Alain

Alain

1868;1951
Liberté;Raison;Bonheur
Émile Chartier, dit Alain, philosophe français, est connu pour ses "Propos", des réflexions sur la politique, l'éducation, et la morale.

Biographie

Émile Chartier, dit Alain, philosophe français, est connu pour ses "Propos", des réflexions sur la politique, l'éducation, et la morale.

Courant philosophique

Éthique

Ce courant de pensée se caractérise par une approche spécifique des questions philosophiques fondamentales.

Approche philosophique

Humanisme

Contexte historique

Alain émerge dans la France de la Troisième République, une période marquée par les tensions entre forces républicaines laïques et conservatrices, notamment lors de l'affaire Dreyfus. Cette époque d'industrialisation et d'urbanisation rapides, ainsi que la montée du nationalisme menant à la Première Guerre mondiale, influence profondément sa pensée, particulièrement son pacifisme développé après son expérience du front.

Sa pensée se développe dans un contexte philosophique dominé par le positivisme et le scientisme, tout en s'inscrivant dans l'héritage cartésien et le renouveau spiritualiste de Bergson. Influencé par son professeur Jules Lagneau, dont il retient l'importance de la réflexion méthodique, il commence à publier ses "Propos" quotidiens dans la presse à partir de 1906.
Son œuvre se caractérise par un "journalisme philosophique" unique, combinant rationalisme critique et attention à l'expérience concrète. Sa philosophie, exprimée notamment dans "Mars ou la guerre jugée" (1921), développe un radicalisme républicain et un pacifisme de gauche engagé.
À travers ses écrits concis et accessibles, il influence de nombreux intellectuels du 20e siècle, promouvant une réflexion individuelle et une liberté de pensée qui dépassent le cadre de la philosophie académique traditionnelle.

Pour réussir au bac avec Alain

Pour mobiliser efficacement cet auteur dans vos dissertations :

  • Maîtrisez ses concepts clés et sa démarche philosophique
  • Mémorisez quelques citations pertinentes pour illustrer ses idées
  • Comprenez la cohérence globale de sa pensée et son évolution
  • Identifiez ses apports majeurs à l'histoire de la philosophie
  • Établissez des liens avec d'autres philosophes pour une approche comparative

Information

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les pensées fanatiques et leur emportement

religion liberté
« On a vu des fanatiques en tous les temps, et sans doute honorables à leurs propres yeux. Ces crimes (1) sont la suite d'une idée, religion, justice, liberté. Il y a un fond d'estime, et même quelquefois une secrète admiration, pour des hommes qui mettent au jeu leur propre vie, et sans espérer aucun avantage ; car nous ne sommes points fiers de faire si peu et de risquer si peu pour ce que nous croyons juste ou vrai. Certes je découvre ici des vertus rares, qui veulent respect, et une partie au moins de la volonté. Mais c'est à la pensée qu'il faut regarder. Cette pensée raidie, qui se limite, qui ne voit qu'un côté, qui ne comprend point la pensée des autres, ce n'est point la pensée Il y a quelque chose de mécanique dans une pensée fanatique, car elle revient toujours par les mêmes chemins. Elle ne cherche plus, elle n'invente plus. Le dogmatisme est comme un délire récitant. Il y manque cette pointe de diamant, le doute, qui creuse toujours. Ces pensées fanatiques gouvernent admirablement les peurs et les désirs, mais elles ne se gouvernent pas elles-mêmes. Elles ne cherchent pas ces vues de plusieurs points, ces perspectives sur l'adversaire, enfin cette libre réflexion qui ouvre les chemins de persuader, et qui détourne en même temps de forcer. Bref il y a un emportement de pensée, et une passion de penser qui ressemble aux autres passions. »
Alain
Thèse principale : On a toujours admiré les fanatiques, mais c'est leur pensée qui est à vérifier.

la liberté de pensée face à l'union et à la puissance

liberté raison
« Il n'y a de pensée que dans un homme libre, dans un homme qui n'a rien promis, qui se retire, qui se fait solitaire, qui ne s'occupe point de plaire ni de déplaire. L'exécutant n'est point libre ; le chef n'est point libre. Cette folle entreprise de l'union les occupe tous deux. Laisser ce qui divise, choisir ce qui rassemble, ce n'est point penser. Ou plutôt c'est penser à s'unir et à rester unis ; ce n'est rien penser d'autre. La loi de la puissance est une loi de fer. Toute délibération de puissance est sur la puissance, non sur ce qu'on fera. Ce qu'on en fera ? Cela est ajourné, parce que cela diviserait. La puissance, sur le seul pressentiment d'une pensée, frémit toute et se sent défaite. Les pensées des autres, quelles qu'elles soient, voilà les ennemis du chef, mais ses propres pensées ne lui sont pas moins ennemies. Dès qu'il pense, il se divise ; il se fait juge de lui même. Penser, même tout seul, c'est donner audience, et c'est même donner force aux idées de n'importe qui. Lèse-majesté. Toute vie politique va à devenir une vie militaire, si on la laisse aller. Petit ou grand parti, petit journal ou grand journal, ligne ou nation, église ou association, tous ces êtres collectifs perdent l'esprit pour chercher l'union ; un corps fait d'une multitude d'hommes n'a jamais qu'une toute petite tête, assez occupée d'être la tête. Un orateur quelquefois s'offre aux contradicteurs ; mais c'est qu'alors il croit qu'il triomphera. L'idée qu'il pourrait être battu, et, encore mieux, content d'être battu, ne lui viendra jamais. »
Alain
Thèse principale : L'individu libre a la possibilité de penser

le droit comme garant de l'égalité

justice liberté
« Qu'est-ce que le droit ? C'est l'égalité. Dès qu'un contrat enferme quelque inégalité, vous soupçonnez aussitôt que ce contrat viole le droit… Le droit règne là où le petit enfant qui tient son sou dans sa main et regarde avidement les objets étalés, se trouve l'égal de la plus rusée ménagère. On voit bien ici comment l'état de droit s'opposera au libre jeu de la force. Si nous laissons agir les puissances, l'enfant sera certainement trompé ; même si on ne lui prend pas son sou par force brutale, on lui fera croire sans peine qu'il doit échanger un vieux sou contre un centime neuf (1). C'est contre l'inégalité que le droit a été inventé. Et les lois justes sont celles qui s'ingénient à faire que (2) les hommes, les femmes, les enfants, les malades, les ignorants soient tous égaux. Ceux qui disent, contre le droit, que l'inégalité est dans la nature des choses, disent donc des pauvretés. »
Alain
Thèse principale : Le droit règne là où l'égalité est respectée.

le progrès, une victoire de la volonté contre les forces extérieures

vérité liberté
« Progrès : changement lent, longtemps imperceptible, et qui consacre une victoire de la volonté contre les forces extérieures. Tout progrès est de liberté. J'arrive à faire ce que je veux, par exemple me lever matin (1), lire la musique, être poli, retenir la colère, ne pas éprouver l'envie, parler distinctement, écrire lisiblement, etc. D'accord entre eux les hommes arrivent à sauver la paix, à diminuer l'injustice et la misère, à instruire tous les enfants, à soigner les malades. Au contraire on nomme évolution le changement qui nous soumet un peu plus aux forces inhumaines en nous détournant insensiblement de nos beaux projets. Un homme qui dit : “J'ai évolué” veut quelquefois faire entendre qu'il a avancé en sagesse ; il ne peut, la langue ne le permet pas. »
Alain
Thèse principale : Chaque progrès est une victoire de la volonté sur les forces extérieures, et c

la pensée comme aventure et remise en question

raison vérité
« Penser est une aventure. Nul ne peut dire où il débarquera, ou bien ce n'est plus penser […]. La condition préalable de n'importe quelle idée, en n'importe qui, c'est un doute radical […]. Non pas seulement à l'égard de ce qui est douteux, car c'est trop facile, mais, à l'égard de ce qui ressemble le plus au vrai, car, même le vrai, la pensée le doit défaire et refaire. Si vous voulez savoir, vous devez commencer par ne plus croire, entendez ne plus donner aux coutumes le visa de l'esprit. Une pensée c'est un doute, mais à l'égard de la coutume, il y a plus que doute, car, quelque force qu'ait la coutume, et même si le penseur s'y conforme, la coutume ne sera jamais preuve. »
Alain
Thèse principale : Penser est une aventure qui débouche sur des idées inattendues et remet en question même les vérités établies.

l'emprise de l'opinion publique sur la pensée individuelle

« Chacun a pu remarquer, au sujet des opinions communes, que chacun les subit et que personne ne les forme. Un citoyen, même avisé et énergique quand il n'a à conduire que son propre destin, en vient naturellement et par espèce de sagesse à rechercher quelle est l'opinion dominante au sujet des affaires publiques. “Car se dit-il, comme je n'ai ni la prétention ni le pouvoir de gouverner à moi tout seul, il faut que je m'attende à être conduit ; à faire ce qu'on fera, à penser ce qu'on pensera”. Remarquez que tous raisonnent de même, et de bonne foi. Chacun a bien peut-être une opinion ; mais c'est à peine s'il se la formule à lui-même ; il rougit à la seule pensée qu'il pourrait être de son avis. Le voilà donc qui honnêtement écoute les orateurs, lit les journaux, enfin se met à la recherche de cet être fantastique que l'on appelle l'opinion publique. “La question n'est pas de savoir si je veux ou non faire la guerre”. Il interroge donc le pays. Et tous les citoyens interrogent le pays, au lieu de s'interroger eux-mêmes. Les gouvernants font de même, et tout aussi naïvement. Car, sentant qu'ils ne peuvent rien tout seuls, ils veulent savoir où ce grand corps va les mener. Et il est vrai que ce grand corps regarde à son tour vers le gouvernement, afin de savoir ce qu'il faut penser et vouloir. Par ce jeu, il n'est point de folle conception qui ne puisse quelque jour s'imposer à tous, sans que personne pourtant l'ait jamais formée de lui-même et par libre réflexion. Bref, les pensées mènent tout, et personne ne pense. D'où il résulte qu'un État formé d'hommes raisonnables peut penser et agir comme un fou. Et ce mal vient originairement de ce que personne n'ose former son opinion par lui-même ni la maintenir énergiquement, en lui d'abord, et devant les autres aussi. »
Alain
Thèse principale : Chacun suit l'opinion dominante par peur de réfléchir.

le vote, un moyen de défendre nos droits

liberté justice
« Voter, ce n'est pas précisément un des droits de l'Homme ; on vivrait très bien sans voter, si l'on avait la sûreté, l'égalité, la liberté. Le vote n'est qu'un moyen de conserver tous ces biens. L'expérience a fait voir cent fois qu'une élite gouvernante, qu'elle gouverne d'après l'hérédité, ou par la science acquise, arrive très vite à priver les citoyens de toute liberté, si le peuple n'exerce pas un pouvoir de contrôle, de blâme et enfin de renvoi. Quand je vote, je n'exerce pas un droit, je défends tous mes droits. Il ne s'agit donc pas de savoir si mon vote est perdu ou non, mais bien de savoir si le résultat cherché est atteint, c'est-à-dire si les pouvoirs sont contrôlés, blâmés et enfin détrônés dès qu'ils méconnaissent les droits des citoyens. On conçoit très bien un système politique, par exemple le plébiscite (1), où chaque citoyen votera une fois librement, sans que ses droits soient pour cela bien gardés. Aussi je ne tiens pas tant à choisir effectivement, et pour ma part, tel ou tel maître, qu'à être assuré que le maître n'est pas le maître, mais seulement le serviteur du peuple. C'est dire que je ne changerai pas mes droits réels pour un droit fictif. »
Alain
Thèse principale : Le vote est un moyen de conserver les droits de l'homme, pas un droit en soi.

résistance et obéissance : les deux vertus du citoyen

« Résistance et obéissance, voilà les deux vertus (1) du citoyen. Par l'obéissance il assure l'ordre ; par la résistance il assure la liberté. Et il est bien clair que l'ordre et la liberté ne sont point séparables, car le jeu des forces, c'est-à-dire la guerre privée, à toute minute, n'enferme (2) aucune liberté ; c'est une vie animale, livrée à tous les hasards. Donc les deux termes, ordre et liberté, sont bien loin d'être opposés, j'aime mieux dire qu'ils sont corrélatifs. La liberté ne va pas sans l'ordre, l'ordre ne vaut rien sans la liberté. Obéir en résistant, c'est tout le secret. Ce qui détruit l'obéissance est anarchie, ce qui détruit la résistance est tyrannie. Ces deux maux s'appellent (3), car la tyrannie employant la force contre les opinions, les opinions, en retour, emploient la force contre la tyrannie, et inversement, quand la résistance devient désobéissance, les pouvoirs ont beau jeu pour écraser la résistance, et ainsi deviennent tyranniques. Dès qu'un pouvoir use de force pour tuer la critique, il est tyrannique. »
Alain
Thèse principale : Résistance et obéissance, voilà les deux vertus du citoyen. L'obéissance assure l'ordre tandis que la résistance assure la liberté. Ils sont corrélatifs. La liberté ne va pas sans ordre, l'ordre ne vaut rien sans liberté. Obéir en résistant, c'est le secret.

la relation complexe entre force et droit

« Chacun sent bien que la force ne peut rien contre le droit ; mais beaucoup sont disposés à reconnaître que la force peut quelque chose pour le droit. Ici se présente une difficulté (1) qui paraît insurmontable à beaucoup et qui les jette dans le dégoût de leur propre pensée, sur quoi compte le politique. Ce qui égare d'abord l'esprit, c'est que les règles du droit sont souvent appliquées par la force, avec l'approbation des spectateurs. L'arrestation, l'emprisonnement, la déportation (1), la mort sont des exemples qui frappent. Comment nier que le droit ait besoin de la force ? […] Je suis bien loin de mépriser cet ordre ancien et vénérable que l'agent au carrefour représente si bien. Et je veux remarquer d'abord ceci, c'est que l'autorité de l'agent est reconnue plutôt que subie. Je suis pressé, le bâton levé produit en moi un mouvement d'impatience et même de colère, mais enfin je veux cet ordre au carrefour, et non pas une lutte de force entre les voitures, et le bâton de l'agent me rappelle cette volonté mienne, que la passion allait me faire oublier. Ce que j'exprime en disant qu'il y a un ordre de droit entre l'agent et moi, entre les autres voyageurs et moi, ou bien, si l'on veut dire autrement, un état de paix véritable. Si cet ordre n'est point reconnu et voulu par moi, si je cède seulement à une force évidemment supérieure, il n'y a ni paix ni droit, mais seulement un vainqueur, qui est l'agent, et un vaincu, qui est moi. »
Alain
Thèse principale : Chacun reconnaît que la force ne peut rien contre le droit mais il existe une difficulté à l'accepter en pratique.

l'avenir entre résignation et espérance

« Il y a l'avenir qui se fait et l'avenir qu'on fait. L'avenir réel se compose des deux. Au sujet de l'avenir qui se fait, comme orage ou éclipse, il ne sert à rien d'espérer, il faut savoir et observer avec des yeux secs. Comme on essuie les verres de la lunette, ainsi il faut essuyer la buée des passions sur les yeux. J'entends bien. Les choses du ciel, que nous ne modifions jamais, nous ont appris la résignation et l'esprit géomètre qui sont une bonne partie de la sagesse. Mais dans les choses terrestres, que de changements par l'homme industrieux ! Le feu, le blé, le navire, le chien dressé, le cheval dompté, voilà des œuvres que l'homme n'aurait point faites si la science avait tué l'espérance. Surtout dans l'ordre humain lui-même, où la confiance fait partie des faits, je compte très mal si je ne compte point ma propre confiance. Si Je crois que je vais tomber, je tombe, si je crois que je ne puis rien, je ne puis rien. Si je crois que mon espérance me trompe, elle me trompe. Attention là. Je fais le beau temps et l'orage, en moi d'abord, autour de moi aussi, dans le monde des hommes. Car le désespoir, et l'espoir aussi, vont de l'un à l'autre plus vite que ne changent les nuages. »
Alain
Thèse principale : Il faut faire et observer avec des yeux secs l'avenir qui se fait, comme orage ou éclipse, et essuyer la buée des passions sur les yeux, car nous changeons beaucoup par notre industrie. Mais attention, si je crois que j'ai raison, je réussis et si je crois que je vais tomber, je tombe. Je fais le beau temps et l'orage, en moi d'abord, autour de moi aussi, dans le monde des hommes.

la perception comme anticipation des mouvements

conscience science
« La perception est exactement une anticipation de nos mouvements et de leurs effets. Et sans doute la fin est toujours d'obtenir ou d'écarter quelque sensation, comme si je veux cueillir un fruit ou éviter le choc d'une pierre. Bien percevoir, c'est connaître d'avance quel mouvement j'aurai à faire pour arriver à ces fins. Celui qui perçoit bien sait d'avance ce qu'il a faire. Le chasseur perçoit bien qu'il sait retrouver ses chiens qu'il entend, il perçoit bien qu'il sait atteindre la perdrix qui s'envole. L'enfant perçoit mal lorsqu'il veut saisir la lune entre ses mains et ainsi du reste. Donc ce qu'il y a de vrai ou de douteux, ou de faux dans la perception, c'est cette évaluation, si sensible surtout à la vue dans la perspective et le relief, mais sensible aussi pour l'ouïe et l'odorat, et même sans doute pour un toucher exercé, quand les mains d'un aveugle palpent. Quand à la sensation elle-même, elle n'est ni douteuse, ni fausse ni par conséquent vraie ; elle est actuelle (1) toujours dès qu'on l'a. Ainsi ce qui est faux dans la perception d'un fantôme, ce n'est point ce que nos yeux nous font éprouver, lueur fugitive ou tache colorée, mais bien notre anticipation. Voir un fantôme c'est supposer, d'après les impressions visuelles, qu'en allongeant la main on toucherait quelque être animé […]. Mais pour ce que j'éprouve actuellement, sans aucun doute je l'éprouve ; il n'y a point de science de cela puisqu'il n'y a point d'erreur de cela. Toute étude de ce que je ressens consiste toujours à savoir ce que cela signifie et comment cela varie avec mes mouvements. »
Alain
Thèse principale : La perception est une anticipation des mouvements et leurs effets. C'est anticiper ce qu'on doit faire pour obtenir ou éviter quelque sensation, comme s'il faut cueillir un fruit ou éviter le choc d'une pierre.

résistance et obéissance : les deux vertus du citoyen

justice liberté
« Résistance et obéissance, voilà les deux vertus du citoyen. Par l'obéissance, il assure l'ordre ; par la résistance, il assure la liberté. Et il est bien clair que l'ordre et la liberté ne sont point séparables, car le jeu des forces, c'est-à-dire la guerre privée à toute minute, n'enferme aucune liberté ; c'est une vie animale, livrée à tous hasards. Donc les deux termes, ordre et liberté, sont bien loin d'être opposés ; j'aime mieux dire qu'ils sont corrélatifs. La liberté ne va pas sans l'ordre, l'ordre ne vaut rien sans la liberté. Obéir en résistant, c'est tout le secret. Ce qui détruit l'obéissance est anarchie ; ce qui détruit la résistance est tyrannie. Ces deux maux s'appellent, car la tyrannie employant la force contre les opinions, les opinions, en retour, emploient la force contre la tyrannie, et, inversement, quand la résistance devient désobéissance, les pouvoirs ont beau jeu pour écraser la résistance, et ainsi deviennent tyranniques. Dès qu'un pouvoir use de force pour tuer la critique, il est tyrannique. »
Alain
Thèse principale : « La résistance et l'obéissance sont deux vertus essentielles pour un citoyen. Par l'obéissance, il assure l'ordre, tandis que par la résistance, il assure la liberté. L'ordre et la liberté sont indissociables. La liberté ne peut exister sans ordre, et l'ordre est vain sans liberté. Le secret réside dans l'obéissance en résistant. L'anarchie détruit l'obéissance, tandis que la tyrannie écrase la résistance. »

la puissance des croyances dans notre réalité

conscience vérité
« Je puis vouloir une éclipse, ou simplement un beau soleil qui sèche le grain, au lieu de cette tempête grondeuse et pleureuse, je puis, à force de vouloir, espérer et croire enfin que les choses iront comme je veux ; mais elles vont leur train. D'où je vois bien que ma prière est d'un nigaud. Mais quand il s'agit de mes frères les hommes, ou de mes sœurs les femmes, tout change. Ce que je crois finit souvent par être vrai. Si Je me crois haï, je serai haï ; pour l'amour de même. Si je crois que l'enfant que j'instruis est incapable d'apprendre, cette croyance écrite dans mes regards et dans mes discours le rendra stupide, au contraire, ma confiance et mon attente est comme un soleil qui mûrira les fleurs et les fruits du petit bonhomme. Je prête, dites-vous, à la femme que j'aime, des vertus qui elle n'a point, mais si elle sait que je crois en elle, elle les aura. Plus ou moins, mais il faut essayer ; il faut croire. Le peuple, méprisé, est bientôt méprisable, estimez-le, il s'élèvera. La défiance a fait plus d'un voleur ; une demi-confiance est comme une injure ; mais si je savais la donner toute, qui donc me tromperait ? Il faut donner d'abord. »
Alain
Thèse principale : Nous pouvons influencer notre vie et celle des autres par notre croyance en nous.

l'importance de la perception dans la recherche de la vérité

science vérité
« Il faut toujours remonter de l'apparence à la chose ; il n'y a point au monde de lunette ni d'observatoire d'où l'on voit autre chose que des apparences. La perception droite, ou, si l'on veut, la science, consiste à se faire une idée exacte de la chose, d'après laquelle idée on pourra expliquer toutes les apparences. Par exemple, on peut penser le soleil à deux cents pas en l'air ; on expliquera ainsi qu'il passe au-dessus des arbres et de la colline, mais on n'expliquera pas bien que les ombres soient toutes parallèles ; on expliquera encore moins que le soleil se couche au delà des objets les plus lointains ; on n'expliquera nullement comment deux visées vers le centre du soleil, aux deux extrémités d'une base de cent mètres, soient comme parallèles. Et, en suivant cette idée, on arrive peu à peu à reculer le soleil, d'abord au delà de la lune, et ensuite bien loin au delà de la lune, d'où l'on conclura que le soleil est fort gros. Je ne vois point que le soleil est bien plus gros que la terre, mais je pense qu'il est ainsi. Il n'y a point d'instrument qui me fera voir cette pensée comme vraie. Cette remarque assez simple mettrait sans doute un peu d'ordre dans ces discussions que l'on peut lire partout sur la valeur des hypothèses scientifiques. Car ceux qui se sont instruits trop vite et qui n'ont jamais réfléchi sur des exemples simples, voudraient qu'on leur montre la vérité comme on voit la lune grossie dans une lunette. »
Alain
Thèse principale : Il faut remonter à la chose pour expliquer les apparences.

la puissance de l'outil dans la condition humaine

langage technique
« Il est remarquable que le monde animal ne fasse point voir la moindre trace d'une action par outil. Il est vrai aussi que les animaux n'ont point de monuments ni aucun genre d'écriture. Aucun langage véritable ne lie une génération à l'autre. Ils ne reçoivent en héritage que leur forme ; aussi n'ont-ils d'autres instruments que leurs pattes et mandibules, ou, pour mieux dire, leur corps entier qui se fait place. Ils travaillent comme ils déchirent, mastiquent et digèrent, réduisent en pulpe tout ce qui se laisse broyer. Au contraire, l'outil est quelque chose qui résiste, et qui impose sa forme à la fois à l'action et à la chose faite. Par la seule faux, l'art de faucher est transmis du père à l'enfant. L'arc veut une position des bras et de tout le corps, et ne cède point. La scie de même ; les dents de fer modèrent l'effort et réglementent le mouvement ; c'est tout à fait autre chose que de ronger. Tel est le premier aspect de l'outil. J'en aperçois un autre, qui est que l'outil est comme une armure. Car le corps vivant est aisément meurtri, et la douleur détourne ; au lieu que l'outil oppose solide à solide, ce qui fait que le jeu des muscles perce enfin le bois, la roche, et le fer même. Le lion mord vainement l'épieu, le javelot, la flèche. Ainsi l'homme n'est plus à corps perdu dans ses actions mais il envoie l'outil à la découverte. Si le rocher en basculant retient la pioche ou le pic, ce n'est pas comme s'il serrait la main ou le bras. L'homme se retrouve intact, et la faute n'est point sans remède. D'où un genre de prudence où il n'y a point de peur. On comprend d'après ces remarques la puissance de l'outil. »
Alain
Thèse principale : L

l'égalité comme fondement de la paix

justice raison
« Quand je dis que tous les hommes sont égaux, c'est comme si je disais : il est raisonnable d'agir avec tous pacifiquement, c'est-à-dire de ne point régler ses actions sur leur force, ou sur leur intelligence, ou sur leur science, ou sur leur richesse. Et en somme je décide, quand je dis qu'ils sont égaux, de ne point rompre la paix, de ne point mettre en pratique les règles de la guerre. Par exemple voilà un enfant qui porte une rose ; je désire avoir cette rose. Selon les règles de la guerre, je n'ai qu'à la prendre ; si au contraire l'enfant est entouré de gardes, je n'ai qu'à m'en priver. Mais si j'agis selon le droit, cela veut dire que je ne tiendrai compte ni de sa force ni de la mienne, et que je ne m'y prendrai pas autrement pour avoir cette rose, que si l'enfant était un Goliath (1). »
Alain
Thèse principale : Tous les hommes sont égaux, ce qui signifie agir pacifiquement et respecter l'égalité.

les limites de la liberté d'opinion

liberté justice
« La liberté des opinions ne peut être sans limites. Je vois qu'on la revendique comme un droit tantôt pour une propagande, tantôt pour une autre. Or, on comprend pourtant bien qu'il n'y a pas de droit sans limites ; cela n'est pas possible, à moins que l'on ne se place dans l'état de liberté et de guerre, où l'on peut bien dire que l'on se donne les droits, mais où, aussi, l'on ne possède que ceux que l'on peut maintenir par sa propre force. Mais dès que l'on fait société avec d'autres, les droits des uns et des autres forment un système équilibré ; il n'est pas dit du tout que tous auront tous les droits possibles ; il est dit seulement que tous auront les mêmes droits ; et c'est cette égalité des droits qui est sans doute la forme de la justice ; car les circonstances ne permettent jamais d'établir un droit tout à fait sans restriction ; par exemple il n'est pas dit qu'on ne barrera pas une rue dans l'intérêt commun ; la justice exige seulement que la rue soit barrée aux mêmes conditions pour tout le monde. Donc je conçois bien que l'on revendique comme citoyen, et avec toute l'énergie que l'on voudra y mettre, un droit dont on voit que les autres citoyens ont la jouissance. Mais vouloir un droit sans limites, cela sonne mal. »
Alain
Thèse principale : La liberté des opinions ne peut pas être absolue.

l'art de dompter la peur : une exploration philosophique**

art bonheur
« Comment expliquer qu'un pianiste, qui croit mourir de peur en entrant sur la scène, soit immédiatement guéri dès qu'il joue ? On dira qu'il ne pense plus alors à avoir peur, et c'est vrai ; mais j'aime mieux réfléchir plus près de la peur elle-même, et comprendre que l'artiste secoue sa peur et la défait par ces souples mouvements des doigts. Car, comme tout se tient en notre machine, les doigts ne peuvent se délier si la poitrine ne l'est aussi ; la souplesse, comme la raideur, envahit tout ; et, dans ce corps bien gouverné, la peur ne peut plus être. Le vrai chant et la vraie éloquence ne rassurent pas moins, par ce travail mesuré qui est alors imposé à tous les muscles. Chose remarquable et trop peu remarquée, ce n'est point la pensée qui nous délivre des passions, mais c'est plutôt l'action qui nous délivre. On ne pense point comme on veut, mais quand les actions sont assez familières, quand les muscles sont dressés et assouplis par gymnastique, on agit comme on veut. Dans les moments d'anxiété n'essayez point de raisonner, car votre raisonnement se tournera en pointes contre vous-même ; mais plutôt essayez ces élévations et flexions des bras que l'on apprend maintenant dans toutes les écoles ; le résultat vous étonnera. Ainsi le maître de philosophie vous renvoie au maître de gymnastique. »
Alain
Thèse principale : Le pianiste guéri par l'action de jouer

la conscience, clé de la véritable connaissance de soi

conscience temps
« Qu'est-ce qu'un inconscient ? C'est un homme qui ne se pose pas de question. Celui qui agit avec vitesse et sûreté ne se pose pas de question ; il n'en a pas le temps. Celui qui suit son désir ou son impulsion sans s'examiner soi-même n'a point non plus occasion de parler, comme Ulysse, à son propre cœur, ni de dire Moi, ni de penser Moi. En sorte que, faute d'examen moral, il manque aussi de cet examen contemplatif qui fait qu'on dit : “Je sais que je sais ; je sais que je désire ; je sais que je veux”. Pour prendre conscience, il faut se diviser soi-même. Ce que les passionnés, dans le paroxysme, ne font jamais ; ils sont tout entiers à ce qu'ils font et à ce qu'ils disent ; et par là ils ne sont point du tout pur eux-mêmes. Cet état est rare. Autant qu'il reste de bon sens en un homme, il reste des éclairs de penser à ce qu'il dit ou à ce qu'il fait ; c'est se méfier de soi ; c'est guetter de soi l'erreur ou la faute. Peser, penser, c'est le même mot ; ne le ferait-on qu'un petit moment, c'est cette chaîne de points clairs qui fait encore le souvenir. Qui s'emporte sans scrupule aucun, sans hésitation aucune, sans jugement aucun ne sait plus ce qu'il fait, et ne saura jamais ce qu'il a fait. »
Alain
Thèse principale : Un homme qui agit sans se poser de question n'est pas réfléchi. Celui qui suit son impulsion sans s'examiner ne prend conscience de rien. Pour prendre conscience, il faut se diviser soi-même. Se méfier de soi signifie peser et penser ses actes. Qui s'emporte sans scrupule sait plus ce qu'il fait. 

la création artistique et la primauté du réel

« Il faut donc qu'une œuvre d'art soit faite, terminée, et solide. Et cela va jusqu'au détail, comme on verra, puisque ce qui n'est pas pris dans la masse ne peut pas orner. C'est pourquoi l'improvisation sans règles n'est jamais belle ; c'est l'art de l'orateur qui parvient à fixer un simple récit dans la masse de son discours. Disons qu'aucune conception n'est œuvre. Et c'est l'occasion d'avertir tout artiste qu'il perd son temps à chercher parmi les simples possibles quel serait le plus beau ; car aucun possible n'est beau ; le réel seul est beau. Faites donc et jugez ensuite. Telle est la première condition en tout art, comme la parenté des mots artiste et artisan le fait bien entendre ; mais une réflexion suivie sur la nature de l'imagination conduit bien plus sûrement à cette importante idée, d'après laquelle toute méditation sans objet réel est nécessairement stérile. Pense ton œuvre, oui, certes ; mais on ne pense que ce qui est : fais donc ton œuvre. »
Alain
Thèse principale : L'œuvre d'art doit être faite, terminée et solide jusqu'au détail.

le pouvoir de persuasion : l'arme ultime des tyrans

justice liberté
« Dès que le plus faible des hommes a compris qu'il peut garder son pouvoir de juger, tout pouvoir extérieur tombe devant celui-là. Car il faut que tout pouvoir persuade. Il a des gardes, c'est donc qu'il a persuadé ses gardes. Par un moyen ou par un autre, promesse ou menace ; si les gardes refusent de croire, il n'y a plus de tyran. Mais les hommes croient aisément. Ils soumettent leur jugement aux promesses et aux menaces. Nous ne le voyons que trop. Ce n'est pas peu de dissoudre d'abord cette force politique, qui se présente à l'esprit sous les apparences d'une force mécanique. Toute force politique agit par les esprits et sur les esprits. Les armées sont armées par l'opinion. Dès que les citoyens refusent d'approuver et de croire, les canons et les mitrailleuses ne peuvent plus rien. »
Alain
Thèse principale : Lorsque tout être humain acquiert la conscience qu'il peut conserver son pouvoir de juger, alors toute force extérieure cède à celle-ci.

la vérité du cube invisible

vérité langage
« Soit un cube de bois. Que je le voie ou que je le touche, on peut dire que j'en prends une vue, ou que je le saisis par un côté. Il y a des milliers d'aspects différents d'un même cube pour les yeux, et aucun n'est cube. Il n'y a point de centre d'où je puisse voir le cube en sa vérité. Mais le discours permet de construire le cube en sa vérité, d'où j'explique ensuite aisément toutes ces apparences, et même je prouve qu'elles devaient apparaître comme elles font […]. Retenons l'exemple facile du cube, de ce cube que nul œil n'a vu et ne verra jamais comme il est, mais par qui seulement l'œil peut voir un cube, c'est-à-dire le reconnaître sous ses diverses apparences. Et disons encore que, si je vois un cube, et si je comprends ce que je vois, il n'y a pas ici deux mondes, ni deux vies ; mais c'est un seul monde et une seule vie. Le vrai cube n'est ni loin ni près ni ailleurs ; mais c'est lui qui a toujours fait que ce monde visible est vrai et fut toujours vrai. »
Alain
Thèse principale : Le discours permet de construire l'essence d'un objet, qui nous est inconnue par les seuls sens.

la justice comme recherche de raison

justice raison
« La force semble être l'injustice même ; mais on parlerait mieux en disant que la force est étrangère à la justice ; car on ne dit pas qu'un loup est injuste. Toutefois le loup raisonneur de la fable est injuste, car il veut être approuvé ; ici se montre l'injustice, qui serait donc une prétention d'esprit. Le loup voudrait que le mouton n'ait rien à répondre, ou tout au moins qu'un arbitre permette ; et l'arbitre, c'est le loup lui-même. Ici les mots nous avertissent assez ; il est clair que la justice relève du jugement, et que le succès n'y fait rien. Plaider, c'est argumenter. Rendre justice, c'est juger. Peser des raisons, non des forces. La première justice est donc une investigation d'esprit et un examen des raisons. Le parti pris est par lui-même injustice ; et même celui qui se trouve favorisé, et qui de plus croit avoir raison, ne croira jamais qu'on lui a rendu bonne justice à lui tant qu'on n'a pas fait justice à l'autre, en examinant aussi ses raisons de bonne foi ; de bonne foi, j'entends en leur cherchant toute la force possible, ce que l'institution des avocats réalise passablement. »
Alain
Thèse principale : La justice ne se fait pas par force, mais par jugement.

la quête du bonheur et la recherche de la peine

bonheur travail
« Tous ces coureurs se donnent bien de la peine. Tous ces joueurs de ballon se donnent bien de la peine. Tous ces boxeurs se donnent bien de la peine. On lit partout que les hommes cherchent le plaisir ; mais cela n'est pas évident ; il semble plutôt qu'ils cherchent la peine et qu'ils aiment la peine. Le vieux Diogène (1) disait : “Ce qu'il y a de meilleur c'est la peine”. On dira là-dessus qu'ils trouvent tous leur plaisir dans cette peine qu'ils cherchent ; mais c'est jouer sur les mots ; c'est bonheur et non plaisir qu'il faudrait dire ; et ce sont deux choses très différentes, aussi différentes que l'esclavage et la liberté. On veut agir, on ne veut pas subir. Tous ces hommes qui se donnent tant de peine n'aiment sans doute pas le travail forcé ; personne n'aime le travail forcé ; personne n'aime les maux qui tombent ; personne n'aime sentir la nécessité. Mais aussitôt que je me donne librement de la peine, me voilà content. »
Alain
Thèse principale : Les hommes cherchent la peine, et non le plaisir.

la parole, instrument de pensée

langage conscience
« La langue est un instrument à penser. Les esprits que nous appelons paresseux, somnolents, inertes, sont vraisemblablement surtout incultes, et en ce sens qu'ils n'ont qu'un petit nombre de mots et d'expressions ; et c'est un trait de vulgarité bien frappant que l'emploi d'un mot à tout faire. Cette pauvreté est encore bien riche, comme les bavardages et les querelles le font voir ; toutefois la précipitation du débit et le retour des mêmes mots montrent bien que ce mécanisme n'est nullement dominé. L'expression “ne pas savoir ce qu'on dit” prend alors tout son sens. On observera ce bavardage dans tous les genres d'ivresse et de délire. Et je ne crois même point qu'il arrive à l'homme de déraisonner par d'autres causes : l'emportement dans le discours fait de la folie avec des lieux communs (1). Aussi est-il vrai que le premier éclair de pensée, en tout homme et en tout enfant, est de trouver un sens à ce qu'il dit. Si étrange que cela soit, nous sommes dominés par la nécessité de parler sans savoir ce que nous allons dire ; et cet état […] est originaire en chacun ; l'enfant parle naturellement avant de penser, et il est compris des autres bien avant qu'il se comprenne lui-même. Penser c'est donc parler à soi. »
Alain
Thèse principale : La langue est un instrument à penser et la précipitation du débit montre qu'on ne maîtrise pas ses mots.

la conscience comme guide moral

Définitions
conscience devoir
« La conscience est le savoir revenant sur lui-même et prenant pour centre la personne humaine elle-même, qui se met en demeure de décider et de se juger. Ce mouvement intérieur est dans toute pensée : car celui qui ne se dit pas finalement “Que dois-je penser ?” ne peut pas être dit penser. La conscience est toujours implicitement morale ; et l'immoralité consiste toujours à ne point vouloir penser qu'on pense, et à ajourner le jugement intérieur. On nomme bien inconscients ceux qui ne se posent aucune question d'eux-mêmes à eux-mêmes. Ce qui n'exclut pas les opinions sur les opinions et tous les savoir-faire, auxquels il manque la réflexion, c'est-à-dire le recul en soi-même qui permet de se connaître et de se juger, et cela est proprement la conscience. Rousseau disait bien que la conscience ne se trompe jamais, pourvu qu'on l'interroge. Exemple : ai-je été lâche en telle circonstance ? Je le saurai si je veux y regarder. Ai-je été juste en tel arrangement ? Je n'ai qu'à m'interroger : mais j'aime bien mieux m'en rapporter à d'autres. »
Alain, Définitions
Thèse principale : La conscience est le savoir revenant sur lui-même et prenant pour centre la personne humaine elle-même, qui se met en demeure de décider et de se juger.

l'obéissance comme art des jardins

art nature
« Le grand art des jardins est tenu au style par l'obéissance. Premièrement il respecte la forme de la terre […] ; et même on peut dire qu'il la rend plus visible par les perspectives, les pentes, les tournants, les escaliers, les grottes. Secondement, il obéit aux arbres, qui sont des êtres de durée, précieux, exigeants, de long travail. Il obéit aussi à toutes les plantes, les rangeant selon la hauteur et selon le soleil, les espaçant selon les racines. La symétrie et la règle, les droites, les courbes, les intervalles revenant, marques de l'homme, nous plaisent alors, mais comme des produits de la nature même, de la nature non forcée. Ce point d'heureuse obéissance est le difficile à toucher en tous les arts ; mais l'art des jardins nous instruit peut-être mieux qu'un autre ; car lorsqu'on taille les ifs en forme d'oiseaux ou de personnages, on sent bien alors que l'on perd le beau, et que l'on tombe dans l'ornement arbitraire. Et c'est le difficile, en des arts comme la musique et la peinture, de ne point tailler des ifs en forme de paons. »
Alain
Thèse principale : L'art des jardins se conforme au style naturel par l'obéissance.

reconnaissance de l'ordre de droit et volonté individuelle

justice état
« Chacun sent bien que la force ne peut rien contre le droit ; mais beaucoup sont disposés à reconnaître que la force peut quelque chose pour le droit […]. Je suis bien loin de mépriser cet ordre ancien et vénérable que l'agent (1) au carrefour représente si bien. Et je veux remarquer d'abord ceci, c'est que l'autorité de l'agent est reconnue plutôt que subie. Je suis pressé ; le bâton levé produit en moi un mouvement d'impatience et même de colère ; mais enfin je veux cet ordre au carrefour et non pas une lutte de force entre les voitures ; et le bâton de l'agent me rappelle cette volonté mienne, que la passion allait me faire oublier. Ce que j'exprime en disant qu'il y a un ordre de droit entre l'agent et moi, entre les autres voyageurs et moi ; ou bien, si l'on veut dire autrement, un état de paix véritable. Si cet ordre n'est point reconnu et voulu par moi, si je cède seulement à une force évidemment supérieure, il n'y a ni paix ni droit, mais seulement un vainqueur, qui est l'agent, et un vaincu, qui est moi. »
Alain
Thèse principale : Chacun reconnaît la suprématie du droit sur la force.

l'artiste, artisan de ses passions

Système des beaux-arts
art travail
« Puisqu'il est évident que l'inspiration ne forme rien sans matière, il faut donc à l'artiste, à l'origine des arts et toujours, quelque premier objet ou quelque première contrainte de fait, sur quoi il exerce d'abord sa perception, comme l'emplacement et les pierres pour l'architecte, un bloc de marbre pour le sculpteur, un cri pour le musicien, une thèse pour l'orateur, une idée pour l'écrivain, pour tous des coutumes acceptées d'abord. Par quoi se trouve défini l'artiste, tout à fait autrement que d'après la fantaisie. Car tout artiste est percevant et actif, artisan toujours en cela. Plutôt attentif à l'objet qu'à ses propres passions ; on dirait presque passionné contre les passions, j'entends impatient surtout à l'égard de la rêverie oisive : ce trait est commun aux artistes, et les fait passer pour difficiles. […] Mais si l'on revient aux principes jusqu'ici exposés, on se détournera de penser que quelque objet beau soit jamais créé hors de l'action. Ainsi la méditation de l'artiste serait plutôt observation que rêverie, et encore mieux observation de ce qu'il a fait comme source et règle de ce qu'il va faire. Bref, la loi suprême de l'invention humaine est que l'on n'invente qu'en travaillant. Artisan d'abord. »
Alain, Système des beaux-arts
Thèse principale : Puisqu'il est évident que l'inspiration ne forme rien sans matière, il faut donc à l'artiste, à l'origine des arts et toujours, quelque premier objet ou quelque première contrainte de fait

les choix comme énigmes inévitables de nos vies

Idées
« Je remarque que nos choix sont toujours faits. Nous délibérons après avoir choisi, parce que nous choisissons avant de savoir. Soit un métier : comment le choisit-on ? Avant de le connaître. Où je vois premièrement une alerte négligence, et une sorte d'ivresse de se tromper, comme on dit quelquefois pour les mariages. Mais j'y vois bien aussi une condition naturelle, puisqu'on ne connaît bien un métier qu'après l'avoir fait longtemps. Bref, notre volonté s'attache toujours, si raisonnable qu'elle soit, à sauver ce qu'elle peut d'un choix qui ne fut guère raisonnable. Ainsi nos choix sont toujours derrière nous. Comme le pilote, qui s'arrange du vent et de la vague, après qu'il a choisi de partir. Mais disons aussi que presque tous nous n'ouvrons point le paquet quand nous pourrions. Toujours est-il que chacun autour de nous accuse le destin d'un choix que lui-même a fait. À qui ne pourrions-nous pas dire : “C'est toi qui l'a voulu”, ou bien, selon l'esprit de Platon : “C'était dans ton paquet” ? »
Alain, Idées
Thèse principale : Notre volonté s'attache toujours à sauver ce qu'elle peut d'un choix qui ne fut guère raisonnable.

la fenêtre ouverte sur le monde réel

art travail
« Corot me fait voir des arbres, une prairie, une vache, une bergère. Qu'al-je besoin de lui ? Il ne manque pas d'arbres, ni de prairies, et véritables. Je me reposerai à l'ombre. Et l'océan lui-même est quelque chose de mieux que ce petit ruban de couleurs que le peintre en a gardé. Le vrai océan me mouillera les pieds. Ou bien ce que j'admire n'est-il que l'étonnant travail de l'imitation ? Non, il n'en est rien ; car je n'aime pas être trompé par une peinture ; et bien plutôt le peintre veut que je ne sois point trompé. Le cadre m'est une sorte d'annonce, qui présente la peinture comme telle, qui la sépare. Au contraire ma fenêtre ouverte me jette dans le monde. Il faut que j'y aille ; je fais le tour des choses, je les nomme, j'en use, je les explore. La peinture refuse l'exploration. Changez de place, soit ; vous éliminez quelque reflet du monde, toutefois vous ne saisissez jamais qu'un aspect, un moment fixé. Que regarde donc l'homme, par cette autre fenêtre ? Pourquoi y revient-il ? Je suppose qu'il s'y voit lui-même. Mais quoi ? Un arbre, une vache, un nuage, une brume bleue ou rousse, voilà un étrange portrait de moi. C'est que le monde peint est plus moi que l'autre. »
Alain
Thèse principale : Corot me fait voir des arbres, une prairie et une bergère à travers la fenêtre, mais j'ai besoin de sortir pour explorer l'océan.

le bonheur dans l'action et la conquête

Propos sur le bonheur
liberté bonheur
« Tous les métiers plaisent autant que l'on y gouverne, et déplaisent autant que l'on y obéit. Le pilote du tramway a moins de bonheur que le chauffeur de l'omnibus automobile. La chasse libre et solitaire donne des plaisirs vifs, parce que le chasseur fait son plan, le suit ou bien le change, sans avoir à rendre des comptes ni à donner ses raisons. Le plaisir de tuer devant des rabatteurs est bien maigre à côté ; mais encore est-il qu'un habile tireur jouit de ce pouvoir qu'il exerce contre l'émotion, et la surprise. Ainsi ceux qui disent que l'homme cherche le plaisir et fuit la peine décrivent mal. L'homme s'ennuie du plaisir reçu et préfère de bien loin le plaisir conquis ; mais par-dessus tout il aime agir et conquérir ; il n'aime point pâtir ni subir ; aussi choisit-il la peine avec l'action plutôt que le plaisir sans action. »
Alain, Propos sur le bonheur
Thèse principale : tous les métiers donnent autant de bonheur que l'on en joue

la société, fille de la peur plutôt que de la faim

Propos sur les pouvoirs
état travail
« On serait tenté d'expliquer toute l'organisation sociale par le besoin de manger et de se vêtir, l'Economique dominant et expliquant alors tout le reste ; seulement il est probable que le besoin d'organisation est antérieur au besoin de manger. On connaît des peuplades heureuses qui n'ont point besoin de vêtements et cueillent leur nourriture en étendant la main ; or elles ont des rois, des prêtres, des institutions, des lois, une police ; j'en conclus que l'homme est citoyen par nature. J'en conclus autre chose, c'est que l'Economique n'est pas le premier des besoins. Le sommeil est bien plus tyrannique que la faim. On conçoit un état où l'homme se nourrirait sans peine ; mais rien ne le dispensera de dormir, si fort et si audacieux qu'il soit, il sera sans perceptions, et par conséquent sans défense, pendant le tiers de sa vie à peu près. Il est donc probable que ses premières inquiétudes lui vinrent de ce besoin-là ; il organisa le sommeil et la veille : les uns montèrent la garde pendant que les autres dormaient ; telle fut la première esquisse de la cité. La cité fut militaire avant d'être économique. Je crois que la Société est fille de la peur, et non pas de la faim. Bien mieux, je dirais que le premier effet de la faim a dû être de disperser les hommes plutôt que de les rassembler, tous allant chercher leur nourriture justement dans les régions les moins explorées. Seulement, tandis que le désir les dispersait, la peur les rassemblait. Le matin, ils sentaient la faim et devenaient anarchistes. Mais le soir ils sentaient la fatigue et la peur, et ils aimaient les lois. »
Alain, Propos sur les pouvoirs
Thèse principale : La Société est fille de la peur et non pas de la faim.

résistance et obéissance, les deux vertus du citoyen

« Résistance et obéissance, voilà les deux vertus du citoyen. Par l'obéissance il assure l'ordre ; par la résistance il assure la liberté. Et il est bien clair que l'ordre et la liberté ne sont point séparables, car le jeu des forces, c'est-à-dire la guerre privée à toute minute, n'enferme (1) aucune liberté ; c'est une vie animale, livrée à tous les hasards. Donc les deux termes, ordre et liberté, sont bien loin d'être opposés ; j'aime mieux dire qu'ils sont corrélatifs. La liberté ne va pas sans l'ordre ; l'ordre ne vaut rien sans la liberté. Obéir en résistant, c'est tout le secret. Ce qui détruit l'obéissance est anarchie ; ce qui détruit la résistance est tyrannie. Ces deux maux s'appellent, car la tyrannie employant la force contre les opinions, les opinions, en retour, emploient la force contre la tyrannie ; et, inversement, quand la résistance devient désobéissance, les pouvoirs ont beau jeu pour écraser la résistance, et ainsi deviennent tyranniques. Dès qu'un pouvoir use de force pour tuer la critique, il est tyrannique. Voilà d'après quoi un citoyen raisonnable peut d'abord orienter ses réflexions. »
Alain
Thèse principale : Résistance et obéissance sont deux vertus du citoyen. L'ordre assure la liberté. Et l'ordre ne vaut rien sans liberté. Obéir en résistant, c'est le secret. La tyrannie détruit la résistance.

la nécessité du travail dans l'art et la création

Système des beaux-arts
travail liberté
« La loi suprême de l'invention humaine est que l'on n'invente qu'en travaillant. Artisan d'abord. Dès que l'inflexible ordre matériel nous donne appui, alors la liberté se montre ; mais dès que nous voulons suivre la fantaisie, entendez l'ordre des affections du corps humain, l'esclavage nous tient, et nos inventions sont alors mécaniques dans la forme, souvent niaises et plus rarement émouvantes, mais sans rien de bon ni de beau. Dès qu'un homme se livre à l'inspiration, j'entends à sa propre nature, je ne vois que la résistance de la matière qui puisse le préserver de l'improvisation creuse et de l'instabilité d'esprit. Par cette trace de nos actions, ineffaçable, nous apprenons la prudence ; mais par ce témoin fidèle de la moindre esquisse, nous apprenons la confiance aussi. Dans l'imagination errante tout est promesse, par des émotions sans mesure ; aussi il se peut bien que le sculpteur sans expérience souhaite quelque matière plastique qui change aussi vite que ses propres inspirations. Mais quand il souhaiterait seulement quelque aide du diable, par laquelle le marbre serait taillé aussitôt selon le désir, il se tromperait encore sur sa véritable puissance. Si le pouvoir d'exécuter n'allait pas beaucoup plus loin que le pouvoir de penser ou de rêver, il n'y aurait point d'artistes. »
Alain, Système des beaux-arts
Thèse principale : L'imagination est le point de départ de l'invention humaine, et travailler aide à la développer.

les limites nécessaires des droits

« On comprend […] bien qu'il n'y a pas de droits sans limites ; cela n'est pas possible, à moins que l'on ne se place dans l'état de liberté et de guerre, où l'on peut bien dire que l'on se donne tous les droits, mais où, aussi, l'on ne possède que ceux que l'on peut maintenir par sa propre force. Mais dès que l'on fait société avec d'autres, les droits des uns et des autres forment un système équilibré ; il n'est pas dit que tous auront tous les droits possibles ; il est dit seulement que tous auront les mêmes droits ; et c'est cette égalité des droits qui est sans doute la forme de la justice ; car les circonstances ne permettent jamais d'établir un droit tout à fait sans restriction ; par exemple, il n'est pas dit qu'on ne barrera pas une rue dans l'intérêt commun ; la justice exige seulement que la rue soit barrée aux mêmes conditions pour tout le monde. Donc je conçois bien que l'on revendique comme citoyen, et avec toute l'énergie que l'on voudra y mettre, un droit dont on voit que les autres citoyens ont la jouissance. Mais vouloir un droit sans limites, cela sonne mal. »
Alain
Thèse principale : On a des droits communs et égaux pour tous les citoyens.

le devoir de désobéissance intellectuelle**

Propos
liberté raison
« L'esprit ne doit jamais obéissance. Une preuve de géométrie suffit à le montrer ; car si vous la croyez sur parole, vous êtes un sot ; vous trahissez l'esprit. Ce jugement intérieur, dernier refuge, et suffisant refuge, il faut le garder ; il ne faut jamais le donner. Suffisant refuge ? Ce qui me le fait croire, c'est que ce qui subsiste d'esclavage vient bien clairement de ce que le citoyen jette aux pieds du chef son jugement aussi. Il admire ; c'est son bonheur ; et pourtant il sait ce que cela lui coûte. Pour moi, je n'arrive pas à comprendre que […] le bon citoyen, l'ami de l'ordre, l'exécutant fidèle jusqu'à la mort, se permette encore de donner quelque chose de plus, j'entends d'acclamer, d'approuver, d'aimer le chef impitoyable. Mais plutôt je voudrais que le citoyen restât inflexible de son côté, inflexible d'esprit, armé de défiance, et toujours se tenant dans le doute quant aux projets et aux raisons du chef. Cela revient à se priver du bonheur de l'union sacrée, en vue d'éviter de plus grands maux. Par exemple, ne point croire, par un abus d'obéissance, qu'une guerre est ou était inévitable ; ne point croire que les impôts sont calculés au plus juste, et les dépenses de même ; et ainsi du reste. Exercer donc un contrôle clairvoyant, résolu, sans cœur, sur les actions et encore plus sur les discours du chef. Communiquer à ses représentants le même esprit de résistance et de critique, de façon que le pouvoir se sache jugé. Car, si le respect, l'amitié, les égards se glissent par là, la justice et la liberté sont perdues, et la sécurité elle-même est perdue. »
Alain, Propos
Thèse principale : L'esprit ne doit jamais obéissance, une preuve de géométrie suffit à le montrer. Ce jugement intérieur, dernier refuge et suffisant refuge, il faut le garder.

la perception des distances : entre réalité et interprétation

Éléments de philosophie
« Examinons bien. Cet horizon lointain, je ne le vois pas lointain ; je juge qu'il est loin d'après sa couleur, d'après la grandeur relative des choses que j'y vois, d'après la confusion des détails, et l'interposition d'autres objets qui me le cachent en partie. Ce qui prouve qu'ici je juge, c'est que les peintres savent bien me donner cette perception d'une montagne lointaine, en imitant les apparences sur une toile. Mais pourtant je vois cet horizon là-bas, aussi clairement là-bas que je vois cet arbre clairement près de moi ; et toutes ces distances, je les perçois. Que serait le paysage sans cette armature de distances, je n'en puis rien dire ; une espèce de lueur confuse sur mes yeux, peut-être. Poursuivons. Je ne vois point le relief de ce médaillon, si sensible d'après les ombres ; et chacun peut deviner aisément que l'enfant apprend à voir ces choses, en interprétant les contours et les couleurs. Il est encore bien plus évident que je n'entends pas cette cloche au loin, là-bas, et ainsi du reste […]. Regardons de plus près. Cette distance de l'horizon n'est pas une chose parmi les choses, mais un rapport des choses à moi, un rapport pensé, conclu, jugé. »
Alain, Éléments de philosophie
Thèse principale : L'horizon lointain n'est pas loin, j'y vois clairement.

l'émergence du soi à travers le regard des autres

Études
langage conscience
« Il est assez évident que l'idée du Moi se forme corrélativement à l'idée des autres ; que l'opposition la modifie tout autant que l'imitation ; que le langage, le nom propre, les jugements, les sentences, tout le bruit propre à la famille, y ont une puissance décisive ; qu'enfin c'est des autres que nous tenons la première connaissance de nous-mêmes. Quelle application de tous pour me rappeler à moi-même, pour m'incorporer mes actes et mes paroles, pour me raconter mes propres souvenirs ! La chronologie est toujours élaborée, discutée, contrôlée en commun ; j'apprends ma propre histoire ; tout ce qui est rêverie ou rêve est d'abord énergiquement nié par le bavardage quotidien ; ainsi mes premiers pas dans la connaissance de moi-même sont les plus assurés de tous. Aussi cette idée de moi individu, lié à d'autres, distinct des autres, connu par eux et jugé par eux comme je les connais et les juge, tient fortement tout mon être ; la conscience intime y trouve sa forme et son modèle ; ce n'est point une fiction de roman ; je suis toujours pour moi un être fait de l'opinion autour de moi ; cela ne m'est pas étranger ; c'est en moi ; l'existence sociale me tient par l'intérieur ; et, si l'on ne veut pas manquer une idée importante, il faut définir l'honneur comme le sentiment intérieur des sanctions extérieures. »
Alain, Études
Thèse principale : L'idée du Moi se forme en relation avec l'idée des autres et nous tenons la première connaissance de nous-mêmes grâce à eux.

la permanence du "je" dans nos pensées : une quête d'immortalité

Les Passions et la sagesse
conscience langage
« Le mot Je est le sujet, apparent ou caché, de toutes nos pensées. Quoi que je tente de dessiner ou de formuler sur le présent, le passé ou l'avenir, c'est toujours une pensée de moi que je forme ou que j'ai, et en même temps une affection que j'éprouve. Ce petit mot est invariable dans toutes mes pensées. Je change, je vieillis, je renonce, je me convertis ; le sujet de ces propositions est toujours le même mot. Ainsi la proposition : je ne suis plus moi, je suis autre, se détruit elle-même. De même la proposition fantaisiste : je suis deux, car c'est l'invariable Je qui est tout cela. D'après cette logique si naturelle, la proposition Je n'existe pas est impossible. Et me voilà immortel, par le pouvoir des mots. Tel est le fond des arguments par lesquels on prouve que l'âme est immortelle ; tel est le texte des expériences prétendues, qui nous font retrouver le long de notre vie le même Je toujours identique. »
Alain, Les Passions et la sagesse
Thèse principale : Le mot Je est le sujet invariable de toutes nos pensées.

l'artiste et l'artisan : la naissance de l'idée dans l'£uvre

art travail
« Il reste à dire maintenant en quoi l'artiste diffère de l'artisan. Toutes les fois que l'idée précède et règle l'exécution, c'est industrie (1). Et encore est-il vrai que l'œuvre souvent, même dans l'industrie, redresse l'idée en ce sens que l'artisan trouve mieux qu'il n'avait pensé dès qu'il essaye ; en cela il est artiste, mais par éclairs. Toujours est-il que la représentation d'une idée dans une chose, je dis même d'une idée bien définie comme le dessin d'une maison, est une œuvre mécanique seulement, en ce sens qu'une machine bien réglée d'abord ferait l'œuvre à mille exemplaires. Pensons maintenant au travail du peintre de portrait ; il est clair qu'il ne peut avoir le projet de toutes les couleurs qu'il emploiera à l'œuvre qu'il commence ; l'idée lui vient à mesure qu'il fait ; il serait même plus rigoureux de dire que l'idée lui vient ensuite, comme au spectateur, et qu'il est spectateur aussi de son œuvre en train de naître. Et c'est là le propre de l'artiste. Il faut que le génie ait la grâce de nature, et s'étonne lui-même. Un beau vers n'est pas d'abord en projet, et ensuite fait ; mais il se montre beau au poète ; et la belle statue se montre belle au sculpteur, à mesure qu'il la fait ; et le portrait naît sous le pinceau. »
Alain
Thèse principale : L'artiste diffère de l'artisan par la manière dont il arrive à ses idées. Dans l'art, les idées surgissent tandis qu'on travaille. C'est une différence fondamentale. L'artisan suit un projet préconçu, mais l'artiste crée en même temps qu'il exécute. Le résultat n'est pas prévisible. L'idée et la forme sont liées dans le processus créatif. Ce qui est beau ou intéressant ne peut pas être anticipé d'avance. Cela se révèle, cela apparaît au moment où l'on travaille sur un projet. C'est une caractéristique essentielle de l'art. L'artisan peut créer des copies d'une œuvre existante, mais le créateur original est toujours motivé par son instinct et sa curiosité. La beauté ou l'intérêt d'un objet ne peuvent pas être réduits à un simple projet préconçu. Cela se manifeste dans la manière dont on travaille sur un projet. Le résultat n'est pas une simple copie, mais un processus créatif qui est en lui-même un moyen de découvrir ce qu'on cherche. L'art est une expédition sans destination précise, où l'objectif est d'apprendre et d'exposer au cours du trajet. Ce processus de création peut être considéré comme une forme d'exploration. La beauté ou l'intérêt d'un objet ne peuvent pas être réduits à un simple projet préconçu. Cela se manifeste dans la manière dont on travaille sur un projet. Le résultat n'est pas une simple copie, mais un processus créatif qui est en lui-même un moyen de découvrir ce qu'on cherche. L'art est une expédition sans destination précise, où l'objectif est d'apprendre et d'exposer au cours du trajet.

la volonté et la conquête du plaisir

bonheur liberté
« Remarquez que les plaisirs n'ont guère de prise sur nous si nous ne nous disposons pas à les goûter. Même dans les plaisirs de la table, qui doivent peu à l'esprit, il faut pourtant apporter une attention bienveillante. Encore bien plus évidemment, quand il s'agit des plaisirs de l'esprit, il faut vouloir les conquérir, et il serait vain de les attendre. Nul ne dira au jeu d'échecs : “Amuse-moi.” C'est par une volonté suivie, exercée, entraînée, que l'on fera son plaisir. Même jouer aux cartes suppose la volonté de s'y plaire. En sorte qu'on pourrait dire que rien au monde ne plaît de soi. Il faut prendre beaucoup de peine pour se plaire à la géométrie, au dessin, à la musique. Et cette liaison de la peine au plaisir se voit bien clairement dans les jeux violents. Il est étrange que les coureurs, lutteurs et boxeurs trouvent du plaisir à toute cette peine qu'ils se donnent ; et cela est pourtant hors de doute. Si l'on réfléchit assez sur ce paradoxe de l'homme, on ne se représentera nullement l'homme heureux comme celui à qui tous les bonheurs sont apportés ; mais au contraire on le pensera debout, en action et en conquête, et faisant bonheur d'une puissance exercée. »
Alain
Thèse principale : Le plaisir réside dans l'effort, la peine et la conquête.

accepter les conditions de notre existence

Vigiles de l'esprit
nature travail
« Nul n'a choisi ses parents, ni même, s'il regarde bien, ses amis. Nul n'a choisi d'être grand ou petit, blond ou brun. C'est une des conditions les mieux établies de notre existence, que nous devons accepter une situation de fait, et travailler en partant de là. Si j'ai une mauvaise mémoire, je n'ai pas à récriminer, mais je dois m'efforcer de la rendre passable ; et, si j'ai une oreille paresseuse, je dois regarder plus attentivement de ce côté-là en traversant les rues. L'indignation ne sert point. Cette idée est familière à tous. Nous comprenons aisément que notre nature et ce qui l'environne, tout cela nous est donné, et ne peut être changé comme un vêtement ; il faut se contenter de modifier un peu ces conditions imposées. L'expérience fait voir que les modifications qui dépendent de nous sont très faibles, par rapport à la structure et au régime de l'ensemble ; mais l'expérience fait voir aussi qu'elles suffisent presque toujours. Il y a très peu de distance entre la pire humeur et la meilleure. Il suffit quelquefois de changer l'attitude, de retenir un geste ou une parole, pour colorer autrement une journée. Il y a très peu de différence entre un son juste et harmonieux et un son faux ou laid, entre une belle courbe et un contour sans grâce. Telle est sommairement l'idée virile (1) de la nécessité et de la puissance ; et c'est une idée puérile de vouloir changer la forme du violon, au lieu d'apprendre à s'en servir comme il faut. »
Alain, Vigiles de l'esprit (1942)
Thèse principale : On peut accepter nos conditions de vie et travailler sur nous pour les améliorer, car il existe très peu de différence entre une situation pire ou meilleure.

la quête de la peine : entre plaisir et bonheur

Propos sur le bonheur
« Tous ces coureurs se donnent bien de la peine. Tous ces joueurs de ballon se donnent bien de la peine. Tous ces boxeurs se donnent bien de la peine. On lit partout que les hommes cherchent le plaisir ; mais cela n'est pas évident ; il semble plutôt qu'ils cherchent la peine et qu'ils aiment la peine. Le vieux Diogène (1) disait : “Ce qu'il y a de meilleur, c'est la peine.” On dira là-dessus qu'ils trouvent tous le plaisir dans cette peine qu'ils cherchent ; mais c'est jouer sur les mots ; c'est bonheur et non plaisir qu'il faudrait dire ; et ce sont deux choses très différentes, aussi différentes que l'esclavage et la liberté. On veut agir, on ne veut pas subir. Tous ces hommes qui se donnent tant de peine n'aiment sans doute pas le travail forcé ; personne n'aime le travail forcé ; personne n'aime les maux qui tombent (2) ; personne n'aime sentir la nécessité. Mais aussitôt que je me donne librement de la peine, me voilà content (3). J'écris ces propos. “Voilà bien de la peine”, dira quelque écrivain qui vit de sa plume ; seulement personne ne m'y force ; et ce travail voulu est un plaisir, ou un bonheur, pour mieux parler. Le boxeur n'aime pas les coups qui viennent le trouver ; mais il aime ceux qu'il va chercher. Il n'est rien de si agréable qu'une victoire difficile, dès que le combat dépend de nous. »
Alain, Propos sur le bonheur (1911)
Thèse principale : Les hommes recherchent la peine, et ils trouvent plaisir à la souffrance.

la prédestination comme illusion

Propos
« Tant que l’on n’a pas bien compris la liaison de toutes choses et l’enchaînement des causes et des effets, on est accablé par l’avenir. Un rêve ou la parole d’un sorcier tuent nos espérances le présage est dans toutes les avenues. Idée théologique. Chacun connaît la fable de ce poète à qui il avait été prédit qu’il mourrait de la chute d’une maison ; il se mit à la belle étoile ; mais les dieux n’en voulurent point démordre, et un aigle laissa tomber une tortue sur sa tête chauve, la prenant pour une pierre. On conte aussi l’histoire d’un fils de roi qui, selon l’oracle, devait périr par un lion ; on le garda au logis avec les femmes ; mais il se fâcha contre une tapisserie qui représentait un lion, s’écorcha le poing sur un mauvais clou, et mourut de gangrène. L’idée qui sort de ces contes, c’est la prédestination, que des théologiens mirent plus tard en doctrine ; et cela s’exprime ainsi : la destinée de chacun est fixée quoi qu’il fasse. Ce qui n’est point scientifique du tout ; car ce fatalisme revient à dire : “Quelles que soient les causes, le même effet en résultera.” Or, nous savons que si la cause est autre, l’effet sera autre. Et nous détruisons ce fantôme d’un avenir inévitable par le raisonnement suivant ; supposons que je connaisse que je serai écrasé par tel mur tel jour à telle heure ; cette connaissance fera justement manquer la prédiction. C’est ainsi que nous vivons ; à chaque instant nous échappons à un malheur parce que nous le prévoyons ; ainsi ce que nous prévoyons, et très raisonnablement, n’arrive pas. Cette automobile m’écrasera si je reste au milieu de la route ; mais je n’y reste pas. »
Alain, Propos, propos du 28 août 1911
Thèse principale : La destinée de chacun est fixée quoi qu'il fasse.

la guerre, une vérité construite par les opinions

Mars ou la guerre jugée
« La guerre est un fait humain, purement humain, dont toutes les causes sont desopinions. Et observons que l’opinion la plus dangereuse ici est justement celle qui faitcroire que la guerre est imminente et inévitable. Sans qu’on puisse dire pourtantqu’elle soit jamais vraie, car si beaucoup d’hommes l’abandonnaient, elle cesseraitd’être vraie. Considérez bien ce rapport singulier, que l’intelligence paresseuse neveut jamais saisir. Voilà une opinion assurément nuisible, et qui peut-être se trouveravraie, seulement parce que beaucoup d’hommes l’auront eue. C’est dire que, dansles choses humaines qui sont un tissu d’opinions, la vérité n’est pas constatée, maisfaite. Ainsi il n’y a point seulement à connaître, mais à juger, en prenant ce beau motdans toute sa force. Pour ou contre la guerre. Il s’agit de juger ; j’entends de décider au lieud’attendre les preuves. Situation singulière ; si tu décides pour la guerre, les preuvesabondent, et ta propre décision en ajoute encore une ; jusqu’à l’effet, qui te rendraenfin glorieux comme un docteur en politique. “Je l’avais bien prévu.” Eh oui. Vous étiez milliers à l’avoir bien prévu ; et c’est parce que vous l’avez prévu que c’estarrivé. »
Alain, Mars ou la guerre jugée (1921)
Thèse principale : La vérité n'est pas constatée, mais faite.

la quête de la puissance en action

Propos sur le bonheur
« Il est ordinaire que l’on ait plus de bonheur par l’imagination que par les biens re?els. Cela vient de ce que, lorsque l’on a les biens re?els, on croit que tout est dit, et l’on s’assied au lieu de courir. Il y a deux richesses ; celle qui laisse assis ennuie ; celle qui plai?t est celle qui veut des projets encore et des travaux, comme est pour le paysan un champ qu’il convoitait, et dont il est enfin le mai?tre ; car c’est la puissance qui plai?t, non point la puissance au repos, mais la puissance en action. L’homme qui ne fait rien n’aime rien. Apportez-lui des bonheurs tout faits, il de?tourne la te?te comme un malade. Au reste qui n’aime mieux faire la musique que l’entendre ? Le difficile est ce qui plai?t. Aussi toutes les fois qu’il y a quelque obstacle sur la route, cela fouette le sang et ravive le feu. Qui voudrait d’une couronne olympique si on la gagnait sans peine ? Personne n’en voudrait. »
Alain, Propos sur le bonheur (1928)
Thèse principale : Il est ordinaire que l'on ait plus de bonheur par l'imagination que par les biens réels.

voter pour défendre ses droits

Propos sur les pouvoirs
« Voter, ce n’est pas pre?cise?ment un des droits de l’Homme ; on vivrait tre?s bien sans voter, si l’on avait la su?rete?, l’e?galite?, la liberte?. Le vote n’est qu’un moyen de conserver tous ces biens. L’expe?rience a fait voir cent fois qu’une e?lite gouvernante, qu’elle gouverne d’apre?s l’he?re?dite?, ou par la science acquise, arrive tre?s vite a? priver les citoyens de toute liberte?, si le peuple n’exerce pas un pouvoir de contro?le, de bla?me et enfin de renvoi. Quand je vote, je n’exerce pas un droit, je de?fends tous mes droits. Il ne s’agit donc pas de savoir si mon vote est perdu ou non, mais bien de savoir si le re?sultat cherche? est atteint, c’est-a?-dire si les pouvoirs sont contro?le?s, bla?me?s et enfin de?tro?ne?s de?s qu’ils me?connaissent les droits des citoyens. On conc?oit tre?s bien un syste?me politique, par exemple le ple?biscite (1), ou? chaque citoyen votera une fois librement, sans que ses droits soient pour cela bien garde?s. Aussi je ne tiens pas tant a? choisir effectivement, et pour ma part, tel ou tel mai?tre, qu’a? e?tre assure? que le mai?tre n’est pas le mai?tre, mais seulement le serviteur du peuple. C’est dire que je ne changerai pas mes droits re?els pour un droit fictif. »
Alain, Propos sur les pouvoirs (1925)
Thèse principale : Voter, c’est essentiel pour conserver ses droits et libertés.

le paradoxe de la recherche de la peine

Propos
« Tous ces coureurs se donnent bien de la peine. Tous ces joueurs de ballon se donnent bien de la peine. Tous ces boxeurs se donnent bien de la peine. On lit partout que les hommes cherchent le plaisir ; mais cela n'est pas e?vident ; il semble pluto?t qu'ils cherchent la peine et qu'ils aiment la peine. Le vieux Dioge?ne (1) disait : “Ce qu'il y a de meilleur, c'est la peine.” On dira la?-dessus qu'ils trouvent tous le plaisir dans cette peine qu'ils cherchent ; mais c'est jouer sur les mots ; c'est bonheur et non plaisir qu'il faudrait dire ; et ce sont deux choses tre?s diffe?rentes, aussi diffe?rentes que l'esclavage et la liberte?. On veut agir, on ne veut pas subir. Tous ces hommes qui se donnent tant de peine n'aiment sans doute pas le travail force? ; personne n'aime le travail force? ; personne n'aime les maux qui tombent ; personne n'aime sentir la ne?cessite?. Mais aussito?t que je me donne librement de la peine, me voila? content. J'e?cris ces propos. “Voila? bien de la peine”, dira quelque e?crivain qui vit de sa plume ; seulement personne ne m'y force ; et ce travail voulu est un plaisir, ou un bonheur, pour mieux parler. Le boxeur n'aime pas les coups qui viennent le trouver ; mais il aime ceux qu'il va chercher. »
Alain, Propos (1911)
Thèse principale : Tous ces hommes qui se donnent la peine n'aiment pas subir, mais ils aiment agir. »

les limites nécessaires des droits

Propos sur les pouvoirs, e?le?ments d’une doctrine radicale
« On comprend bien qu'il n'y a pas de droit sans limites ; cela n'est pas possible, a? moins que l'on ne se place dans l'e?tat de liberte? et de guerre, ou? l'on peut bien dire que l'on se donne tous les droits, mais ou?, aussi, l'on ne posse?de que ceux que l'on peut maintenir par sa propre force. Mais de?s que l'on fait socie?te? avec d'autres, les droits des uns et des autres forment un syste?me e?quilibre? ; il n’est pas dit du tout que tous auront tous les droits possibles ; il est dit seulement que tous auront les me?mes droits ; et c'est cette e?galite? des droits qui est sans doute la forme de la justice ; car les circonstances ne permettent jamais d'e?tablir un droit tout a? fait sans restriction ; par exemple il n'est pas dit qu'on ne barrera pas une rue dans l'inte?re?t commun ; la justice exige seulement que la rue soit barre?e aux me?mes conditions pour tout le monde. Donc je conc?ois bien que l'on revendique comme citoyen, et avec toute l'e?nergie que l'on voudra y mettre, un droit dont on voit que les autres citoyens ont la jouissance. Mais vouloir un droit sans limites, cela sonne mal. »
Alain, Propos sur les pouvoirs, e?le?ments d’une doctrine radicale (1925)
Thèse principale : On comprend bien qu'il n'y a pas de droit sans limites ; on se donne tous les droits, mais aussi on ne possède que ceux que l'on peut maintenir.

l'utopie de l'égalité et l'idée de justice

Propos
« Je ne pense pas que la justice soit si diffe?rente du cercle, de l’ellipse, et des ve?rite?s de ce genre. Car il est vrai qu’il y a une justice, et chacun la reconnai?tra en ces deux fre?res partageant l’he?ritage. L’un d’eux dit a? l’autre : “Tu fais les parts, et moi je choisirai le premier ; ou bien je fais les parts, et tu choisis.” Il n’y a rien a? dire contre ce proce?de? inge?nieux, si ce n’est que les parts ne seront jamais e?gales, et qu’elles devraient l’e?tre ; et on trouvera aussi a? dire que les deux fre?res ne seront jamais e?gaux, mais qu’ils devraient l’e?tre. L’utopie cherche l’e?galite? des hommes et l’e?galite? des parts ; choses qui ne sont pas plus dans la nature que n’y est le cercle. Mais l’utopiste sait tre?s bien ce qu’il voudrait ; et j’ajoute que si on ne veut pas cela, sous le nom de justice, on ne veut plus rien du tout, parce qu’on ne pense plus rien du tout. Par exemple un contrat injuste n’est pas du tout un contrat. Un homme ruse? s’est assure? qu’un champ galeux recouvre du kaolin (1) ; il acquiert ce champ contre un bon pre? ; ce n’est pas un e?change. Il y a ine?galite? flagrante entre les choses ; ine?galite? aussi entre les hommes, car l’un des deux ignore ce qui importe, et l’autre le sait. Je cite ce contrat, qui n’est pas un contrat, parce qu’il est de ceux qu’un juge re?forme (2). Mais comment le re?forme-t-il, sinon en le comparant a? un mode?le de contrat, qui est dans son esprit, et dans l’esprit de tous ? Est-ce que l’ide?e ne sert pas, alors, a? mesurer de combien l’e?ve?nement s’en e?carte ? Comme un cercle imparfait n’est tel que par le cercle parfait, ainsi le contrat imparfait n’est tel que par le contrat parfait. »
Alain, Propos (1932)
Thèse principale : La justice n'est pas si différente du cercle, de l'ellipse et des vérités de ce genre. Il y a une justice qui sera reconnue par tous les hommes partageant l'héritage. L'un dit à l'autre : "Tu fais les parts et moi je choisirai le premier ; ou bien je fais les parts et tu choisis." Les parts ne seront jamais égales, mais elles devraient l'être ; et on trouvera aussi que les deux frères ne seront jamais égaux, mais ils devraient l'être. L'utopie cherche l'égalité des hommes et l'égalité des parts, choses qui ne sont pas plus dans la nature que n'y est le cercle.

l'inégalité dans les contrats remet en question le droit

Propos sur les pouvoirs
« De?s qu’un contrat enferme quelque ine?galite? (1), vous soupc?onnez aussito?t que ce contrat viole le droit. Vous vendez ; j’ache?te ; personne ne croira que le prix, fixe? apre?s de?bat et d’un commun accord, soit juste dans tous les cas ; si le vendeur est ivre tandis que l’acheteur est mai?tre de son jugement, si l’un des deux est tre?s riche et l’autre tre?s pauvre, si le vendeur est en concurrence avec d’autres vendeurs tandis que l’acheteur est seul a? vouloir acheter, si le vendeur ignore la nature de ce qu’il vend, livre rare ou tableau de mai?tre, tandis que l’acheteur la connai?t, dans tous les cas de ce genre, je dirai que le prix paye? est un prix d’occasion (2). Pourquoi ? Parce qu’il n’y avait pas e?galite? entre les parties. Qu’est-ce qu’un prix juste ? C’est un prix de marche? public. Et pourquoi ? Parce que, dans le marche? public, par la discussion publique des prix, l’acheteur et le vendeur se trouvent biento?t e?galement instruits sur ce qu’ils veulent vendre ou acheter. Un marche?, c’est un lieu de libre discussion. Un tout petit enfant, qui connai?t mal l’utilite? relative des choses, et qui ne re?gle le prix que sur son de?sir pre?sent, un tout petit enfant sera l’e?gal de l’acheteur le plus avise?, si seulement plusieurs marchands offrent publiquement a? plusieurs acheteurs la chose que le petit enfant de?sire. Je n’en demande pas plus. Le droit re?gne la? ou? le petit enfant, qui tient son sou (3) dans sa main et regarde avidement les objets e?tale?s, se trouve l’e?gal de la plus ruse?e me?nage?re. On voit bien ici comment l’e?tat de droit s’opposera au libre jeu de la force. Si nous laissons agir les puissances, l’enfant sera certainement trompe? ; me?me si on ne lui prend pas son sou par la force brutale, on lui fera croire sans peine qu’il faut e?changer un vieux sou contre un centime neuf. »
Alain, Propos sur les pouvoirs (18 octobre 1907)
Thèse principale : Le droit re?gne là où l'e?galite? des contractants est une e?gale réalite?.

Le bonheur est une conquête de la volonté

Le bonheur
Majeure
La volonté peut transformer notre rapport aux événements
Mineure
Le bonheur dépend de notre attitude face aux événements
Conclusion
Donc le bonheur est un choix volontaire

Le devoir est l'exercice de la volonté sur les passions

Le devoir
Majeure
La volonté doit maîtriser les passions
Mineure
Cette maîtrise s'exprime par des devoirs
Conclusion
Donc le devoir est l'expression de la volonté
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Assistant Philosophique
Bonjour, je suis l'assistant philosophique. Posez-moi vos questions sur Alain, ses concepts ou sa philosophie.
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