« La valeur de la philosophie doit en réalité surtout résider dans son caractère incertain même. Celui qui n'a aucune teinture de philosophie traverse l'existence, prisonnier de préjugés dérivés du sens commun, des croyances habituelles à son temps ou à son pays et de convictions qui ont grandi en lui sans la coopération ni le consentement de la raison. Pour un tel individu, le monde tend à devenir défini, fini, évident ; les objets ordinaires ne font pas naître de questions et les possibilités peu familières sont rejetées avec mépris. Dès que nous commençons à penser conformément à la philosophie, au contraire, nous voyons […] que même les choses les plus ordinaires de la vie quotidienne posent des problèmes auxquels on ne trouve que des réponses très incomplètes. La philosophie, bien qu'elle ne soit pas en mesure de nous donner avec certitude la réponse aux doutes qui nous assiègent, peut tout de même suggérer des possibilités qui élargissent le champ de notre pensée et délivre celle-ci de la tyrannie de l'habitude. Tout en ébranlant notre certitude concernant la nature de ce qui nous entoure, elle accroît énormément notre connaissance d'une réalité possible et différente ; elle fait disparaître le dogmatisme quelque peu arrogant de ceux qui n'ont jamais parcouru la région du doute libérateur, et elle garde intact notre sentiment d'émerveillement en nous faisant voir les choses familières sous un aspect nouveau. »
Russell, Problèmes de philosophie
Thèse principale : La philosophie nous aide à voir la réalité sous un nouveau jour. »
« Il semble assez évident que, s'il n'y avait pas de croyance, il ne pourrait y avoir rien de faux ni rien de vrai, dans le sens où le vrai est un corrélatif du faux. Si nous imaginons un monde uniquement matériel, il n'y aurait là aucune place pour le faux et bien qu'il dût contenir ce qu'on peut appeler “des faits”, il ne contiendrait pas de vérités dans le sens où le vrai est une entité du même ordre que le faux. En réalité, le vrai et le faux sont des propriétés que possèdent les croyances et les affirmations ; par conséquent, dans un monde purement matériel qui ne contiendrait ni croyances, ni affirmations, il n'y aurait place, ni pour le vrai, ni pour le faux. Mais, comme nous venons de le remarquer, on peut observer que la conformité ou la non conformité d'une croyance à la vérité dépend toujours de quelque chose qui est extérieur à la croyance même. Si je crois que Charles 1er d'Angleterre est mort sur l'échafaud, je crois à quelque chose de vrai, non par suite d'une qualité intrinsèque de ma croyance, qualité qui pourrait être découverte simplement en analysant ma croyance, mais à cause d'un événement historique qui s'est passé il y a plus de trois siècles. Si je crois que Charles 1er est mort dans son lit, l'objet de ma croyance est faux ; la force d'une telle croyance, ou le soin pris pour la former, ne peuvent empêcher l'objet d'être faux, encore une fois à cause de ce qui s'est passé en 1649 et non à cause d'une qualité intrinsèque de ma croyance. Ainsi, bien que la vérité ou la fausseté soient des propriétés de la croyance, ces propriétés dépendent des rapports existant entre les croyances et les autres choses et non d'une qualité intérieure des croyances. »
Russell, Problèmes de philosophie
Thèse principale : Il semble évident que, sans croyance, il n'y aurait pas de vrai ni de faux.
« Notre connaissance des vérités, différente en cela de notre connaissance des objets, a un contraire qui est l'erreur. En ce qui concerne les objets, nous pouvons en avoir connaissance ou ne pas en avoir connaissance, mais il n'y a pas d'état d'esprit déterminé qui puisse être qualifié de connaissance erronée des objets, tant, en tout cas, que nous nous bornons à la connaissance directe. Tout ce dont nous avons une connaissance directe et immédiate est forcément quelque chose ; nous pouvons ensuite tirer des déductions fausses de notre connaissance, mais cette connaissance même ne peut être trompeuse. Par conséquent, il n'y a pas deux solutions en ce qui concerne la connaissance directe. Mais en ce qui concerne la connaissance des vérités, il peut y avoir deux solutions. Notre croyance peut aller à ce qui est faux aussi bien qu'à ce qui est vrai. Nous savons que sur de nombreux sujets, des individus différents professent des opinions différentes et incompatibles ; en conséquence, une partie de nos croyances est totalement erronée. »
Russell, Problèmes de philosophie
Thèse principale : Notre connaissance des vérités est susceptible d'erreur, contrairement à notre connaissance des objets, puisqu'elle peut être vraie ou fausse.
« Quand nous nous donnons principalement pour objectif de découvrir des lois générales, c'est que nous les considérons comme ayant intrinsèquement plus de prix qu'aucun des faits pouvant être reliés grâce à elles. En astronomie, la connaissance de la loi de la gravitation est manifestement d'une beaucoup plus grande valeur que celle de la position d'une planète particulière, une nuit particulière, voire toutes les nuits durant toute une année. Il y a dans la loi une beauté, une simplicité et une majesté éclairant une foule de détails qui demeureraient privés d'intérêt sans cela. Il en va de même en biologie : jusqu'à ce que la théorie de l'évolution fasse jaillir un sens de la déconcertante variété des structures organiques, les faits particuliers ne présentaient d'intérêt que pour le naturaliste averti. En histoire, il en va cependant tout autrement. Un grand nombre de faits historiques possèdent en eux-mêmes une valeur intrinsèque, un profond intérêt qui en justifie l'étude, quelle que soit la possibilité que nous avons de les relier au moyen de lois causales. »
Russell, Essais philosophiques
Thèse principale : Quand nous recherchons principalement des lois générales, c'est que nous les trouvons plus précieuses que tout fait particulier relié par elles.
« La morale est étroitement liée à la politique : elle est une tentative pour imposer à des individus les désirs collectifs d'un groupe ; ou, inversement, elle est une tentative faite par un individu pour que ses désirs deviennent ceux de son groupe. Ceci n'est possible, bien entendu, que si ses désirs ne sont pas trop visiblement contraires à l'intérêt général : le cambrioleur peut difficilement tenter de persuader les gens qu'il leur fait du bien, quoique des ploutocrates (1) fassent des tentatives de ce genre, et réussissent même souvent. Quand l'objet de nos désirs peut bénéficier à tous, il ne paraît pas déraisonnable d'espérer que d'autres se joindront à nous ; ainsi le philosophe qui fait grand cas de la Vérité, de la Bonté et de la Beauté est persuadé qu'il n'exprime pas seulement ses propres désirs, mais qu'il montre la voie du bonheur à toute l'humanité. Contrairement au cambrioleur, il peut croire que l'objet de ses désirs a une valeur impersonnelle. La morale est une tentative pour donner une importance universelle, et non simplement personnelle, à certains de nos désirs. Je dis “certains” de nos désirs, parce que c'est manifestement impossible dans certains cas, comme nous l'avons vu pour le cambrioleur. L'homme qui s'enrichit à la Bourse au moyen de renseignements secrets ne souhaite pas que les autres soient également bien informés : la Vérité (dans la mesure où il en fait cas) est pour lui une possession privée, et non le bien universel qu'elle est pour le philosophe. »
Russell, Science et religion
Thèse principale : La morale donne du sens à nos désirs collectifs. »
« La perception, par opposition à la sensation, implique des habitudes fondées sur l'expérience passée. Nous pouvons caractériser la sensation comme la partie de notre expérience totale qui est due au seul stimulus, en dehors de toute histoire passée. Quand vous voyez un chien, le noyau sensible est une tache de couleur dépourvue de toutes les adjonctions qui permettent de le reconnaitre comme chien. Vous vous attendez à voir la tache de couleur se mouvoir de la manière dont le ferait un chien, et à entendre, au cas où elle émettrait un bruit, un aboiement ou un grognement, et non le chant d'un coq. Vous êtes convaincu que vous pouvez la toucher et qu'elle ne va pas s'évanouir sans laisser de traces, qu'elle a un avenir et un passé. Je ne prétends pas que vous soyez conscient de tout cela, mais que tout cela est présent comme le montre l'étonnement que vous éprouveriez s'il en advenait autrement. Ce sont ces adjonctions qui transforment une sensation en perception, et ce sont elles qui peuvent rendre une perception erronée. »
Russell, Histoire de mes idées philosophiques
Thèse principale : La perception, par opposition à la sensation, implique des habitudes fondées sur l'expérience passée.
« Il existe un aspect de la vie religieuse, le plus précieux peut-être, qui est indépendant des découvertes de la science, et qui pourra survivre quelles que soient nos convictions futures au sujet de la nature de l'univers. La religion a été liée dans le passé, non seulement aux credos (1) et aux Eglises, mais à la vie personnelle de ceux qui ressentaient son importance. […] L'homme qui ressent profondément les problèmes de la destinée humaine, le désir de diminuer les souffrances de l'humanité, et l'espoir que l'avenir réalisera les meilleures possibilités de notre espèce, passe souvent aujourd'hui pour avoir “une tournure d'esprit religieuse”, même s'il n'admet qu'une faible partie du christianisme traditionnel. Dans la mesure où la religion consiste en un état d'esprit, et non en un ensemble de croyances, la science ne peut l'atteindre. Peut-être le déclin des dogmes rend-il temporairement plus difficile l'existence d'un tel état d'esprit, tant celui-ci a été intimement lié jusqu'ici aux croyances théologiques. Mais il n'y a aucune raison pour que cette difficulté soit éternelle : en fait, bien des libres penseurs ont montré par leur vie que cet état d'esprit n'est pas forcément lié à un credo (2). Aucun mérite réel ne peut être indissolublement lié à des croyances sans fondement ; et, si les croyances théologiques sont sans fondement, elles ne peuvent être nécessaires à la conservation de ce qu'il y a de bon dans l'état d'esprit religieux. Être d'un autre avis, c'est être rempli de craintes au sujet de ce que nous pouvons découvrir, craintes qui gêneront nos tentatives pour comprendre le monde ; or, c'est seulement dans la mesure o ù nous parvenons à le comprendre que la véritable sagesse devient possible. »
Russell, Science et religion
Thèse principale : Il existe un aspect de la vie religieuse indépendant des découvertes scientifiques. L'homme qui ressent profondément les problèmes de l'humanité peut avoir une tournure d'esprit religieuse sans partager toutes les croyances théologiques traditionnelles. Cet état d'esprit n'est pas lié à un credo, et aucune croyance sans fondement ne doit être nécessaire à sa conservation.
« On dit d'un chien qu'il connaît son nom, parce qu'il vient quand on l'appelle et qu'il se souvient de son maître, parce qu'il paraît triste lorsque celui-ci est absent et se met à remuer la queue et à aboyer lorsqu'il revient. Que le chien se comporte ainsi, rien de plus certain ; mais la conclusion qu'on en tire en disant qu'il connaît et se souvient est tout à fait douteuse. Plus on examine les conclusions de ce genre, et plus elles paraissent précaires. C'est pourquoi on a été conduit, peu à peu, dans l'étude du comportement animal à renoncer à toute tentative d'interprétation mentale […]. La même méthode pouvait être appliquée au comportement humain, c'est-à-dire que celui-ci pouvait être décrit sans le recours à quoi que ce soit qui ne se prête pas à l'observation extérieure […]. Supposez que vous demandiez à deux écoliers combien font “six fois neuf”. L'un vous répondra “cinquante-quatre”, l'autre vous donnera une réponse différente, soit “cinquante-six”. Nous dirons que le premier sait combien font “six fois neuf” et que l'autre ne le sait pas. Et, cependant, nous nous trouvons tout simplement en présence d'une habitude verbale. Le premier enfant a acquis l'habitude de dire “six fois neuf font cinquante-quatre”, l'autre ne l'a pas acquise. La réponse du premier n'exige pas plus de pensée qu'il n'en faut à un cheval pour retourner tout seul à son écurie. Selon les cas, les habitudes peuvent être plus nombreuses et plus compliquées, mais il ne s'agit toujours que d'habitudes. »
Russell, Analyse de l'Esprit
Thèse principale : Lorsque nous décrivons les comportements ou les habitudes de certains animaux, nous concluons parfois qu'ils connaissent et se souviennent de choses en fonction de leur comportement ; mais ces conclusions sont précaires. Cela a conduit à abandonner toute tentative d'interprétation mentale dans l'étude du comportement animal, et la même méthode peut être appliquée au comportement humain. Un enfant qui répète "six fois neuf font cinquante-quatre" sans comprendre ce qu'il dit a une habitude verbale, comme un cheval pour retourner à son écurie ; c'est donc uniquement une habitude.
« On imaginerait facilement d'abord que la connaissance puisse se définir comme “la croyance vraie”. Quand ce que nous croyons est vrai, on pourrait supposer que nous avons la connaissance de ce que nous croyons. Mais cela ne s'accorderait pas avec la manière dont le mot est employé communément. Pour prendra un exemple très vulgaire : si un homme croit que le nom du dernier Premier ministre commençait par un B, il croit ce qui est vrai, puisque le dernier Premier ministre était Sir Henry Campbell Bannerman. Mais s'il croit que M. Balfour était le dernier Premier ministre, il croira toujours que le nom du dernier Premier ministre commence par un B, et cependant cette croyance, quoique vraie, ne sera pas estimée constituer une connaissance. Si un journal, par une anticipation intelligente, annonce le résultat d'une bataille avant qu'ait été reçu aucun télégramme donnant le résultat, il peut par chance annoncer ce qui se trouve ensuite être le résultat juste, et produire une croyance chez quelques-uns de ses lecteurs les moins expérimentés. Mais bien que leur croyance soit vraie, on ne peut pas dire qu'ils aient une connaissance. Il est donc clair qu'une croyance vraie n'est pas une connaissance, quand elle est déduite d'une croyance fausse. De même, une croyance vraie ne peut pas être appelée une connaissance quand elle est déduite, par la voie d'un raisonnement faux, même de prémisses vraies. Si je sais que tous les Grecs sont des hommes et que Socrate était un homme, et que j'en infère que Socrate était un Grec, on ne peut pas dire que je sache que Socrate était un Grec, parce que, bien que mes prémisses et ma conclusion soient vraies, la conclusion ne suit pas des prémisses. »
Russell, Les Problèmes de la philosophie
Thèse principale : Une croyance vraie n'est pas nécessairement une connaissance.
« La morale ne contient aucune affirmation, vraie ou fausse, mais se compose de désirs d'un certain genre, à savoir de ceux qui ont trait aux désirs de l'humanité en général. […] Si deux personnes sont en désaccord sur une question de valeur, ce désaccord ne porte sur aucune espèce de vérité, mais n'est qu'une différence de goûts. Si une personne dit : “J'aime les huîtres” et une autre : “Moi, je ne les aime pas”, nous reconnaissons qu'il n'y a pas matière à discussion. […] Tous les désaccords sur des questions de valeurs sont de cette sorte, bien que nous ne le pensions naturellement pas quand il s'agit de questions qui nous paraissent plus importantes que les huîtres. Le principal motif d'adopter ce point de vue est l'impossibilité complète de trouver des arguments prouvant que telle ou telle chose a une valeur intrinsèque. Si nous étions tous d'accord, nous pourrions dire que nous connaissons les valeurs par intuition. Nous ne pouvons pas démontrer à un daltonien que l'herbe est verte et non rouge. Mais il existe divers moyens de lui démontrer qu'il lui manque une faculté de discernement que la plupart des gens possèdent, tandis que, dans le cas des valeurs, il n'existe aucun moyen de ce genre, et les désaccords sont beaucoup plus fréquents que dans le cas des couleurs. Étant donné qu'on ne peut pas même imaginer un moyen de régler un différend sur une question de valeur, nous sommes forcés de conclure qu'il s'agit d'une affaire de goût, et non de vérité objective. »
Russell, Science et religion
Thèse principale : La morale ne contient pas d'assertion, mais se compose de désirs humains généraux. Les différences sur des questions de valeurs sont des goûts.
« La seule raison de croire en la permanence des lois du mouvement réside dans le fait que les phénomènes leur ont obéi jusqu'à présent, pour autant que notre connaissance du passé nous permette d'en juger. Certes l'ensemble de preuves que constitue le passé en faveur des lois du mouvement est plus important que celui en faveur du prochain lever de soleil, dans la mesure où le lever du soleil n'est qu'un cas particulier d'application des lois du mouvement, à côté de tant d'autres. Mais la vraie question est celle-ci : est-ce qu'un nombre quelconque de cas passés conformes à une loi constitue une preuve que la loi s'appliquera à l'avenir ? Si la réponse est non, notre attente que le soleil se lèvera demain, que le pain au prochain repas ne nous empoisonnera pas, se révèle sans fondement ; et de même pour toutes les attentes à peine conscientes qui règlent notre vie quotidienne. Il faut remarquer que ces prévisions sont seulement probables ; ce n'est donc pas une preuve qu'elles doivent être confirmées, que nous avons à rechercher, mais seulement une raison de penser qu'il est vraisemblable qu'elles soient confirmées. »
Russell, Problèmes de philosophie
Thèse principale : La seule raison de croire en la permanence des lois du mouvement réside dans leur obédience au passé.
« Il est évident, pour commencer, que toute l'idée du bien et du mal est en relation avec le désir. Au premier abord, ce que nous désirons tous est “bon”, et ce que nous redoutons tous est “mauvais”. Si nos désirs à tous concordaient, on pourrait en rester là ; mais malheureusement nos désirs s'opposent mutuellement. Si je dis : “Ce que je veux est bon”, mon voisin dira : “Non, ce que je veux, moi”. La morale est une tentative (infructueuse, à mon avis) pour échapper à cette subjectivité. Dans ma dispute avec mon voisin, j'essaierai naturellement de montrer que mes désirs ont quelque qualité qui les rend plus dignes de respect que les siens. Si je veux préserver un droit de passage, je ferai appel aux habitants des environs qui ne possèdent pas de terres ; mais lui, de son côté, fera appel aux propriétaires. Je dirai : “À quoi sert la beauté de la campagne si personne ne la voit ?” Il répliquera : “Que restera-t-il de cette beauté si l'on permet aux promeneurs de semer la dévastation ?” Chacun tente d'enrôler des alliés, en montrant que ses propres désirs sont en harmonie avec les leurs. Quand c'est visiblement impossible, comme dans le cas d'un cambrioleur, l'individu est condamné par l'opinion publique, et son statut moral est celui du pécheur. La morale est donc étroitement liée à la politique : elle est une tentative pour imposer à des individus les désirs collectifs d'un groupe ; ou, inversement, elle est une tentative faite par un individu pour que ses désirs deviennent ceux de son groupe. »
Russell, Science et religion
Thèse principale : Il est clair qu'aucune idée du bien et du mal n'est objective ; elle dépend des désirs individuels.
« Nous n'avons pas le sentiment que de nouveaux exemples accroissent notre certitude que deux et deux font quatre, parce que dès que la vérité de cette proposition est comprise, notre certitude est si grande qu'elle n'est pas susceptible d'augmenter. De plus, nous éprouvons concernant la proposition “deux et deux font quatre” un sentiment de nécessité qui est absent même dans le cas des généralisations empiriques les mieux attestées. C'est que de telles généralisations restent de simples faits : nous sentons qu'un monde où elles seraient fausses est possible, même s'il se trouve qu'elles sont vraies dans le monde réel. Dans tous les mondes possibles, au contraire, nous éprouvons le sentiment que deux et deux feraient toujours quatre : ce n'est plus un simple fait, mais une nécessité à laquelle tout monde, réel ou possible, doit se conformer. Pour éclaircir ce point, prenons une vraie généralisation empirique, comme “Tous les hommes sont mortels”. Nous croyons à cette proposition, d'abord parce qu'il n'y a pas d'exemple connu d'homme ayant vécu au-delà d'un certain âge, ensuite parce que des raisons tirées de la physiologie nous font penser qu'un organisme comme le corps humain doit tôt ou tard se défaire. Laissons de côté le second point, et considérons seulement notre expérience du caractère mortel de l'homme : il est clair que nous ne pouvons nous satisfaire d'un seul exemple, fût-il clairement attesté, de mort d'homme, alors qu'avec “deux et deux font quatre”, un seul cas bien compris suffit à nous persuader qu'il en sera toujours de même. Enfin nous devons admettre qu'il peut à la réflexion surgir quelque doute sur la question de savoir si vraiment tous les hommes sont mortels. Imaginons, pour voir clairement la différence, deux mondes, l'un où certains hommes ne meurent pas, l'autre où deux et deux font cinq. Quand Swift (1) nous parle de la race immortelle des Struldbrugs, nous pouvons le suivre par l'imagination. Mais un monde où deux et deux feraient cinq semble d'un tout autre niveau. Nous l'éprouverions comme un bouleversement de tout l'édifice de la connaissance, réduit à un état d'incertitude complète. »
Russell, Problèmes de philosophie
Thèse principale : Nous avons la certitude que deux et deux font quatre, car nous ne pouvons imaginer un monde où ce n'est pas vrai.
« La question du libre arbitre demeure […]. Quelles que soient les considérations auxquelles on se livre sur le plan de la haute métaphysique, il est bien évident que personne n'y croit en pratique. On a toujours cru qu'il était possible de former le caractère ; on a toujours su que l'alcool ou l'opium ont quelque influence sur le comportement. Le défenseur du libre arbitre soutient qu'on peut à son gré éviter de s'enivrer, mais il ne soutient pas que lorsqu'on est ivre on puisse articuler les syllabes de la Constitution britannique de manière aussi claire qu'à jeun. Et quiconque a eu affaire à des enfants sait qu'une éducation convenable contribue davantage à les rendre sages que les plus éloquentes exhortations. La seule conséquence, en fait, de la théorie du libre arbitre, c'est qu'elle empêche de suivre les données du bon sens jusqu'à leur conclusion rationnelle. Quand un homme se conduit de façon brutale, nous le considérons intuitivement comme méchant, et nous refusons de regarder en face le fait que sa conduite résulte de causes antérieures, lesquelles, si l'on remontait assez loin, nous entraîneraient bien au-delà de sa naissance, donc jusqu'à des événements dont il ne saurait être tenu pour responsable, quelque effort d'imagination que nous fissions. »
Russell, Le Mariage et la morale
Thèse principale : La question du libre arbitre demeure sans réponse ; nous croyons que l'alcool ou l'opium ont une influence sur le comportement, mais personne ne croit en la théorie du libre arbitre pratiquement.
« Un credo religieux diffère d'une théorie scientifique en ce qu'il prétend exprimer la vérité éternelle et absolument certaine, tandis que la science garde un caractère provisoire : elle s'attend à ce que des modifications de ses théories actuelles deviennent tôt ou tard nécessaires, et se rend compte que sa méthode est logiquement incapable d'arriver à une démonstration complète et définitive. Mais, dans une science évoluée, les changements nécessaires ne servent généralement qu'à obtenir une exactitude légèrement plus grande ; les vieilles théories restent utilisables quand il s'agit d'approximations grossières, mais ne suffisent plus quand une observation plus minutieuse devient possible. En outre, les inventions techniques issues des vieilles théories continuent à témoigner que celles-ci possédaient un certain degré de vérité pratique, si l'on peut dire. La science nous incite donc à abandonner la recherche de la vérité absolue, et à y substituer ce qu'on peut appeler la vérité “technique”, qui est le propre de toute théorie permettant de faire des inventions ou de prévoir l'avenir. La vérité “technique” est une affaire de degré : une théorie est d'autant plus vraie qu'elle donne naissance à un plus grand nombre d'inventions utiles et de prévisions exactes. La “connaissance” cesse d'être un miroir mental de l'univers, pour devenir un simple instrument à manipuler la matière. »
Russell, Science et religion
Thèse principale : La science recherche plutôt des vérités “techniques”.
« Un credo (1) religieux diffère d'une théorie scientifique en ce qu'il prétend exprimer la vérité éternelle et absolument certaine, tandis que la science garde un caractère provisoire : elle s'attend à ce que des modifications de ses théories actuelles deviennent tôt ou tard nécessaires, et se rend compte que sa méthode est logiquement incapable d'arriver à une démonstration complète et définitive. Mais, dans une science évoluée, les changements nécessaires ne servent généralement qu'à obtenir une exactitude légèrement plus grande ; les vieilles théories restent utilisables quand il s'agit d'approximations grossières, mais ne suffisent plus quand une observation plus minutieuse devient possible. En outre, les inventions techniques issues des vieilles théories continuent à témoigner que celles-ci possédaient un certain degré de vérité pratique, si l'on peut dire. La science nous incite donc à abandonner la recherche de la vérité absolue, et à y substituer ce qu'on peut appeler la vérité “technique”, qui est le propre de toute théorie permettant de faire des inventions ou de prévoir l'avenir. La vérité “technique” est une affaire de degré : une théorie est d'autant plus vraie qu'elle donne naissance à un plus grand nombre d'inventions utiles et de prévisions exactes. La “connaissance” cesse d'être un miroir mental de l'univers, pour devenir un simple instrument à manipuler la matière. »
Russell, Science et religion
Thèse principale : La science abandonne la recherche de la vérité absolue.
« La science, telle qu'elle existe actuellement, est en partie agréable et en partie désagréable. Elle est agréable par la puissance qu'elle nous donne de manier notre milieu, et, pour une petite mais importante minorité, elle est agréable parce qu'elle lui fournit des satisfactions intellectuelles. Elle est désagréable, car, quels que soient les moyens par lesquels nous cherchons à cacher ce fait, elle admet un déterminisme qui implique, théoriquement, le pouvoir de prédire les actions humaines ; et, par là, elle semble diminuer la puissance de l'homme. Bien entendu, les gens désirent garder l'aspect agréable de la science tout en rejetant son aspect désagréable ; mais jusqu'ici ces tentatives ont échoué. Si nous insistons sur le fait que notre croyance en la causalité et en l'induction (1) est irrationnelle, nous devons en déduire que nous ne savons pas si la science est vraie et qu'elle peut, à chaque moment, cesser de nous donner la domination sur le milieu pour lequel nous l'aimons. C'est d'ailleurs une alternative purement théorique ; un homme moderne ne peut pas l'adopter dans sa vie pratique. Si, d'autre part, nous reconnaissons les exigences de la méthode scientifique, nous devons conclure inévitablement que la causalité et l'induction s'appliquent à la volonté humaine aussi bien qu'à n'importe quelle autre chose. Tout cela arriva durant le XXème siècle en physique, en physiologie, et la psychologie va encore affermir cette conclusion. Ce qui résulte de ces considérations, c'est que, malgré l'insuffisance théorique de la justification rationnelle de la science, il n'y a pas moyen de sauvegarder le côté agréable de la science sans en accepter le côté désagréable. »
Russell, Essais sceptiques
Thèse principale : La science peut admettre une contrainte déterministe qui diminue la puissance humaine.
« Si tous les hommes agissaient avec un égoïsme éclairé, le monde serait un paradis en comparaison de ce qu'il est actuellement. Je ne prétends pas qu'il n'y a rien de meilleur que l'égoïsme personnel comme motif d'agir ; mais je prétends que l'égoïsme, tout comme l'altruisme, est meilleur quand il est éclairé que lorsqu'il ne l'est pas. Dans une communauté bien ordonnée, il est bien rare qu'une chose nuisible aux autres soit utile à un intérêt individuel. Moins un homme est raisonnable, et plus souvent il manquera de comprendre que ce qui fait du mal aux autres fait aussi du mal à lui-même, car la haine et l'envie l'aveugleront. C'est pourquoi, bien que je ne prétende pas que l'égoïsme éclairé soit la morale la plus haute, j'affirme que, s'il devenait commun, il rendrait le monde mille fois meilleur qu'il n'est. »
Russell
Thèse principale : L
« Les gens qui croient au libre arbitre croient toujours en même temps, dans un autre compartiment de leur esprit, que les actes de volonté ont des causes. Ils pensent par exemple que la vertu peut être inculquée par une bonne éducation, et que l'instruction religieuse est très utile à la morale. Ils pensent que les sermons font du bien, et que les exhortations morales peuvent être salutaires. Or il est évident que, si les actes de volonté vertueux n'ont pas de causes, nous ne pouvons absolument rien faire pour les encourager. Dans la mesure où un homme croit qu'il est en son pouvoir, ou au pouvoir de quiconque, d'encourager un comportement souhaitable chez les autres, il croit à la motivation psychologique et non au libre arbitre. En pratique, tous nos rapports mutuels reposent sur l'hypothèse que les actions humaines résultent de circonstances antérieures. La propagande politique, le code pénal, la publication de livres préconisant telle ou telle ligne d'action, perdraient leur raison d'être s'ils n'avaient aucun effet sur ce que les gens font. Les partisans de la doctrine du libre arbitre ne se rendent pas compte de ses conséquences. Nous disons : “Pourquoi l'avez-vous fait ?” et nous nous attendons à voir mentionner en réponse des croyances et des désirs qui ont causé l'action. Si un homme ne sait pas lui-même pourquoi il a agi comme il l'a fait, nous chercherons peut-être une cause dans son inconscient, mais il ne nous viendra jamais à l'idée qu'il puisse n'y avoir aucune cause. »
Russell, Science et religion
Thèse principale : Les croyances au libre arbitre dérivent en réalité d'une motivation psychologique.
« Évidemment il n'y a aucun profit à flatter délibérément l'opinion publique : c'est encore se trouver sous sa domination quoique dans un sens inverse. Mais s'y trouver franchement indifférent est à la fois une force et une source de bonheur. Et une société composée d'hommes et de femmes qui ne font pas trop de courbettes aux conventions est beaucoup plus intéressante qu'une société où tout le monde se conduit de la même façon. Lorsque le caractère de chacun se développe individuellement, les différences de type sont préservées et il devient intéressant de rencontrer de nouvelles personnes, car elles ne sont plus de simples répliques de celles que l'on a déjà rencontrées. Ceci a été un des avantages de l'aristocratie puisque là où le statut social dépendait de la naissance, on était autorisé à se conduire en excentrique. Dans notre monde moderne, nous perdons cette source de liberté sociale et il est devenu nécessaire de se rendre plus consciemment compte des dangers que l'uniformité peut présenter. Je ne veux pas dire que les gens devraient être intentionnellement excentriques, ce qui est tout aussi peu intéressant que d'être conventionnel. Je pense seulement que les gens devraient être naturels et suivre leurs goûts spontanés dans la mesure où ceux-ci ne sont pas franchement anti-sociaux. »
Russell, La Conquête du bonheur (1930)
Thèse principale : Évidemment, il n'y a aucun profit à se trouver sous la domination de l'opinion publique : c'est encore une source de bonheur.
« Les gens qui croient au libre arbitre croient toujours en même temps, dans un autre compartiment de leur esprit, que les actes volonté ont des causes. Ils pensent par exemple que la vertu peut être inculquée par une bonne éducation, et que l'instruction religieuse est très utile à la morale. Ils pensent que les sermons font du bien, et que les exhortations morales peuvent être salutaires. Or il est évident que, si les actes de volonté vertueux n'ont pas de causes, nous ne pouvons absolument rien faire pour les encourager. Dans la mesure où ùn homme croit qu'il est en son pouvoir, ou au pouvoir de quiconque, d'encourager un comportement souhaitable chez les autres, il croit à la motivation psychologique et non au libre arbitre. En pratique, tous nos rapports mutuels reposent sur l'hypothèse que les actions humaines résultent de circonstances antérieures. La propagande politique, le code pénal, la publication de livres préconisant telle ou telle ligne d'action, perdraient leur raison d'être s'ils n'avaient aucun effet sur ce que les gens font. Les partisans de la doctrine du libre arbitre ne se rendent pas compte de ses conséquences. Nous disons : “Pourquoi l'avez-vous fait ?” et nous nous attendons à voir mentionner en réponse des croyances et des désirs qui ont causé l'action. Si un homme ne sait pas lui-même pourquoi il a agi comme il l'a fait, nous chercherons peut-être une cause dans son inconscient, mais il ne nous viendra jamais à l'idée qu'il puisse n'y avoir aucune cause. »
Russell, Science et religion (1935)
Thèse principale : Les croyances en la liberté du choix s'appuient toujours sur l'existence d'une cause ou motivation psychologique derrière les actes volontaires.
« Pour ce qui est de nos propres désirs, la plupart des gens croient que nous pouvons les connaître par une institution immédiate, qui ne dépend pas de l'observation de nos actes. Si, cependant, il en était ainsi, comment expliquerait-on qu'il y ait tant de gens qui ne savent pas ce qu'ils désirent ou qui se trompent sur la nature de leurs désirs ? C'est un fait d'observation courante qu'“Untel ignore ses propres mobiles” ou que : “A est jaloux de B et malveillant à son égard, mais sans en être conscient”. On dit de ces gens qu'ils se trompent eux-mêmes et l'on suppose qu'ils se sont livrés à un travail plus ou moins compliqué, ayant pour but de dissimuler à eux-mêmes des choses dont l'évidence, sans cela, sauterait aux yeux. C'est là, à mon avis, une manière de voir tout à fait fausse. Je crois que la découverte de nos propres mobiles ne peut se faire que de la même manière que celle dont nous découvrons les mobiles des autres, à savoir par l'observation de nos actions, celles-ci nous permettant ensuite de conclure aux désirs qui les inspirent. Un désir est conscient [italiques], lorsque nous nous sommes dits à nous-mêmes que nous l'éprouvons. Un homme ayant faim peut se dire : “je voudrais bien déjeuner”. Alors son désir est “conscient”. Il ne diffère d'un désir “inconscient” que parce qu'il est formulé à l'aide de mots appropriés ; mais cette différence est loin d'être fondamentale. »
Russell, l'Analyse de l'esprit (1921)
Thèse principale : Notre conscience des désirs est déterminée par nos actions, et non par une institution immédiate.
« Si on nous demande pourquoi nous croyons que le soleil se le?vera demain, il est clair que nous re?pondrons tout naturellement “parce qu’il s’est leve? jusqu’ici chaque jour”. Nous croyons fermement qu’il se le?vera a? l’avenir, parce qu’il s’est ainsi leve? dans le passe?. Mis au de?fi d’expliquer pourquoi nous croyons qu’il continuera a? se lever comme auparavant, nous invoquerons peut-e?tre les lois du mouvement : la terre, re?pondrons-nous, est un corps en rotation libre, et un mouvement de ce genre ne cesse qu’en cas d’interfe?rence d’une force exte?rieure au syste?me ; or une telle interfe?rence avec la terre est exclue entre aujourd’hui et demain. On peut bien su?r se demander si nous sommes vraiment certains qu’aucune interfe?rence n’aura lieu, mais ce n’est pas le point inte?ressant. Ce qu’on peut mettre en doute, c’est l’ide?e que les lois du mouvement s’appliqueront encore demain. C’est la? la question inte?ressante, et de?s qu’elle surgit, nous voici a? nouveau dans la me?me position qu’au de?but, a? propos du lever du soleil. Or la seule raison de croire en la permanence des lois du mouvement re?side dans le fait que les phe?nome?nes leur ont obe?i jusqu’a? pre?sent, pour autant que notre connaissance du passe? nous permette d’en juger. Certes l’ensemble de preuves que constitue le passe? en faveur des lois du mouvement est plus important que celui en faveur du prochain lever de soleil, dans la mesure ou? le lever du soleil n’est qu’un cas particulier d’application des lois du mouvement, a? co?te? de tant d’autres. Mais la vraie question est celle-ci : est-ce qu’un nombre quelconque de cas passe?s conformes a? une loi constitue une preuve que la loi s’appliquera a? l’avenir ? Si la re?ponse est non, notre attente que le soleil se le?vera demain, que le pain au prochain repas ne nous empoisonnera pas, se re?ve?le sans fondement ; et de me?me pour toutes les attentes a? peine conscientes qui re?glent notre vie quotidienne. Il faut remarquer que ces pre?visions sont seulement probables ; ce n’est donc pas une preuve qu’elles doivent e?tre confirme?es, que nous avons a? rechercher, mais seulement une raison de penser qu’il est vraisemblable qu’elles soient confirme?es. »
Russell, Proble?mes de Philosophie (1912)
Thèse principale : Si on nous demande pourquoi nous croyons que le soleil se leve demain, il est clair que nous répondrons naturellement “parce qu’il s’est levé jusqu’ici chaque jour”. Nous croyons fermement qu’il se levera à l’avenir, parce qu’il s’est ainsi levé dans le passé. Mis au défi d’expliquer pourquoi nous croyons qu’il continuera à se lever comme auparavant, nous invoquerons peut-être les lois du mouvement : la terre, répondrons-nous, est un corps en rotation libre, et un mouvement de ce genre ne cesse qu’en cas d’interférence d’une force extérieure au système ; or une telle interférence avec la terre est exclue entre aujourd’hui et demain.
« Les questions de “valeurs” (c’est-a?-dire celles qui concernent ce qui est bon ou mauvais en soi, inde?pendamment des conse?quences) sont en dehors du domaine de la science, comme les de?fenseurs de la religion l’affirment avec e?nergie. Je pense qu’ils ont raison sur ce point, mais j’en tire une conclusion supple?mentaire, qu’eux ne tirent pas : a? savoir que les questions de “valeurs” sont entie?rement en dehors du domaine de la connaissance. Autrement dit, quand nous affirmons que telle ou telle chose a de la “valeur”, nous exprimons nos propres e?motions, et non un fait qui resterait vrai si nos sentiments personnels e?taient diffe?rents. Pour mieux le comprendre, il nous faut analyser la notion du Bien. Il est e?vident, pour commencer, que toute l’ide?e du bien et du mal est en relation avec le de?sir. Au premier abord, ce que nous de?sirons tous est “bon”, et ce que nous redoutons tous est “mauvais”. Si nos de?sirs a? tous concordaient, on pourrait en rester la? ; mais malheureusement nos de?sirs s’opposent mutuellement. Si je dis : “Ce que je veux est bon”, mon voisin dira :“Non, ce que je veux, moi”. La morale est une tentative (infructueuse, a? mon avis) pour e?chapper a? cette subjectivite?. […] Chacun tente d’enro?ler des allie?s, en montrant que ses propres de?sirs sont en harmonie avec les leurs. Quand c’est visiblement impossible, comme dans le cas d’un cambrioleur, l’individu est condamne? par l’opinion publique, et son statut moral est celui du pe?cheur (1). La morale est donc e?troitement lie?e a? la politique : elle est une tentative pour imposer a? des individus les de?sirs collectifs d’un groupe ; ou, inversement, elle est une tentative faite par un individu pour que ses de?sirs deviennent ceux de son groupe. »
Russell, Science et religion (1935)
Thèse principale : Les questions de valeurs sont en dehors du domaine de la science. C'est-à-dire, celles qui concernent ce qui est bon ou mauvais en soi, indépendamment des conséquences. Ce sont entièrement en dehors du domaine de la connaissance.
« On peut distinguer deux sortes de biens, et deux sortes d’impulsions correspondantes. Il y a des biens dont la possession individuelle est possible, et il y en a d’autres qui peuvent e?tre partage?s par tous de la me?me fac?on. La nourriture et les ve?tements d’un homme ne sont pas ceux d’un autre ; si l’offre est insuffisante, ce qu’un homme posse?de est obtenu au de?triment d’un autre homme. Ceci s’applique a? tous les biens mate?riels en ge?ne?ral, et donc a? la plus grande partie de la vie e?conomique dans le monde aujourd’hui. A? l’inverse, les biens de l’a?me et de l’esprit n’appartiennent pas a? une personne a? l’exclusion d’une autre. Si un homme connai?t une science, cela n’empe?che pas les autres de la connai?tre mais, au contraire, les aide a? acque?rir ce savoir. Si un homme est un grand artiste ou un grand pœ?te, cela n’empe?che pas les autres de peindre des tableaux ou d’e?crire des pœ?mes ; au contraire, cela contribue a? cre?er une atmosphe?re ou? de telles choses sont possibles. Si un homme est plein de bonne volonte? envers ses semblables, il n’en re?sulte pas que les autres auront moins de bonne volonte? a? se partager ; au contraire, plus un homme fait preuve de bonne volonte?, plus il est susceptible de la susciter chez les autres. Dans ces domaines, il n’y a pas de possession, parce qu’il n’existe pas une quantite? de?termine?e a? partager ; tout accroissement particulier tend a? provoquer un accroissement ge?ne?ralise?. A? ces deux sortes de biens correspondent deux sortes d’impulsions : les impulsions possessives, tourne?es vers l’acquisition ou la conservation de biens prive?s qui ne peuvent e?tre partage?s ; elles ont leur centre dans l’impulsion de proprie?te? ; et les impulsions cre?atrices ou constructrices, qui visent a? produire ou a? rendre disponibles des biens qu’on ne peut ni s’approprier ni posse?der. La meilleure vie est celle dans laquelle les impulsions cre?atrices jouent le plus grand ro?le et les impulsions possessives le plus petit. »
Russell, E?crits politiques (1916)
Thèse principale : On peut distinguer deux sortes de biens, et deux sortes d'impulsions correspondantes. Il y a des biens dont la possession individuelle est possible, et il y en a d'autres qui peuvent être partagés par tous de la même façon.
« Il est important de souligner la différence entre la vérité et la véracité. La vérité est pou r les dieux ; du point de vue humain, elle est un idéal dont nous pouvons nous approcher, mais que nous ne pouvons espérer atteindre. L’éducation devrait nous rendre capables de nous approcher le plus possible de la vérité, et pour y arriver elle devrait nous enseigner la véracité. La véracité, telle que je la comprends, est l’habitude de former nos opinions au moyen de preuves, et de les professer avec le degré de conviction garanti par les preuves. Ce degré ne sera jamais celui de la certitude complète, c’est pourquoi nous devons toujours être prêts à admettre de nouvelles preuves contre des croyances déjà acquises. De plus, si notre action est inspirée par une croyance, nous ne devons agir que d’une manière utile même si notre croyance est plus ou moins inexacte ; nous devrions éviter des actions désastreuses à moins que notre croyance soit absolument vraie. Dans la science, un observateur constate ses résultats en même temps que “l’erreur probable” ; mais qui a jamais entendu parler d’un théologien ou d’un politicien constatant la probabilité d’une erreur dans ses dogmes, ou reconnaissant même qu’une erreur quelconque est simplement concevable ? C’est parce que dans la science, où nous approchons le mieux la vraie connaissance, un homme peut avec sécurité avoir confiance dans la justice de sa cause, tandis que, quand rien n’est connu, l’affirmation beuglante et l’hypnotisme sont les moyens usuels de faire partager ses croyances aux autres. »
Russell, Essais sceptiques (1928)
Thèse principale : la vérité est relative et l'éducation doit promouvoir la véracité