« Supposons que, si je savais jouer au tennis, l'un d'entre vous, me voyant jouer, me dise : “Vous jouez bien mal” et que je lui réponde : “Je sais que je joue mal, mais je ne veux pas jouer mieux”, tout ce que mon interlocuteur pourrait dire serait : “Ah bon, dans ce cas, tout va bien.” Mais supposez que j'aie raconté à l'un d'entre vous un mensonge extravagant, qu'il vienne me dire : “Vous vous conduisez en goujat” et que je réponde : “Je sais que je me conduis mal, mais de toute façon, je ne veux aucunement mieux me conduire”, pourrait-il dire alors : “Ah bon, dans ce cas tout va bien”? Certainement pas ; il dirait : “Eh bien, vous devez vouloir mieux vous conduire.” Là, vous avez un jugement de valeur absolu, alors que celui de l'exemple antérieur était un jugement relatif. Dans son essence, la différence entre ces deux types de jugements semble manifestement consister en ceci : tout jugement de valeur relative est un simple énoncé de faits et peut par conséquent être formulé de telle façon qu'il perd toute apparence de jugement de valeur. […] Ce que je veux soutenir maintenant, bien que l'on puisse montrer que tout jugement de valeur relative se ramène à un simple énoncé de faits, c'est qu'aucun énoncé de faits ne peut être ou ne peut impliquer un jugement de valeur absolue. »
Wittgenstein, Conférence sur l'éthique
Thèse principale : Si je savais jouer au tennis, tout se passerait bien si mon interlocuteur disait : “Ah bon, dans ce cas, tout va bien.” Mais pas s'il me faisait un jugement de valeur absolu.
« Si […] je dis que cette chaise est une bonne chaise, cela veut dire qu'elle satisfait un certain but prédéterminé et, en ce cas, le mot “bon” n'a de signification que pour autant que ce but a été préalablement fixé. En fait, le mot bon pris au sens relatif veut simplement dire conforme à un certain standard prédéterminé. Ainsi, quand nous disons d'un homme qu'il est un bon pianiste, nous voulons dire qu'il peut jouer avec un certain degré de dextérité des partitions d'un certain degré de difficulté. De même, si je dis qu'il m'importe de ne pas attraper froid, je veux dire qu'un refroidissement provoque, dans ma vie, un certain nombre de désagréments qui sont descriptibles, et si je dis d'une route qu'elle est la route correcte, je veux dire qu'elle est correcte par rapport à un certain but. Ces expressions, si elles sont employées de cette façon, ne nous confrontent à aucune difficulté ni à aucun problème profond. Mais ce n'est pas ainsi que l'Éthique les emploie. Supposez que je sache jouer au tennis et que l'un d'entre vous qui me voit jouer dise : “Vous jouez vraiment mal”, et supposez que je lui réponde : “Je sais que je joue mal, mais je ne veux pas mieux jouer”, tout ce qu'il pourrait dire est : “En ce cas tout est pour le mieux”. Mais supposez que j'aie raconté à l'un d'entre vous un incroyable mensonge et qu'il vienne vers moi en me disant : “Tu te conduis comme un goujat”, et que je lui réponde : “Je sais que je me conduis mal, mais je ne veux pas mieux me conduire”, pourrait-il dire alors : “Dans ce cas tout est pour le mieux” ? Certainement pas. Il dirait : “Eh bien, tu dois vouloir mieux te conduire”. Vous avez ici un jugement de valeur absolu, alors que le premier exemple était seulement un jugement relatif. »
Wittgenstein, Conférence sur l'Éthique
Thèse principale : Si je dis que cette chaise est bonne, cela signifie qu'elle satisfait un but prédéterminé.
« Nous savons tous ce qui dans le train ordinaire de la vie, serait appelé un miracle. De toute évidence, c'est simplement un événement tel que nous n'avons jamais rien vu encore de semblable. Supposons maintenant qu'un tel événement se produise. Imaginez le cas où soudain une tête de lion pousserait sur les épaules de l'un d'entre vous, qui se mettrait à rugir. Certainement ce serait là quelque chose d'aussi extraordinaire que tout ce que je puis imaginer. Ce que je suggérerais alors, une fois que vous vous seriez remis de votre surprise, serait d'aller chercher un médecin, de faire procéder à un examen scientifique du cas de cet homme et, si ce n'étaient les souffrances que cela entraînerait, j'en ferais faire une vivisection. Et à quoi aurait abouti le miracle ? Il est clair en effet que si nous voyons les choses de cet œil, tout ce qu'il y a de miraculeux disparaît ; à moins que ce que nous entendons par ce terme consiste simplement en ceci : un fait qui n'a pas encore été expliqué par la science, ce qui à son tour signifie que nous n'avons pas encore réussi à grouper ce fait avec d'autres à l'intérieur d'un système scientifique. Ceci montre qu'il est absurde de dire “la science a prouvé qu'il n'y a pas de miracles”. En vérité, l'approche scientifique d'un fait n'est pas l'approche de ce fait comme miracle. En effet vous pouvez bien imaginer n'importe quel fait, il n'est pas en soi miraculeux, au sens absolu de ce terme. »
Wittgenstein, Conférence sur l'éthique
Thèse principale : Nous considérons comme miraculeux tout événement qui nous dépasse. Nous ne savons pas expliquer certains phénomènes par la science, ils sont donc miracles pour nous. L'approche scientifique d'un fait n'est pas l'approche de ce fait comme miracle.
« Je ne sais pas seulement que la terre existait longtemps avant ma naissance, mais aussi qu'elle est un corps volumineux – on l'a e?tabli – et que les autres hommes ainsi que moi avons beaucoup d'ance?tres, qu'il y a des livres traitant de tout cela, que ces livres ne mentent pas, etc. Et tout cela, le sais-je ? Je le crois. Ce corps de savoir m'a e?te? transmis et je n'ai aucune raison d'en douter, bien au contraire j'ai toutes sortes de confirmations. Et pourquoi ne devrais-je pas dire que je sais tout cela ? N'est-ce pas justement ce qu'on dit ? Mais ce n'est pas seulement moi qui sais ou crois tout cela, mais aussi les autres. Ou pluto?t je crois qu'ils le croient. Je suis fermement convaincu que les autres croient qu’il en est bien ainsi de tout cela, qu’ils croient le savoir. »
Wittgenstein, De la certitude (1951)
Thèse principale : Je suis convaincu que les autres croient en l'existence et en la connaissance des anciens.
« Sur quoi est fondée la croyance que tout être humain a deux parents ? Sur l’expérience. Et comment puis-je fonder cette croyance sûre sur mon expérience ? Eh bien, je la fonde non seulement sur le fait que j’ai connu les parents de certaines personnes, mais sur tout ce que j’ai appris de la vie sexuelle des êtres humains et leur anatomie et physiologie ; et aussi sur ce que j’ai entendu dire et ce que j’ai vu des animaux. Mais est-ce là vraiment une preuve ? N’est-ce pas plutôt une hypothèse qui, comme je crois, est parfaitement confirmée à de très nombreuses reprises ? Ne devons-nous pas dire à tout bout de champ : “Je crois cela avec certitude” ? On dit : “Je sais…” lorsqu’on est prêt à donner des raisons contraignantes. “Je sais” est lié à la possibilité de démontrer la vérité. Que quelqu’un sache quelque chose se laisse voir, à condition qu’il en soit convaincu. Mais si ce qu’il croit est tel que les raisons qu’il peut en donner ne sont pas plus sûres que son affirmation, alors il ne peut pas dire qu’il sait ce qu’il croit. »
Wittgenstein, De la Certitude (1949-1951)
Thèse principale : Notre croyance en l'existence de deux parents pour chaque être humain est fondée sur l'expérience.