Arendt

Arendt

1906;1975
Totalitarisme;Liberté;Espace public
Hannah Arendt, philosophe et théoricienne politique allemande, est connue pour ses travaux sur le totalitarisme, la modernité et la condition humaine.

Biographie

Hannah Arendt, philosophe et théoricienne politique allemande, est connue pour ses travaux sur le totalitarisme, la modernité et la condition humaine.

Courant philosophique

Philosophie politique

Ce courant de pensée se caractérise par une approche spécifique des questions philosophiques fondamentales.

Approche philosophique

Existentialisme

Contexte historique

Hannah Arendt développe sa pensée dans le contexte dramatique de l'Allemagne nazie, qui la force à l'exil en 1933, d'abord vers la France puis vers les États-Unis en 1941. Son expérience personnelle de l'apatridie, conjuguée aux traumatismes de la Seconde Guerre mondiale et de l'Holocauste, façonne profondément sa réflexion sur la condition humaine et la liberté politique.

Sa formation philosophique s'enracine dans la phénoménologie allemande, ayant été l'élève de Heidegger et Jaspers. Cependant, elle développe une approche originale en appliquant la méthode phénoménologique à l'analyse politique, se distinguant ainsi des courants dominants comme le marxisme ou l'existentialisme.
Son œuvre se construit autour de plusieurs axes majeurs : une analyse du totalitarisme dans "Les Origines du totalitarisme" (1951), une réflexion sur la "banalité du mal" suite au procès Eichmann (1961), et une philosophie politique centrée sur l'espace public, l'action et la pluralité développée dans "Condition de l'homme moderne" (1958).
Sa pensée se caractérise par une tentative de comprendre les événements traumatiques du 20e siècle tout en proposant une réflexion novatrice sur la nature de la politique et les défis de la modernité, notamment face aux risques de déshumanisation liés à la technique.

Pour réussir au bac avec Arendt

Pour mobiliser efficacement cet auteur dans vos dissertations :

  • Maîtrisez ses concepts clés et sa démarche philosophique
  • Mémorisez quelques citations pertinentes pour illustrer ses idées
  • Comprenez la cohérence globale de sa pensée et son évolution
  • Identifiez ses apports majeurs à l'histoire de la philosophie
  • Établissez des liens avec d'autres philosophes pour une approche comparative
Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste.
travail
Selon Hannah Arendt, le travail moderne consiste à se définir par une activité manquante. Dans cette société de travailleurs, les individus sont condamnés à chercher des occupations pour occuper leur temps, car la réflexion et l”action politique sont mises en évidence.
Le monde (...) devient humain (...) seulement lorsqu’il est devenu objet de dialogue.
langage
Selon Hannah Arendt, le langage joue un rôle essentiel dans la création d”un monde humain. Pour elle, ce n”est pas l”existence physique qui rend le monde humain, mais bien la capacité à établir un dialogue avec autrui. Le langage est ainsi le facteur clé qui transforme le monde en un espace de communication et de compréhension entre les êtres humains.

la durée et la fonction des £uvres d'art

La Crise de la culture
art nature
« Parmi les choses qu'on ne rencontre pas dans la nature, mais seulement dans le monde fabriqué par l'homme, on distingue entre objets d'usage et œuvres d'art ; tous deux possèdent une certaine permanence qui va de la durée ordinaire à une immortalité potentielle dans le cas de l'œuvre d'art. En tant que tels, ils se distinguent d'une part des produits de consommation, dont la durée au monde excède à peine le temps nécessaire à les préparer, et d'autre part, des produits de l'action, comme les événements, les actes et les mots, tous en eux-mêmes si transitoires qu'ils survivraient à peine à l'heure ou au jour où ils apparaissent au monde, s'ils n'étaient conservés d'abord par la mémoire de l'homme, qui les tisse en récits, et puis par ses facultés de fabrication. Du point de vue de la durée pure, les œuvres d'art sont clairement supérieures à toutes les autres choses ; comme elles durent plus longtemps au monde que n'importe quoi d'autre, elles sont les plus mondaines des choses. Davantage, elles sont les seules choses à n'avoir aucune fonction dans le processus vital de la société ; à proprement parler, elles ne sont pas fabriquées pour les hommes, mais pour le monde, qui est destiné à survivre à la vie limitée des mortels, au va-et-vient des générations. Non seulement elles ne sont pas consommées comme des biens de consommation, ni usées comme des objets d'usage : mais elles sont délibérément écartées des procès de consommation et d'utilisation, et isolées loin de la sphère des nécessités de la vie humaine. »
Arendt, La Crise de la culture
Thèse principale : Les œuvres d'art sont les seules choses à durer plus longtemps que toutes autres. Elles n'ont pas de fonction dans la société.

la réduction de l'îuvre d'art au statut de passe-temps

Condition de l'homme moderne
travail art
« Quoi que nous fassions nous sommes censés le faire pour “gagner notre vie” ; tel est le verdict de la société, et le nombre des gens, des professionnels en particulier, qui pourraient protester a diminué très rapidement. La seule exception que consente la société concerne l'artiste qui, à strictement parler, est le dernier “ouvrier” dans une société du travail. La même tendance à rabaisser toutes les activités sérieuses au statut du gagne-pain se manifeste dans les plus récentes théories du travail, qui, presque unanimement, définissent le travail comme le contraire du jeu. En conséquence, toutes les activités sérieuses, quels qu'en soient les résultats, reçoivent le nom de travail et toute activité qui n'est nécessaire ni à la vie de l'individu ni au processus vital de la société est rangée parmi les amusements. Dans ces théories qui, en répercutant au niveau théorique l'opinion courante d'une société de travail, la durcissent et la conduisent à ses extrêmes, il ne reste même plus l'“œuvre” de l'artiste : elle se dissout dans le jeu, elle perd son sens pour le monde. On a le sentiment que l'amusement de l'artiste remplit la même fonction dans le processus vital de travail de la société que le tennis ou les passe-temps dans la vie de l'individu. […] Au point de vue du “gagne-pain” toute activité qui n'est pas liée au travail devient un “passe-temps”. »
Arendt, Condition de l'homme moderne
Thèse principale : La société nous presse de gagner notre vie, mais refuse que tous activités sérieuses soient considérées comme du travail.

la société des travailleurs sans travail

Condition de l'homme moderne
travail liberté
« C'est l'avènement de l'automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra les usines et libérera l'humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail, l'asservissement à la nécessité […]. C'est une société de travailleurs que l'on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. Dans cette société qui est égalitaire, car c'est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus d'aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l'homme. Même les présidents, les rois, les premiers ministres voient dans leurs fonctions des emplois nécessaires à la vie de la société, et parmi les intellectuels il ne reste que quelques solitaires pour considérer ce qu'ils font comme des œuvres et non comme des moyens de gagner leur vie. Ce que nous avons devant nous, c'est la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire. »
Arendt, Condition de l'homme moderne
Thèse principale : L'avènement de l'automatisation libérera l'humanité du fardeau du travail et pourrait détruire notre société.

la beauté de l'art transcende les besoins et les fonctions

La Crise de la culture
art religion
« Que les arts soient fonctionnels, que les cathédrales satisfassent un besoin religieux de la société, qu'un tableau soit né du besoin de s'exprimer de l'individu peintre, que le spectateur le regarde par désir de se perfectionner, toutes ces questions ont si peu de rapport avec l'art et sont historiquement si neuves qu'on est tenté simplement de les évacuer comme préjugés modernes. Les cathédrales furent bâties ad majorem gloriam Dei(1) ; si, comme constructions, elles servaient certainement les besoins de la communauté, leur beauté élaborée ne pourra jamais être expliquée par ces besoins, qui auraient pu être satisfaits tout aussi bien par quelque indescriptible bâtisse. Leur beauté transcende tout besoin, et les fait durer à travers les siècles. Mais si la beauté, beauté d'une cathédrale comme beauté d'un bâtiment séculier, transcende besoins et fonctions, jamais elle ne transcende le monde, même s'il arrive que l'œuvre ait un contenu religieux. Au contraire, c'est la beauté même de l'art religieux qui transforme les contenus et les soucis religieux ou autres de ce monde en réalités tangibles. »
Arendt, La Crise de la culture
Thèse principale : L'art ne se réduit pas à des préjugés modernes. Les cathédrales servaient les besoins de la communauté mais leur beauté transcende tout besoin.

la liberté intérieure à travers l'expérience du monde

La Crise de la culture
liberté état
« Il semble qu'on puisse affirmer que l'homme ne saurait rien de la liberté intérieure s'il n'avait d'abord expérimenté une liberté qui soit une réalité tangible dans le monde. Nous prenons conscience d'abord de la liberté ou de son contraire dans notre commerce avec d'autres, non dans le commerce avec nous-mêmes. Avant de devenir un attribut de la pensée ou une qualité de la volonté, la liberté a été comprise comme le statut de l'homme libre, qui lui permettait de se déplacer, de sortir de son foyer, d'aller dans le monde et de rencontrer d'autres gens en actes et en paroles. Il est clair que cette liberté était précédée par la libération : pour être libre, l'homme doit s'être libéré des nécessités de la vie. Mais le statut d'homme libre ne découlait pas automatiquement de l'acte de libération. Être libre exigeait, outre la simple libération, la compagnie d'autres hommes, dont la situation était la même, et demandait un espace public commun où les rencontrer - un monde politiquement organisé, en d'autres termes, où chacun des hommes libres pût s'insérer par la parole et par l'action. »
Arendt, La Crise de la culture
Thèse principale : Il semble qu'on puisse affirmer que l'homme ne saurait rien de liberté intérieure si il n'avait expérimenté une liberté tangible monde.

la liberté et la politique : deux côtés indissociables

La Crise de la culture
« Manifestement, la liberté ne caractérise pas toute forme de rapports humains et toute espèce de communauté. Là où des hommes vivent ensemble mais ne forment pas un corps politique - par exemple, dans les sociétés tribales pu dans l'intimité du foyer - les facteurs réglant leurs actions et leur conduite ne sont pas la liberté, mais les nécessités de la vie et le souci de sa conservation. En outre, partout où le monde fait par l'homme ne devient pas scène pour l'action et la parole - par exemple dans les communautés gouvernées de manière despotique qui exilent leurs sujets dans l'étroitesse du foyer et empêchent ainsi la naissance d'une vie publique - la liberté n'a pas de réalité mondaine. Sans une vie publique politiquement garantie, il manque à la liberté l'espace mondain où faire son apparition. Certes, elle peut encore habiter le cœur des hommes comme désir, volonté, souhait ou aspiration ; mais le cœur humain, nous le savons tous, est un lieu très obscur, et tout ce qui se passe dans son obscurité ne peut être désigné comme un fait démontrable. La liberté comme fait démontrable et la politique coïncident et sont relatives l'une à l'autre comme deux côtés d'une même chose. »
Arendt, La Crise de la culture
Thèse principale : Manifestement, la liberté ne caractérise pas toute forme de communauté et toutes espèces de relations humaines. La liberté a besoin d'une vie publique pour prendre place.

la tension entre la vie privée et la vie publique dans la société

L'Impérialisme
« Depuis les Grecs, nous savons qu'une vie politique réellement développée conduit à une remise en question du domaine de la vie privée, et à un profond ressentiment vis-à-vis du miracle le plus troublant : le fait que chacun de nous a été fait ce qu'il est - singulier, unique et immuable. Toute cette sphère du strictement donné, reléguée au rang de la vie privée dans la société civilisée, constitue une menace permanente pour la sphère publique qui se fonde sur la loi d'égalité avec la même logique que la sphère privée repose sur la loi de la différence universelle et sur la différenciation. L'égalité, à la différence de tout ce qui est impliqué dans l'existence pure et simple, n'est pas quelque chose qui nous est donné mais l'aboutissement de l'organisation humaine, dans la mesure où elle est guidée par le principe de justice. Nous ne naissons pas égaux ; nous devenons égaux en tant que membres d'un groupe, en vertu de notre décision de nous garantir mutuellement des droits égaux. »
Arendt, L'Impérialisme
Thèse principale : Toute vie politique réellement développée menace la vie privée.

la révélation du sens de l'action à travers le regard de l'historien

Condition de l'homme moderne
« Ce qui est fâcheux, c'est que, quels que soient le caractère et le contenu de l'histoire à venir, qu'elle soit jouée dans la vie publique ou dans le privé, qu'elle comporte un petit nombre ou un grand nombre d'acteurs, le sens ne s'en révélera pleinement que lorsqu'elle s'achèvera. Par opposition à la fabrication dans laquelle le point de vue permettant de juger le produit fini vient de l'image, du modèle perçu d'avance par l'artisan, le point de vue qui éclaire les processus de l'action, et par conséquent tous les processus historiques, n'apparaît qu'à la fin, bien souvent lorsque tous les participants sont morts. L'action ne se révèle pleinement qu'au narrateur, à l'historien qui regarde en arrière et sans aucun doute connaît le fond du problème bien mieux que les participants. Tous les récits écrits par les acteurs eux-mêmes, bien qu'en de rares cas ils puissent exposer de façon très digne de foi des intentions, des buts, des motifs, ne sont aux mains de l'historien que d'utiles documents et n'atteignent jamais à la signification ni à la véracité du récit de l'historien. Ce que dit le narrateur est nécessairement caché à l'acteur, du moins tant qu'il est engagé dans l'action et dans les conséquences, car pour lui le sens de son acte ne réside pas dans l'histoire qui suit. Même si les histoires sont les résultats inévitables de l'action, ce n'est pas l'acteur, c'est le narrateur qui voit et qui “fait” l'histoire. »
Arendt, Condition de l'homme moderne
Thèse principale : Ce qui se révèle au narrateur, c'est le sens des actions, bien souvent après la mort des participants. 

la dimension politique de l'amitié et du dialogue

Vies politiques
langage vérité
« Avec le dialogue se manifeste l'importance politique de l'amitié, et de son humanité propre. Le dialogue (à la différence des conversations intimes où les âmes individuelles parlent d'elles-mêmes), si imprégné qu'il puisse être du plaisir pris à la présence de l'ami, se soucie du monde commun, qui reste “inhumain” en un sens très littéral, tant que des hommes n'en débattent pas constamment. Car le monde n'est pas humain pour avoir été fait par des hommes, et il ne devient pas humain parce que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu'il est devenu objet de dialogue. Quelque intensément que les choses du monde nous affectent, quelque profondément qu'elles puissent nous émouvoir et nous stimuler, elles ne deviennent humaines pour nous qu'au moment où nous pouvons en débattre avec nos semblables. Tout ce qui ne peut devenir objet de dialogue peut bien être sublime, horrible ou mystérieux, voire trouver voix humaine à travers laquelle résonner dans le monde, mais ce n'est pas vraiment humain. Nous humanisons ce qui se passe dans le monde en nous en parlant, et dans ce parler, nous apprenons à être humains. »
Arendt, Vies politiques
Thèse principale : Le dialogue humanise le monde en nous y parlant, et c'est là que nous apprenons à être humains.

les limites de l'interprétation historique

La Crise de la culture
« Est-ce qu'il existe aucun fait qui soit indépendant de l'opinion et de l'interprétation ? Des générations d'historiens et de philosophes de l'histoire n'ont-elles pas démontré l'impossibilité de constater des faits sans les interpréter, puisque ceux-ci doivent d'abord être extraits d'un chaos de purs événements (et les principes du choix ne sont assurément pas des données de fait), puis être arrangés en une histoire qui ne peut être racontée que dans une certaine perspective, qui n'a rien à voir avec ce qui a eu lieu à l'origine ? Il ne fait pas de doute que ces difficultés, et bien d'autres encore, inhérentes aux sciences historiques, soient réelles, mais elles ne constituent pas une preuve contre l'existence de la matière factuelle, pas plus qu'elles ne peuvent servir de justification à l'effacement des lignes de démarcation entre le fait, l'opinion et l'interprétation, ni d'excuse à l'historien pour manipuler les faits comme il lui plaît. Même si nous admettons que chaque génération ait le droit d'écrire sa propre histoire, nous refusons d'admettre qu'elle ait le droit de remanier les faits en harmonie avec sa perspective propre ; nous n'admettons pas le droit de porter atteinte à la matière factuelle elle-même. »
Arendt, La Crise de la culture
Thèse principale : Est-ce qu'il existe aucun fait indépendant de l'opinion et de l'interprétation ? Les historiens n'ont-ils pas démontré que les faits sont impossible à constater sans interpréter, puisqu'ils doivent être extraits d'un chaos d'événements.

la violence inscrite dans la loi

Qu'est-ce que la politique ?
« Ce qui est décisif, c'est que la loi, bien qu'elle délimite un espace où les hommes ont renoncé à la violence entre eux, recèle en elle, du fait de sa formation comme par sa nature même, quelque chose de violent. Elle résulte de la fabrication et non de l'action ; le législateur ressemble à l'urbaniste et à l'architecte, et non à l'homme d'État ou au citoyen. La loi, en produisant l'espace du politique, contient cet élément de violation et de violence caractéristique de toute production. En tant qu'artifice, elle s'oppose à ce qui s'est développé naturellement et qui pour être n'a nécessité aucune assistance, ni divine ni humaine. (…] Face à l'homme qui lui est soumis, une telle violence s'exprime dans le fait que les lois commandent, qu'elles règnent en maîtresses absolues dans la polis (1) où aucun homme n'a le droit de commander ses égaux. Les lois sont ainsi le père et le despote tout à la fois. »
Arendt, Qu'est-ce que la politique ?
Thèse principale : La loi contient une élément de violence due à sa nature et sa fabrication, l'opposant à ce qui a développé naturellement sans aucune assistance humaine ou divine. Elle commande et règne en maîtresse absolue dans la polis où aucun homme n'a le droit de commander ses égaux.

l'immortalité des £uvres d'art et leur rôle dans la société

La Crise de la culture
art nature
« Parmi les choses qu'on ne rencontre pas dans la nature, mais seulement dans le monde fabriqué par l'homme, on distingue entre objets d'usage et œuvres d'art ; tous deux possèdent une certaine permanence qui va de la durée ordinaire à une immortalité potentielle dans le cas de l'œuvre d'art. En tant que tels, ils se distinguent d'une part des produits de consommation, dont la durée au monde excède à peine le temps nécessaire à les préparer, et d'autre part, des produits de l'action, comme les événements, les actes et les mots, tous en eux-mêmes si transitoires qu'ils survivraient à peine à l'heure ou au jour où ils apparaissent au monde, s'ils n'étaient conservés d'abord par la mémoire de l'homme, qui les tisse en récits, et puis par ses facultés de fabrication. Du point de vue de la durée pure, les œuvres d'art sont clairement supérieures à toutes les autres choses ; comme elles durent plus longtemps au monde que n'importe quoi d'autre, elles sont les plus mondaines des choses. Davantage, elles sont les seules choses à n'avoir aucune fonction dans le processus vital de la société ; à proprement parler, elles ne sont pas fabriquées pour les hommes, mais pour le monde, qui est destiné à survivre à la vie limitée des mortels, au va-et-vient des générations. Non seulement elles ne sont pas consommées comme des biens de consommation, ni usées comme des objets d'usage : mais elles sont délibérément écartées des procès de consommation et d'utilisation, et isolées loin de la sphère des nécessités de la vie humaine. Cette mise à distance peut se réaliser par une infinité de voies. Et c'est seulement quand elle est accomplie que la culture, au sens spécifique du terme, vient à l'être. »
Arendt, La Crise de la culture
Thèse principale : Parmi les choses qu'on ne rencontre pas dans la nature, mais seulement dans le monde fabriqué par l'homme, on distingue entre objets d'usage et œuvres d'art ; tous deux possèdent une certaine permanence qui va de la durée ordinaire à une immortalité potentielle.

l'art et son évasion des contraintes utilitaires

Condition de l'homme moderne
« Parmi les objets qui donnent à l'artifice humain la stabilité sans laquelle les hommes n'y trouveraient point de patrie, il y en a qui n'ont strictement aucune utilité et qui en outre, parce qu'ils sont uniques, ne sont pas échangeables et défient par conséquent l'égalisation au moyen d'un dénominateur commun tel que l'argent ; si on les met sur le marché on ne peut fixer leurs prix qu'arbitrairement. Bien plus, les rapports que l'on a avec une œuvre d'art ne consistent certainement pas à “s'en servir” ; au contraire, pour trouver sa place convenable dans le monde, l'œuvre d'art doit être soigneusement écartée du contexte des objets d'usage ordinaires. Elle doit être de même écartée des besoins et des exigences de la vie quotidienne, avec laquelle elle a aussi peu de contacts que possible. Que l'œuvre d'art ait toujours été inutile, ou qu'elle ait autrefois servi aux prétendus besoins religieux comme les objets d'usage ordinaires servent aux besoins ordinaires, c'est une question hors de propos ici. Même si l'origine historique de l'art était d'un caractère exclusivement religieux ou mythologique, le fait est que l'art a glorieusement résisté à sa séparation d'avec la religion, la magie et le mythe. »
Arendt, Condition de l'homme moderne
Thèse principale : L'art est inutile et unique, défiant toute égalisation et fixation de prix arbitraires. Il doit être séparé des objets d'usage et besoins quotidiens.

la division du travail et l'unité de l'espèce

Condition de l'homme moderne
« Tandis que la spécialisation est essentiellement guidée par le produit fini, dont la nature est d'exiger des compétences diverses qu'il faut rassembler et organiser, la division du travail, au contraire, présuppose l'équivalence qualitative de toutes les activités pour lesquelles on ne demande aucune compétence spéciale, et ces activités n'ont en soi aucune finalité : elles ne représentent que des sommes de force de travail que l'on additionne de manière purement quantitative. La division du travail se fonde sur le fait que deux hommes peuvent mettre en commun leur force de travail et “se conduire l'un envers l'autre comme s'ils étaient un”. Cette “unité” est exactement le contraire de la coopération, elle renvoie à l'unité de l'espèce par rapport à laquelle tous les membres un à un sont identiques et interchangeables. […] Comme aucune des activités en lesquelles le processus est divisé n'a de fin en soi, leur fin “naturelle” est exactement la même que dans le cas du travail “non divisé” : soit la simple reproduction des moyens de subsistance, c'est-à-dire la capacité de consommation des travailleurs, soit l'épuisement de la force de travail. Toutefois, ni l'une ni l'autre de ces limites ne sont définitives ; l'épuisement fait partie du processus vital de l'individu, non de la collectivité, et le sujet du processus de travail, lorsqu'il y a division du travail, est une force collective et non pas individuelle. L'“inépuisabilité” de cette force de travail correspond exactement à l'immortalité de l'espèce, dont le processus vital pris dans l'ensemble n'est pas davantage interrompu par les naissances et les morts individuelles de ses membres. »
Arendt, Condition de l'homme moderne
Thèse principale : La spécialisation se guide sur un produit fini, tandis que la division du travail s'appuie sur une force de travail commune et interchangeable.

le travail dévalorisé : une société du gagne-pain

Condition de l'homme moderne
travail art
« Quoi que nous fassions nous sommes censés le faire pour “gagner notre vie” ; tel est le verdict de la société, et le nombre des gens, des professionnels en particulier, qui pourraient protester a diminué très rapidement. La seule exception que consente la société concerne l'artiste qui, à strictement parler, est le dernier “ouvrier” dans une société du travail. La même tendance à rabaisser toutes les activités sérieuses au statut du gagne-pain se manifeste dans les plus récentes théories du travail, qui, presque unanimement, définissent le travail comme le contraire du jeu. En conséquence, toutes les activités sérieuses, quels qu'en soient les résultats, reçoivent le nom de travail et toute activité qui n'est nécessaire ni à la vie de l'individu ni au processus vital de la société est rangée parmi les amusements. Dans ces théories qui, en répercutant au niveau théorique l'opinion courante d'une société de travail, la durcissent et la conduisent à ses extrêmes, il ne reste même plus l'“œuvre” de l'artiste : elle se dissout dans le jeu, elle perd son sens pour le monde. On a le sentiment que l'amusement de l'artiste remplit la même fonction dans le processus vital de travail de la société que le tennis ou les passe-temps dans la vie de l'individu. »
Arendt, Condition de l'homme moderne
Thèse principale : Quoiqu'on fasse, on est censés “gagner notre vie” ; la société considère qu'on doit travailler.

l'adaptation de l'homme à la machine : une question stérile ?

Condition de l'homme moderne
travail technique
« La différence décisive entre les outils et les machines trouve peut-être sa meilleure illustration dans la discussion apparemment sans fin sur le point de savoir si l'homme doit “s'adapter” à la machine ou la machine s'adapter à la “nature” de l'homme. […] Pareille discussion ne peut être que stérile : si la condition humaine consiste en ce que l'homme est un être conditionné pour qui toute chose, donnée ou fabriquée, devient immédiatement condition de notre existence ultérieure, l'homme s'est “adapté” à un milieu de machines dès le moment où il les a inventées. Elles sont certainement devenues une condition de notre existence aussi inaliénable que les outils aux époques précédentes. L'intérêt de la discussion à notre point de vue tient donc plutôt au fait que cette question d'adaptation puisse même se poser. On ne s'était jamais demandé si l'homme était adapté ou avait besoin de s'adapter aux outils dont il se servait : autant vouloir l'adapter à ses mains. Le cas des machines est tout différent. Tandis que les outils d'artisanat, à toutes les phases du processus de l'œuvre, restent les serviteurs de la main, les machines exigent que le travailleur les serve et qu'il adapte le rythme naturel de son corps à leur mouvement mécanique. Cela ne veut pas dire que les hommes, en tant que tels, s'adaptent ou s'asservissent à leurs machines ; mais cela signifie bien que, pendant toute la durée du travail à la machine, le processus mécanique remplace le rythme du corps humain. L'outil le plus raffiné reste au service de la main qu'il ne peut ni guider ni remplacer. La machine la plus primitive guide le travail corporel et éventuellement le remplace tout à fait. »
Arendt, Condition de l'homme moderne (1958)
Thèse principale : L'homme s'est adapté à un milieu de machines dès qu'il les a inventées.

la durée et la fonction des £uvres d'art

La Crise de la culture
« Parmi les choses qu'on ne rencontre pas dans la nature, mais seulement dans le monde fabrique? par l'homme, on distingue entre objets d'usage et œuvres d'art ; tous deux posse?dent une certaine permanence qui va de la dure?e ordinaire a? une immortalite? potentielle dans le cas de l'œuvre d'art. En tant que tels, ils se distinguent d'une part des produits de consommation, dont la dure?e au monde exce?de a? peine le temps ne?cessaire a? les pre?parer, et d'autre part, des produits de l'action, comme les e?ve?nements, les actes et les mots, tous en eux-me?mes si transitoires qu'ils survivraient a? peine a? l'heure ou au jour ou? ils apparaissent au monde, s'ils n'e?taient conserve?s d'abord par la me?moire de l'homme, qui les tisse en re?cits, et puis par ses faculte?s de fabrication. Du point de vue de la dure?e pure, les œuvres d'art sont clairement supe?rieures a? toutes les autres choses ; comme elles durent plus longtemps au monde que n'importe quoi d'autre, elles sont les plus mondaines des choses. Davantage, elles sont les seules choses a? n'avoir aucune fonction dans le processus vital de la socie?te? ; a? proprement parler, elles ne sont pas fabrique?es pour les hommes, mais pour le monde, qui est destine? a? survivre a? la vie limite?e des mortels, au va-et-vient des ge?ne?rations. Non seulement elles ne sont pas consomme?es comme des biens de consommation ni use?es comme des objets d'usage, mais elles sont de?libe?re?ment e?carte?es des proce?s de consommation et d'utilisation, et isole?es loin de la sphe?re des ne?cessite?s de la vie humaine. Cette mise a? distance peut se re?aliser par une infinite? de voies. Et c'est seulement quand elle est accomplie que la culture, au sens spe?cifique du terme, vient a? l'e?tre. »
Arendt, La Crise de la culture (1961)
Thèse principale : « Les œuvres d'art sont les plus mondaines des choses, car elles durent plus longtemps au monde que n'importe quoi d'autre. »

la désobéissance civile : une opposition légitime aux lois et institutions publiques

Du Mensonge a? la violence
« Il existe une diffe?rence essentielle entre le criminel qui prend soin de dissimuler a? tous les regards ses actes re?pre?hensibles et celui qui fait acte de de?sobe?issance civile en de?fiant les autorite?s et s'institue lui-me?me porteur d'un autre droit. Cette distinction ne?cessaire entre une violation ouverte et publique de la loi et une violation clandestine a un tel caracte?re d'e?vidence que le refus d'en tenir compte ne saurait provenir que d'un pre?juge? allie? a? de la mauvaise volonte?. Reconnue de?sormais par tous les auteurs se?rieux qui abordent ce sujet, cette distinction est naturellement invoque?e comme un argument primordial par tous ceux qui s'efforcent de faire reconnai?tre que la de?sobe?issance civile n'est pas incompatible avec les lois et les institutions publiques […]. Le de?linquant de droit commun par contre, me?me s'il appartient a? une organisation criminelle, agit uniquement dans son propre inte?re?t ; il refuse de s'incliner devant la volonte? du groupe, et ne ce?dera qu'a? la violence des services charge?s d'imposer le respect de la loi. Celui qui fait acte de de?sobe?issance civile, tout en e?tant ge?ne?ralement en de?saccord avec une majorite?, agit au nom et en faveur d'un groupe particulier. Il lance un de?fi aux lois et a? l'autorite? e?tablie a? partir d'un de?saccord fondamental, et non parce qu'il entend personnellement be?ne?ficier d'un passe-droit. »
Arendt, Du Mensonge a? la violence (1972)
Thèse principale : « Il existe une différence essentielle entre le criminel qui prend soin de dissimuler à tous les regards ses actes répréhensibles et celui qui fait acte de désobéissance civile en défiant les autorités et s'instituant lui-même porteur d'un autre droit. »

la liberté tangible : une condition préalable à la liberté intérieure

La crise de la culture
« Il semble qu'on puisse affirmer que l'homme ne saurait rien de la liberte? inte?rieure s'il n'avait d'abord expe?rimente? une liberte? qui soit une re?alite? tangible (1) dans le monde. Nous prenons conscience d'abord de la liberte? ou de son contraire dans notre commerce (2) avec d'autres, non dans le commerce avec nous-me?mes. Avant de devenir un attribut de la pense?e ou une qualite? de la volonte?, la liberte? a e?te? comprise comme le statut de l'homme libre, qui lui permettait de se de?placer, de sortir de son foyer, d'aller dans le monde et de rencontrer d'autres gens en actes et en paroles. Il est clair que cette liberte? e?tait pre?ce?de?e par la libe?ration : pour e?tre libre, l'homme doit s'e?tre libe?re? des ne?cessite?s de la vie. Mais le statut d'homme libre ne de?coulait pas automatiquement de l'acte de libe?ration. E?tre libre exigeait, outre la simple libe?ration, la compagnie d'autres hommes, dont la situation e?tait la me?me, et demandait un espace public commun ou? les rencontrer — un monde politiquement organise?, en d'autres termes, ou? chacun des hommes libres pu?t s'inse?rer par la parole et par l'action. »
Arendt, La crise de la culture (1961)
Thèse principale : Il semble que l'homme ne puisse avoir une vraie liberté intérieure s'il n'avait d'abord expérimenté une liberté tangible dans le monde.

la liberté et la politique : une relation indissociable

La Crise de la culture
« Manifestement, la liberté ne caractérise pas toute forme de rapports humains et toute espèce de communauté. Là où des hommes vivent ensemble mais ne forment pas un corps politique – par exemple, dans les sociétés tribales ou dans l’intimité du foyer – les facteurs réglant leurs actions et leur conduite ne sont pas la liberté, mais les nécessités de la vie et le souci de sa conservation. En outre, partout où le monde fait par l’homme ne devient pas scène pour l’action et la parole – par exemple dans les communautés gouvernées de manière despotique qui exilent leurs sujets dans l’étroitesse du foyer et empêchent ainsi la naissance d’une vie publique – la liberté n’a pas de réalité dans le monde. Sans une vie publique politiquement garantie, il manque à la liberté l’espace du monde où faire son apparition. Certes, elle peut encore habiter le cœur des hommes comme désir, volonté, souhait ou aspiration ; mais le cœur humain, nous le savons tous, est un lieu très obscur, et tout ce qui se passe dans son obscurité ne peut être désigné comme un fait démontrable. La liberté comme fait démontrable et la politique coïncident et sont relatives l’une à l’autre comme deux côtés d’une même chose. »
Arendt, La Crise de la culture (1961)
Thèse principale : La liberté ne se manifeste que dans les espaces politiques garantissant une vie publique.

La liberté politique exige un espace public

La liberté
Majeure
La liberté s'exerce dans l'action commune
Mineure
Cette action requiert un espace public
Conclusion
Donc la liberté est politique

Le travail diffère de l'œuvre et de l'action

Le travail
Majeure
Le travail répond aux nécessités vitales
Mineure
L'œuvre et l'action sont plus nobles
Conclusion
Donc le travail est vital

L'État doit préserver l'espace public de liberté

L'État
Majeure
La liberté politique nécessite un espace public
Mineure
L'État doit garantir cet espace
Conclusion
Donc l'État est gardien de la liberté politique
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