c'est, par conséquent, classer. Penser le feu, par exemple, c'est le ranger dans telle ou telle catégorie de choses, de manière à pouvoir dire qu'il est ceci ou cela, ceci et non cela. Mais, d'un autre côté, classer, c'est nommer ; car une idée générale n'a d'existence et de réalité que dans et par le mot qui l'exprime et qui fait, à lui seul, son individualité. Aussi la langue d'un peuple a-t-elle toujours une influence sur la façon dont sont classées dans les esprits et, par conséquent, pensées les choses nouvelles qu'il apprend à connaître ; car elles sont tenues de s'adapter aux cadres préexistants. Pour cette raison, la langue que parlaient les hommes, quand ils entreprirent de se faire une représentation élaborée de l'univers, marqua le système d'idées qui prit alors naissance d'une empreinte ineffaçable. »
Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse
Thèse principale : Le langage façonne notre pensée et l'ordonne en catégories, influant sur nos représentations de l'univers.
« On considère l'État comme l'antagoniste de l'individu et il semble que le premier ne puisse se développer qu'au détriment du second. La vérité, c'est que l'État a été bien plutôt le libérateur de l'individu. C'est l'État qui, à mesure qu'il a pris de la force, a affranchi l'individu des groupes particuliers et locaux qui tendaient à l'absorber, famille, cité, corporation, etc. L'individualisme a marché dans l'histoire du même pas que l'étatisme. Non pas que l'État ne puisse devenir despotique et oppresseur. Comme toutes les forces de la nature, s'il n'est limité par aucune puissance collective qui le contienne, il se développera sans mesure et deviendra à son tour une menace pour les libertés individuelles. D'où il suit que la force sociale qui est en lui doit être neutralisée par d'autres forces sociales qui lui fassent contrepoids. Si les groupes secondaires sont facilement tyranniques quand leur réaction n'est pas modérée par celle de l'État, inversement celle de l'État, pour rester normale, a besoin d'être modérée à son tour. Le moyen d'arriver à ce résultat, c'est qu'il y ait dans la société, en dehors de l'État, quoique soumis à son influence, des groupes plus restreints (territoriaux, ou professionnels, il n'importe pour l'instant) mais fortement constitués et doués d'une individualité et d'une autonomie suffisante pour pouvoir s'opposer aux empiètement du pouvoir central. Ce qui libère l'individu, ce n'est pas la suppression de tout centre régulateur, c'est leur multiplication, pourvu que ces centres multiples soient coordonnés et subordonnés les uns aux autres. »
Durkheim, L'État et la société civile
Thèse principale : L'État affranchit l'individu des groupes particuliers. L'étatisme et l'individualisme marchent en même pas. L'État a besoin d'être modéré par des forces sociales. Il faut multiplier les centres régulateurs coordonnés.
« Il paraît bien que le bonheur est autre chose qu'une somme de plaisirs. C'est un état général et constant qui accompagne le jeu régulier de toutes nos fonctions organiques et psychiques. Ainsi, les activités continues, comme celles de la respiration et de la circulation, ne procurent pas de jouissances positives ; pourtant, c'est d'elles surtout que dépendent notre bonne humeur et notre entrain. Tout plaisir est une sorte de crise ; il naît, dure un moment et meurt ; la vie, au contraire, est continue. Ce qui en fait le charme fondamental doit être continu comme elle. Le plaisir est local ; c'est une affection limitée à un point de l'organisme ou de la conscience : la vie ne réside ni ici ni là, mais elle est partout. Notre attachement pour elle doit donc tenir à quelque cause également générale. En un mot, ce qu'exprime le bonheur, c'est, non l'état momentané de telle fonction particulière, mais la santé de la vie physique et morale dans son ensemble. Comme le plaisir accompagne l'exercice normal des fonctions intermittentes, il est bien un élément du bonheur, et d'autant plus important que ces fonctions ont plus de place dans la vie. […] Le plus souvent, au contraire, c'est le plaisir qui dépend du bonheur : suivant que nous sommes heureux ou malheureux, tout nous rit ou nous attriste. On a eu bien raison de dire que nous portons notre bonheur avec nous-mêmes. »
Durkheim, De la Division du travail social
Thèse principale : Il paraît bien que le bonheur est autre chose qu'une somme de plaisirs. C'est un état général et constant qui accompagne le jeu régulier de toutes nos fonctions organiques et psychiques.
« Si richement doués que nous soyons, il nous manque toujours quelque chose, et les meilleurs d'entre nous ont le sentiment de leur insuffisance. C'est pourquoi nous cherchons chez nos amis les qualités qui nous font défaut, parce qu'en nous unissant à eux nous participons en quelque manière à leur nature, et que nous nous sentons alors moins incomplets. Il se forme ainsi de petites associations d'amis où chacun a son rôle conforme à son caractère, où il y a un véritable échange de services. L'un protège, l'autre console ; celui-ci conseille, celui-là exécute, et c'est ce partage des fonctions, ou, pour employer l'expression consacrée, cette division du travail qui détermine ces relations d'amitié. Nous sommes ainsi conduits à considérer la division du travail sous un nouvel aspect. Dans ce cas, en effet, les services économiques qu'elle peut rendre sont peu de chose à côté de l'effet moral qu'elle produit, et sa véritable fonction est de créer entre deux ou plusieurs personnes un sentiment de solidarité. De quelque manière que ce résultat soit obtenu, c'est elle qui suscite ces sociétés d'amis, et elle les marque de son empreinte. »
Durkheim, De la Division du travail social
Thèse principale : Si richement doués que nous soyons, il nous manque toujours quelque chose. Les meilleurs d'entre nous ont le sentiment de leur insuffisance. Nous cherchons donc chez nos amis les qualités qui nous font défaut. C'est ainsi que des sociétés d'amis se forment et que la division du travail crée un sentiment de solidarité.
« Représentez-vous […] un être affranchi de toute limitation extérieure, un despote plus absolu encore que ceux dont nous parle l'histoire, un despote qu'aucune puissance extérieure ne vienne contenir et régler. Par définition, les désirs d'un tel être sont irrésistibles. Dirons-nous donc qu'il est tout-puissant ? Non certes, car lui-même ne peut leur résister. Ils sont maîtres de lui comme du reste des choses. Il les subit, il ne les domine pas. En un mot, quand nos tendances sont affranchies de toute mesure, quand rien ne les borne, elles deviennent elles-mêmes tyranniques, et leur premier esclave, c'est le sujet même qui les éprouve. Aussi, vous savez quel triste spectacle il nous donne. Les penchants les plus contraires, les caprices les plus antinomiques (1) se succèdent les uns aux autres, entraînant ce souverain soi-disant absolu dans les sens les plus divergents, si bien que cette toute-puissance apparente se résout finalement en une véritable impuissance. Un despote est comme un enfant : il en a les faiblesses, et pour la même raison. C'est qu'il n'est pas maître de lui-même. La maîtrise de soi, voilà la première condition de tout pouvoir vrai, de toute liberté digne de ce nom. »
Durkheim
Thèse principale : Quand on est affranchi de toutes limites, les désirs deviennent tyranniques et on perd le contrôle. On a besoin de maîtriser soi-même pour être libre et puissant.
« La moralité consiste à réaliser des fins impersonnelles, générales, indépendantes de l'individu et de ses intérêts particuliers. Or, la raison, par sa constitution native, va d'elle-même au général, à l'impersonnel ; car elle est la même chez tous les hommes et même chez tous les êtres raisonnables. Il n'y a qu'une raison. Par conséquent, en tant que nous ne sommes mus que par la raison, nous agissons moralement, et, en même temps, nous agissons avec une pleine autonomie, parce que nous ne faisons que suivre la loi de notre nature raisonnable. Mais, alors, d'où vient le sentiment d'obligation ? C'est que, en fait, nous ne sommes pas des êtres purement rationnels, nous sommes aussi des êtres sensibles. Or, la sensibilité, c'est la faculté par laquelle les individus se distinguent les uns des autres. Mon plaisir ne peut appartenir qu'à moi et ne reflète que mon tempérament personnel. La sensibilité nous incline donc vers des fins individuelles, égoïstes, irrationnelles, immorales. Il y a donc, entre la loi de raison et notre faculté sensible, un véritable antagonisme, et, par suite, la première ne peut s'imposer à la seconde que par une véritable contrainte. C'est le sentiment de cette contrainte qui donne naissance au sentiment de l'obligation. »
Durkheim, L'Éducation morale
Thèse principale : La raison est la même chez tous les hommes et nous agissons moralement en suivant la loi de notre nature.
« La morale de notre temps est fixée dans ses lignes essentielles, au moment où nous naissons ; les changements qu'elle subit au cours d'une existence individuelle, ceux, par conséquent, auxquels chacun de nous peut participer sont infiniment restreints. Car les grandes transformations morales supposent toujours beaucoup de temps. De plus, nous ne sommes qu'une des innombrables unités qui y collaborent. Notre apport personnel n'est donc jamais qu'un facteur infime de la résultante complexe dans laquelle il disparaît anonyme. Ainsi, on ne peut pas ne pas reconnaître que, si la règle morale est œuvre collective, nous la recevons beaucoup plus que nous ne la faisons. Notre attitude est beaucoup plus passive qu'active. Nous sommes agis plus que nous n'agissons. Or, cette passivité est en contradiction avec une tendance actuelle, et qui devient tous les jours plus forte, de la conscience morale. En effet, un des axiomes fondamentaux de notre morale, on pourrait même dire l'axiome fondamental, c'est que la personne humaine est la chose sainte par excellence ; c'est qu'elle a droit au respect que le croyant de toutes les religions réserve à son dieu ; et c'est ce que nous exprimons nous-mêmes, quand nous faisons de l'idée d'humanité la fin et la raison d'être de la patrie. En vertu de ce principe, toute espèce d'empiètement sur notre for intérieur nous apparaît comme immorale, puisque c'est une violence faite à notre autonomie personnelle. Tout le monde, aujourd'hui, reconnaît, au moins en théorie, que jamais, en aucun cas, une manière déterminée de penser ne doit nous être imposée obligatoirement, fût-ce au nom d'une autorité morale. »
Durkheim, L'Éducation morale
Thèse principale : La conscience morale valorise l'individualité et le libre arbitre.
« La société […] est la source et le lieu de tous les biens intellectuels qui constituent la civilisation. C'est de la société que nous vient tout l'essentiel de notre vie mentale. Notre raison individuelle est et vaut ce que vaut cette raison collective et impersonnelle qu'est la science, qui est une chose sociale au premier chef et par la manière dont elle se fait et par la manière dont elle se conserve. Nos facultés esthétiques, la finesse de notre goût dépendent de ce qu'est l'art, chose sociale au même titre. C'est à la société que nous devons notre empire sur les choses qui fait partie de notre grandeur. C'est elle qui nous affranchit de la nature. N'est-il pas naturel dès lors que nous nous la représentions comme un être psychique supérieur à celui que nous sommes et d'où ce dernier émane ? Par suite, on s'explique que, quand elle réclame de nous ces sacrifices petits ou grands qui forment la trame de la vie morale, nous nous inclinions devant elle avec déférence. Le croyant s'incline devant Dieu, parce que c'est de Dieu qu'il croit tenir l'être, et particulièrement son être mental, son âme. Nous avons les mêmes raisons d'éprouver ce sentiment pour la collectivité. »
Durkheim, Sociologie et Philosophie
Thèse principale : La société est source de tous les biens intellectuels qui constituent la civilisation.
« On considère l'État comme l'antagoniste de l'individu et il semble que le premier ne puisse se développer qu'au détriment du second. La vérité, c'est que l'État a été bien plutôt le libérateur de l'individu. C'est l'État qui, à mesure qu'il a pris de la force, a affranchi l'individu des groupes particuliers et locaux qui tendaient à l'absorber : famille, cité, corporation, etc. L'individualisme a marché dans l'histoire du même pas que l'étatisme. Non pas que l'État ne puisse devenir despotique et oppresseur. Comme toutes les forces de la nature, s'il n'est limité par aucune puissance collective qui le contienne, il se développera sans mesure et deviendra à son tour une menace pour les libertés individuelles. D'où il suit que la force sociale qui est en lui doit être neutralisée par d'autres forces sociales qui lui fassent contrepoids. Si les groupes secondaires sont facilement tyranniques quand leur action n'est pas modérée par celle de l'État, inversement celle de l'État, pour rester normale, a besoin d'être modérée à son tour. Le moyen d'arriver à ce résultat, c'est qu'il y ait dans la société, en dehors de l'État, quoique soumis à son influence, des groupes plus restreints (territoriaux ou professionnels, il n'importe pour l'instant) mais fortement constitués et doués d'une individualité et d'une autonomie suffisante pour pouvoir s'opposer aux empiétements du pouvoir central. Ce qui libère l'individu, ce n'est pas la suppression de tout centre régulateur, c'est leur multiplication, pourvu que ces centres multiples soient coordonnés et subordonnés les uns aux autres. »
Durkheim, L'État et la société civile
Thèse principale : L'État libère l'individu des groupes particuliers, mais peut aussi être une menace pour les libertés individuelles s'il n'est pas limité par des forces sociales qui lui fassent contrepoids. Il faut donc multiplier les centres régulateurs dans la société et en coordonner les actions.
« Abandonné à lui-même, l'individu tomberait sous la dépendance des forces physiques ; s'il a pu y échapper, s'il a pu s'affranchir, se faire une personnalité, c'est qu'il a pu se mettre à l'abri d'une force sui generis (1), force intense, puisqu'elle résulte de la coalition de toutes les forces individuelles, mais force intelligente et morale, capable, par conséquent, de neutraliser les énergies inintelligentes et amorales de la nature : c'est la force collective. Permis au théoricien de démontrer que l'homme a droit à la liberté ; mais quelle que soit la valeur de ces démonstrations, ce qui est certain, c'est que cette liberté n'est devenue une réalité que dans et par la société. Ainsi, vouloir la société, c'est, d'une part, vouloir quelque chose qui nous dépasse ; mais c'est en même temps nous vouloir nous-même. Nous ne pouvons vouloir sortir de la société, sans vouloir cesser d'être des hommes. Je ne sais si la civilisation nous a apporté plus de bonheur, et il n'importe ; mais ce qui est certain, c'est que du moment où nous sommes civilisés, nous ne pouvons y renoncer qu'en renonçant à nous-même. La seule question qui puisse se poser pour l'homme est, non pas de savoir s'il peut vivre en dehors d'une société, mais dans quelle société il veut vivre ; et je reconnais d'ailleurs très volontiers à tout individu le droit d'adopter la société de son choix, à supposer qu'il ne soit pas retenu dans sa société natale par des devoirs préalablement contractés. Dès lors, on s'explique sans peine comment la société, en même temps qu'elle constitue une fin qui nous dépasse, peut nous apparaître comme bonne et désirable, puisqu'elle tient à toutes les fibres de notre être. »
Durkheim, Philosophie et sociologie
Thèse principale : La société constitue une force intelligente capable de neutraliser les énergies inintelligentes de la nature. L'homme a droit à la liberté, qui devient une réalité dans et par la société. Vouloir la société c
« Est moral, peut-on dire, tout ce qui est source de solidarité, tout ce qui force l'homme à compter avec autrui, à régler ses mouvements sur autre chose que les impulsions de son égoïsme, et la moralité est d'autant plus solide que ces liens sont plus nombreux et plus forts. On voit combien il est inexact de la définir, comme on a fait souvent, par la liberté ; elle consiste bien plutôt dans un état de dépendance. Loin qu'elle serve à émanciper l'individu, à le dégager du milieu qui l'enveloppe, elle a, au contraire, pour fonction essentielle d'en faire la partie intégrante d'un tout et, par conséquent, de lui enlever quelque chose de la liberté de ses mouvements. On rencontre parfois, il est vrai, des âmes qui ne sont pas sans noblesse et qui, pourtant, trouvent intolérable l'idée de cette dépendance. Mais c'est qu'elles n'aperçoivent pas les sources d'où découle leur propre moralité, parce que ces sources sont trop profondes. La conscience est un mauvais juge de ce qui se passe au fond de l'être, parce qu'elle n'y pénètre pas. La société n'est donc pas, comme on l'a cru souvent, un évènement étranger à la morale ou qui n'a sur elle que des répercussions secondaires ; c'en est, au contraire, la condition nécessaire. Elle n'est pas une simple juxtaposition d'individus qui apportent, en y entrant, une moralité intrinsèque ; mais l'homme n'est un être moral que parce qu'il vit en société, puisque la moralité consiste à être solidaire d'un groupe et varie comme cette solidarité. Faites évanouir toute vie sociale, et la vie morale s'évanouit du même coup, n'ayant plus d'objet où se prendre. »
Durkheim, De la Division du travail social
Thèse principale : La morale est source de solidarité et oblige à compter avec autrui.
« Si nous croyons que la discipline est utile, nécessaire à l'individu, c'est qu'elle nous parait réclamée par la nature elle-même. Elle est le moyen par lequel la nature se réalise normalement, et non le moyen de la réduire ou de la détruire. Comme tout ce qui existe, l'homme est un être limité ; il est la partie d'un tout : physiquement, il est partie de l'univers ; moralement, il est partie de la société. Il ne peut donc, sans contredire sa nature, chercher à s'affranchir des limites qui s'imposent à toute partie. Et, en fait, tout ce qu'il y a de plus fondamental en lui, tient précisément à sa qualité de partie. Car, dire qu'il est une personne, c'est dire qu'il est distinct de tout ce qui n'est pas lui ; or, la distinction implique la limitation. Si, donc, de notre point de vue, la discipline est bonne, ce n'est pas que nous regardions d'un œil défiant l'œuvre de la nature, ce n'est pas que nous y voyions une machination diabolique qu'il faut déjouer, mais c'est que la nature de l'homme ne peut être elle-même à moins d'être disciplinée. Si nous jugeons indispensable que les inclinations naturelles soient contenues dans de certaines bornes, ce n'est pas qu'elles nous paraissent mauvaises, ce n'est pas que nous leur déniions le droit d'être satisfaites ; au contraire, c'est qu'autrement elles ne pourraient pas recevoir leur juste satisfaction. »
Durkheim, L'Éducation morale
Thèse principale : La discipline est utile et nécessaire à l’homme car elle correspond à la nature humaine.
« Si nous violons [les re?gles morales], nous nous exposons a? des conse?quences fa?cheuses ; nous risquons d'e?tre bla?me?s, mis a? l'index, frappe?s me?me mate?riellement dans notre personne ou dans nos biens. Mais c'est un fait constant, incontestable, qu'un acte n'est pas moral, alors me?me qu'il serait mate?riellement conforme a? la re?gle, si c'est la perspective de ces conse?quences fa?cheuses qui l'a de?termine?. Ici, pour que l'acte soit tout ce qu'il doit e?tre, pour que la re?gle soit obe?ie comme elle doit e?tre obe?ie, il faut que nous y de?fe?rions (1), non pour e?viter tel re?sultat de?sagre?able, tel cha?timent mate?riel ou moral, ou pour obtenir telle re?compense ; il faut que nous y de?fe?rions (1) tout simplement parce que nous devons y de?fe?rer (1), abstraction faite des conse?quences que notre conduite peut avoir pour nous. Il faut obe?ir au pre?cepte moral par respect pour lui, et pour cette seule raison. Toute l'efficacite? qu'il a sur les volonte?s, il la tient donc exclusivement de l'autorite? dont il est reve?tu. Ici, l'autorite? est seule agissante, et un autre e?le?ment ne peut s'y me?ler sans que la conduite, dans la me?me mesure, perde son caracte?re moral. Nous disons que toute re?gle commande, mais la re?gle morale est tout entie?re commandement et n'est pas autre chose. Voila? pourquoi elle nous parle de si haut, pourquoi, quand elle a parle?, toutes les autres conside?rations doivent se taire. »
Durkheim, L'Éducation morale (1902)
Thèse principale : Le comportement est moralement correct si nous y déformons notre volonté, sans considération pour les conséquences.
« Si nous violons [les re?gles morales], nous nous exposons a? des conse?quences fa?cheuses ; nous risquons d'e?tre bla?me?s, mis a? l'index, frappe?s me?me mate?riellement dans notre personne ou dans nos biens. Mais c'est un fait constant, incontestable, qu'un acte n'est pas moral, alors me?me qu'il serait mate?riellement conforme a? la re?gle, si c'est la perspective de ces conse?quences fa?cheuses qui l'a de?termine?. Ici, pour que l'acte soit tout ce qu'il doit e?tre, pour que la re?gle soit obe?ie comme elle doit e?tre obe?ie, il faut que nous y de?fe?rions (1), non pour e?viter tel re?sultat de?sagre?able, tel cha?timent mate?riel ou moral, ou pour obtenir telle re?compense ; il faut que nous y de?fe?rions (1) tout simplement parce que nous devons y de?fe?rer (1), abstraction faite des conse?quences que notre conduite peut avoir pour nous. Il faut obe?ir au pre?cepte moral par respect pour lui, et pour cette seule raison. Toute l'efficacite? qu'il a sur les volonte?s, il la tient donc exclusivement de l'autorite? dont il est reve?tu. Ici, l'autorite? est seule agissante, et un autre e?le?ment ne peut s'y me?ler sans que la conduite, dans la me?me mesure, perde son caracte?re moral. Nous disons que toute re?gle commande, mais la re?gle morale est tout entie?re commandement et n'est pas autre chose. Voila? pourquoi elle nous parle de si haut, pourquoi, quand elle a parle?, toutes les autres conside?rations doivent se taire. »
Durkheim, L'Education morale (1902)
Thèse principale : Le respect moral est la seule raison d
« Toutes les fois où nous délibérons pour savoir comment nous devons agir, il y a une voix qui parle en nous et qui nous dit : voilà ton devoir. Et quand nous avons manqué à ce devoir qui nous a été ainsi présenté, la même voix se fait entendre, et proteste contre notre acte. Parce qu'elle nous parle sur le ton du commandement, nous sentons bien qu'elle doit émaner de quelque être supérieur à nous ; mais cet être, nous ne voyons pas clairement qui il est ni ce qu'il est. C'est pourquoi l'imagination des peuples, pour pouvoir s'expliquer cette voix mystérieuse, dont l'accent n'est pas celui avec lequel parle une voix humaine, l'imagination des peuples l'a rapportée à des personnalités transcendantes, supérieures à l'homme, qui sont devenues l'objet du culte, le culte n'étant en définitive que le témoignage extérieur de l'autorité qui leur était reconnue. Il nous appartient, à nous, de dépouiller cette conception des formes mythiques dans lesquelles elle s'est enveloppée au cours de l'histoire, et, sous le symbole, d'atteindre la réalité. Cette réalité, c'est la société. C'est la société qui, en nous formant moralement, a mis en nous ces sentiments qui nous dictent si impérativement notre conduite, ou qui réagissent avec cette énergie, quand nous refusons de déférer à leurs injonctions. Notre conscience morale est son œuvre et l'exprime ; quand notre conscience parle, c'est la société qui parle en nous. »
Durkheim, L'Éducation morale (1934)
Thèse principale : Notre conscience morale est l'œuvre de la société.
« Parce que la société est à la fois la source et la gardienne de la civilisation, parce qu'elle est le canal par lequel la civilisation parvient jusqu'à nous, elle nous apparaît donc comme une réalité infiniment plus riche, plus haute que la nôtre, une réalité d'où nous vient tout ce qui compte à nos yeux, et qui pourtant nous dépasse de tous les côtés puisque de ces richesses intellectuelles et morales dont elle a le dépôt, quelques parcelles seulement parviennent jusqu'à chacun de nous. Et plus nous avançons dans l'histoire, plus la civilisation humaine devient une chose énorme et complexe ; plus par conséquent elle déborde les consciences individuelles, plus l'individu sent la société comme transcendante par rapport à lui. Chacun des membres d'une tribu australienne porte en lui l'intégralité de sa civilisation tribale ; de notre civilisation actuelle, chacun de nous ne parvient à intégrer qu'une faible part. Mais nous en intégrons toujours quelque part en nous. Et ainsi, en même temps qu'elle est transcendante, par rapport à nous, la société nous est immanente et nous la sentons comme telle. En même temps qu'elle nous dépasse, elle nous est intérieure, puisqu'elle ne peut vivre qu'en nous et par nous. Ou plutôt elle est nous-même, en un sens, et la meilleure partie de nous-même, puisque l'homme n'est un homme que dans la mesure où il est civilisé. Ce qui fait de nous un être vraiment humain, c'est ce que nous parvenons à nous assimiler de cet ensemble d'idées, de sentiments, de croyances, de préceptes de conduite que l'on appelle la civilisation. »
Durkheim, Sociologie et philosophie (1924)
Thèse principale : La société est à la fois source et gardienne de la civilisation, qui dépasse les consciences individuelles.
« Parce que la société est à la fois la source et la gardienne de la civilisation, parce qu'elle est le canal par lequel la civilisation parvient jusqu'à nous, elle nous apparaît donc comme une réalité infiniment plus riche, plus haute que la nôtre, une réalité d'où nous vient tout ce qui compte à nos yeux, et qui pourtant nous dépasse de tous les côtés puisque de ces richesses intellectuelles et morales dont elle a le dépôt, quelques parcelles seulement parviennent jusqu'à chacun de nous. Et plus nous avançons dans l'histoire, plus la civilisation humaine devient une chose énorme et complexe ; plus par conséquent elle déborde les consciences individuelles, plus l'individu sent la société comme transcendante par rapport à lui. Chacun des membres d'une tribu australienne porte en lui l'intégralité de sa civilisation tribale ; de notre civilisation actuelle, chacun de nous ne parvient à intégrer qu'une faible part. Mais nous en intégrons toujours quelque part en nous. Et ainsi, en même temps qu'elle est transcendante, par rapport à nous, la société nous est immanente et nous la sentons comme telle. En même temps qu'elle nous dépasse, elle nous est intérieure, puisqu'elle ne peut vivre qu'en nous et par nous. Ou plutôt elle est nous-même, en un sens, et la meilleure partie de nous-même, puisque l'homme n'est un homme que dans la mesure où il est civilisé. Ce qui fait de nous un être vraiment humain, c'est ce que nous parvenons à nous assimiler de cet ensemble d'idées, de sentiments, de croyances, de préceptes de conduite que l'on appelle la civilisation. »
Durkheim, Sociologie et philosophie (1924)
Thèse principale : La société est transcendante par rapport à l'individu, mais elle est également immanente en tant que partie intégrante de chaque individu. En avançant dans l'histoire, la civilisation devient plus complexe et déborde les consciences individuelles, mais nous intégrons toujours une petite partie d'elle en nous. La société est transcendante et intérieure à la fois, vivant en nous et par nous, et elle est la meilleure partie de nous-mêmes dans la mesure où nous sommes civilisés. C'est ce que nous assimilons de la civilisation qui fait de nous un être vraiment humain.
« Le domaine de l’art n’est pas le re?el. Alors me?me que les e?tres que nous repre?sente l’artiste sont directement emprunte?s a? la re?alite?, ce n’est pas leur re?alite? qui fait leur beaute?. Peu nous importe que ce paysage ait existe? ici ou la?, qu’un personnage dramatique ait ve?cu dans l’histoire. Ce n’est pas parce qu’il est historique que nous l’admirons au the?a?tre, c’est parce qu’il est beau : et notre e?motion ne serait en rien diminue?e, s’il e?tait tout entier le produit d’une fiction pœ?tique. Me?me, on a pu dire justement que, quand l’illusion est trop comple?te et nous fait prendre pour re?elle la sce?ne que figure l’artiste, le plaisir du beau s’e?vanouit. Assure?ment, si les hommes ou les choses, qui sont ainsi mis sous nos yeux, e?taient d’une invraisemblance notoire, l’esprit ne pourrait pas s’y inte?resser ; par suite, l’e?motion esthe?tique ne pourrait pas nai?tre. Mais, tout ce qu’il faut, c’est que leur irre?alite? ne soit pas trop criante ; c’est qu’ils ne nous apparaissent pas comme trop manifestement impossibles. Et, encore, ne saurait-on dire a? partir de quel moment, de quel point pre?cis l’invraisemblable devient trop e?vident et trop choquant pour ne pouvoir e?tre tole?re?. Que de fois le pœ?te nous fait accepter des the?mes scientifiquement absurdes, et que nous savons tels ! Nous nous faisons volontiers complices d’erreurs dont nous avons conscience, pour ne pas ga?ter notre plaisir. En de?finitive, il n’y a pas, pour l’artiste, de lois de la nature ni de lois de l’histoire, qui doivent e?tre, toujours et en toutes circonstances, ne?cessairement respecte?es. Ce qui explique ce caracte?re de l’œuvre d’art, c’est que les e?tats inte?rieurs qu’elle traduit et qu’elle communique ne sont ni des sensations, ni des conceptions, mais des images. L’impression artistique vient de la fac?on dont l’artiste affecte, non pas nos sens, non pas notre entendement, mais notre imagination. »
Durkheim, L’Education morale (1925)
Thèse principale : Le domaine de l'art n'est pas la réalité.
« La science commence de?s que le savoir, quel qu'il soit, est recherche? pour lui-me?me. Sans doute, le savant sait bien que ses de?couvertes seront vraisemblablement susceptibles d'e?tre utilise?es. Il peut me?me se faire qu'il dirige de pre?fe?rence ses recherches sur tel ou tel point parce qu'il pressent qu'elles seront ainsi plus profitables, qu'elles permettront de satisfaire a? des besoins urgents. Mais en tant qu'il se livre a? l'investigation scientifique, il se de?sinte?resse des conse?quences pratiques. Il dit ce qui est ; il constate ce que sont les choses, et il s'en tient la?. Il ne se pre?occupe pas de savoir si les ve?rite?s qu'il de?couvre seront agre?ables ou de?concertantes, s'il est bon que les rapports qu'il e?tablit restent ce qu'ils sont, ou s'il vaudrait mieux qu'ils fussent autrement. Son ro?le est d'exprimer le re?el et non de le juger. »
Durkheim, Education et sociologie (1922)
Thèse principale : La science commence où que le savoir, quel qu'il soit, est recherché pour lui-même.
« On voit a? quoi se re?duirait l’homme, si l’on en retirait tout ce qu’il tient de la socie?te? : il tomberait au rang de l’animal. S’il a pu de?passer le stade auquel les animaux se sont arre?te?s, c’est d’abord qu’il n’est pas re?duit au seul fruit de ses efforts personnels, mais coope?re re?gulie?rement avec ses semblables ; ce qui renforce le rendement de l’activite? de chacun. C’est ensuite et surtout que les produits du travail d’une ge?ne?ration ne sont pas perdus pour celle qui suit. De ce qu’un animal a pu apprendre au cours de son existence individuelle, presque rien ne peut lui survivre. Au contraire, les re?sultats de l’expe?rience humaine se conservent presque inte?gralement et jusque dans le de?tail, gra?ce aux livres, aux monuments figure?s, aux outils, aux instruments de toute sorte qui se transmettent de ge?ne?ration en ge?ne?ration, a? la tradition orale, etc. Le sol de la nature se recouvre ainsi d’une riche alluvion (1) qui va sans cesse en croissant. Au lieu de se dissiper toutes les fois qu’une ge?ne?ration s’e?teint et est remplace?e par une autre, la sagesse humaine s’accumule sans terme, et c’est cette accumulation inde?finie qui e?le?ve l’homme au-dessus de la be?te et au-dessus de lui-me?me. Mais, tout comme la coope?ration dont il e?tait d’abord question, cette accumulation n’est possible que dans et par la socie?te?. »
Durkheim, Education et sociologie (1922)
Thèse principale : La société est ce qui élève l'homme au-dessus de la bête et de lui-même.
« Si l'inte?re?t rapproche les hommes, ce n'est jamais que pour quelques instants ; il ne peut cre?er entre eux qu'un lien exte?rieur. Dans le fait de l'e?change, les divers agents restent en dehors les uns des autres, et l'ope?ration termine?e, chacun se retrouve et se reprend tout entier. Les consciences ne sont que superficiellement en contact ; ni elles ne se pe?ne?trent, ni elles n'adhe?rent fortement les unes aux autres. Si me?me on regarde au fond des choses, on verra que toute harmonie d'inte?re?ts rece?le un conflit latent (1) ou simplement ajourne? (2). Car, la? ou? l'inte?re?t re?gne seul, comme rien ne vient refre?ner les e?goi?smes en pre?sence, chaque moi se trouve vis-a?- vis de l'autre sur le pied de guerre et toute tre?ve a? cet e?ternel antagonisme ne saurait e?tre de longue dure?e. L'inte?re?t est, en effet, ce qu'il y a de moins constant au monde. aujourd'hui, il m'est utile de m'unir a? vous ; demain la me?me raison fera de moi votre ennemi. Une telle cause ne peut donc donner naissance qu'a? des rapprochements passagers et a? des associations d'un jour. »
Durkheim, De la division du travail social (1893)
Thèse principale : Si l'intérêt rapproche les hommes, ce n'est jamais qu'à des fins temporaires ; il ne crée pas entre eux un lien profond. Dans une transaction, chacun reste séparé et se reprend intégralement. Les consciences ne sont que superficiellement en contact ; elles ne s'empruntent pas et ne s'attachent fortement les unes aux autres. L'intérêt est à l'épreuve de changements constants, donc ses accords passagers ne durent jamais longtemps.
« Quand nous obe?issons a? une personne en raison de l'autorite? morale que nous lui reconnaissons, nous suivons ses avis, non parce qu'ils nous semblent sages, mais parce qu'a? l'ide?e que nous nous faisons de cette personne, une e?nergie psychique d'un certain genre est immanente (1), qui fait plier notre volonte? et l'incline dans le sens indique?. Le respect est l'e?motion que nous e?prouvons quand nous sentons cette pression inte?rieure et toute spirituelle se produire en nous. Ce qui nous de?termine alors, ce ne sont pas les avantages ou les inconve?nients de l'attitude qui nous est prescrite ou recommande?e ; c'est la fac?on dont nous nous repre?sentons celui qui nous la recommande ou qui nous la prescrit. Voila? pourquoi le commandement affecte ge?ne?ralement des formes bre?ves, tranchantes, qui ne laissent pas de place a? l'he?sitation ; c'est que, dans la mesure ou? il est lui-me?me et agit par ses seules forces, il exclut toute ide?e de de?libe?ration et de calcul ; il tient son efficacite? de l'intensite? de l'e?tat mental dans lequel il est donne?. C'est cette intensite? qui constitue ce qu'on appelle l'ascendant moral. Or, les manie?res d'agir auxquelles la socie?te? est assez fortement attache?e pour les imposer a? ses membres se trouvent, par cela me?me, marque?es du signe distinctif qui provoque le respect. »
Durkheim, Les Formes e?le?mentaires de la vie religieuse (1912)
Thèse principale : Quand nous obéissons à une personne en raison de l'autorité morale que nous lui reconnaissons, nous suivons ses avis sans réfléchir.
« Au moment ou? un ordre nouveau de phe?nome?nes devient objet de science, ils se trouvent de?ja? repre?sente?s dans l'esprit, non seulement par des images sensibles, mais par des sortes de concepts grossie?rement forme?s. Avant les premiers rudiments de la physique et de la chimie, les hommes avaient de?ja? sur les phe?nome?nes physico-chimiques des notions qui de?passaient la pure perception ; telles sont, par exemple, celles que nous trouvons me?le?es a? toutes les religions. C'est que, en effet, la re?flexion est ante?rieure a? la science qui ne fait que s'en servir avec plus de me?thode. L'homme ne peut pas vivre au milieu des choses sans s'en faire des ide?es d'apre?s lesquelles il re?gle sa conduite. Seulement, parce que ces notions sont plus pre?s de nous et plus a? notre porte?e que les re?alite?s auxquelles elles correspondent, nous tendons naturellement a? les substituer a? ces dernie?res et a? en faire la matie?re me?me de nos spe?culations. Au lieu d'observer les choses, de les de?crire, de les comparer, nous nous contentons alors de prendre conscience de nos ide?es, de les analyser, de les combiner. Au lieu d'une science de re?alite?s, nous ne faisons plus qu'une analyse ide?ologique. Sans doute, cette analyse n'exclut pas ne?cessairement toute observation. On peut faire appel aux faits pour confirmer ces notions ou les conclusions qu'on en tire. Mais les faits n'interviennent alors que secondairement, a? titre d'exemples ou de preuves confirmatoires ; ils ne sont pas l'objet de la science. Celle-ci va des ide?es aux choses, non des choses aux ide?es. »
Durkheim, Re?gles de la me?thode sociologique (1894)
Thèse principale : Au moment où une nouvelle compréhension émerge, elle se trouve déjà représentée dans l'esprit comme des concepts sommaires. La réflexion est antérieure à la science et nous tendons naturellement à substituer nos idées aux réalités qu'elles correspondent.
« Quand je m’acquitte de ma tâche de frère, d’époux ou de citoyen, quand j’exécute les engagements que j’ai contractés, je remplis des devoirs qui sont définis, en dehors de moi et de mes actes, dans le droit et dans les mœurs. Alors même qu’ils sont d’accord avec mes sentiments propres et que j’en sens intérieurement la réalité, celle-ci ne laisse pas d’être objective (1) ; car ce n’est pas moi qui les ai faits, mais je les ai reçus par l’éducation. Que de fois, d’ailleurs, il arrive que nous ignorons le détail des obligations qui nous incombent et que, pour les connaître, il nous faut consulter le Code et ses interprètes autorisés ! De même, les croyances et les pratiques de sa vie religieuse, le fidèle les a trouvées toutes faites en naissant ; si elles existaient avant lui, c’est qu’elles existent en dehors de lui. Le système de signes dont je me sers pour exprimer ma pensée, le système de monnaies que j’emploie pour payer mes dettes, les instruments de crédit que j’utilise dans mes relations commerciales, les pratiques suivies dans ma profession, etc., etc. fonctionnent indépendamment des usages que j’en fais. Qu’on prenne les uns après les autres tous les membres dont est composée la société, ce qui précède pourra être répété à propos de chacun d’eux. Voilà donc des manières d’agir, de penser et de sentir qui présentent cette remarquable propriété qu’elles existent en dehors des consciences individuelles. »
Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique (1895)
Thèse principale : Nos manières d'agir, de penser et de sentir existent en dehors des consciences individuelles.
« Vouloir la socie?te?, c’est, d’une part, vouloir quelque chose qui nous de?passe ; mais c’est en me?me temps nous vouloir nous-me?me. Nous ne pouvons vouloir sortir de la socie?te?, sans vouloir cesser d’e?tre des hommes. Je ne sais si la civilisation nous a apporte? plus de bonheur et il n’importe ; mais ce qui est certain c’est que du moment ou? nous sommes civilise?s, nous ne pouvons y renoncer qu’en renonc?ant a? nous-me?me. La seule question qui puisse se poser pour l’homme est, non pas de savoir s’il peut vivre en dehors d’une socie?te?, mais dans quelle socie?te? il veut vivre ; et je reconnais d’ailleurs tre?s volontiers a? tout individu le droit d’adopter la socie?te? de son choix, a? supposer qu’il ne soit pas retenu dans sa socie?te? natale par des devoirs pre?alablement contracte?s. De?s lors, on s’explique sans peine comment la socie?te?, en me?me temps qu’elle constitue une fin qui nous de?passe, peut nous apparai?tre comme bonne et de?sirable, puisqu’elle tient a? toutes les fibres de notre e?tre ; et par conse?quent elle pre?sente les caracte?res essentiels que nous avons reconnus aux fins morales. »
Durkheim, Sociologie et philosophie (1898)
Thèse principale : La société est ce que nous voulons pour nous.
« Chaque peuple a sa morale, qui est déterminée par les conditions dans lesquelles il vit. On ne peut donc lui en inculquer une autre, si élevée qu’elle soit, sans le désorganiser, et de tels troubles ne peuvent pas ne pas être douloureusement ressentis par les particuliers. Mais la morale de chaque société, prise en elle-même, ne comporte-t-elle pas un développement indéfini des vertus qu’elle recommande ? Nullement. Agir moralement, c’est faire son devoir, et tout devoir est défini. Il est limité par les autres devoirs : on ne peut se donner trop complètement à autrui sans s’abandonner soi-même ; on ne peut développer à l’excès sa personnalité sans tomber dans l’égoïsme. D’autre part, l’ensemble de nos devoirs est lui-même limité par les autres exigences de notre nature. S’il est nécessaire que certaines formes de la conduite soient soumises à cette réglementation impérative qui est caractéristique de la moralité, il en est d’autres, au contraire, qui y sont naturellement réfractaires et qui pourtant sont essentielles. La morale ne peut régenter outre mesure les fonctions industrielles, commerciales, etc., sans les paralyser, et cependant elles sont vitales ; ainsi, considérer la richesse comme immorale n’est pas une erreur moins funeste que de voir dans la richesse le bien par excellence. Il peut donc y avoir des excès de morale, dont la morale d’ailleurs est la première à souffrir ; car, comme elle a pour objet immédiat de régler notre vie temporelle, elle ne peut nous en détourner sans tarir elle-même la matière à laquelle elle s’applique. »
Durkheim, De la Division du travail social (1893)
Thèse principale : Chaque peuple a sa morale qui détermine ses conditions de vie.